Paris-Berlin : il était une fois un cours en Europe

C’est une première : environ 25 étudiants de la Hertie School de Berlin et 45 étudiants de Sciences Po ont participé au premier cours commun de CIVICA, l’alliance créée en 2019 et rassemblant huit universités européennes. Pour cet automne 2020, les professeurs Florence Faucher (Sciences Po) et Christian Freudlsperger (Hertie School) se sont penchés sur un sujet d’intérêt public pour le monde entier : “La démocratie en crise”. 

La participation électorale suscite beaucoup d’émotion, ont découvert les étudiants de Sciences Po et de la Hertie School dans ce cours commun, quelques jours après l’élection américaine de 2020. Parmi les lectures recommandées figurait l’article "Why do all our feelings about politics matter?", de Laura Jenkins (The British Journal of Politics and International Relations, 2018). Un groupe d’élèves avait préparé une présentation sur les entraves au vote (voter suppression) dans le système électoral américain. 

“Bien sûr, c’était très opportun - et très animé”, résume Florence Faucher, Professeure de science politique à Sciences Po (Centre d’études européennes), co-enseignante du cours avec Christian Freudlsperger, chercheur post-doctorant à la Hertie School. La discussion ne s’est pas limitée aux événements américains, puisque des étudiants péruviens, chinois, moldaves, et européens ont contribué aux échanges en partageant leurs propres perspectives sur la participation des électeurs. “Dans ce cours, nous nous concentrons vraiment sur les discussions autour des lectures, et sur la participation des étudiants”, précise Florence Faucher. 

Malaise démocratique et sens du mot “crise” 

“Même avant la pandémie, nous pensions à mener un cours autour du malaise que connaît la démocratie en de nombreux endroits - et aussi sur le terme de crise, parce que nous sommes constamment en train de parler de ‘crise’, à tort ou à raison”, explique Florence Faucher. “Cela peut être une crise des institutions - donc une contestation du système représentatif - ou une crise liée à des événements exogènes comme le changement climatique. Il peut également s’agir d’une crise dans la relation entre les citoyens et leurs institutions - donc une crise de la participation”, énumère-t-elle.

Même si techniquement, le cours est divisé entre deux classes, raison des différentes plateformes de cours en ligne utilisées par les deux partenaires, les étudiants des deux écoles se rassemblent fréquemment. En petits groupes mélangeant des étudiants des deux institutions, ils créent et enregistrent des présentations hebdomadaires, et les partagent via Moodle, le service d’e-learning que les deux universités utilisent. Sur cette plateforme, les étudiants des deux institutions se rencontrent en ligne pour discuter des exposés et d’autres sujets liés au cours. “Il y a toujours une discussion animée sur Moodle en dehors des cours”, explique M. Freudlsperger, qui enseigne chaque semaine avec Florence Faucher. CIVICA compte mettre en place un format d'enseignement combiné à terme.

En dehors du sujet de la participation politique, les professeurs de Berlin et de Paris traitent de sujets très larges, comme le populisme, les manifestations, les régimes libéraux représentatifs, la dépolitisation, ou la construction de menaces et de risques pour les groupes minoritaires de la société. Leur objectif est d’offrir aux étudiants un ensemble d’outils analytiques pour comprendre les nombreuses facettes des crises, et comment elles peuvent affecter les systèmes démocratiques contemporains. 

Nous tentons de comprendre comment les crises peuvent être construites politiquement et socialement, et également exploitées par certains acteurs politiques”, explique Freudlsperger, qui est aussi chercheur au centre Jacques Delors de la Hertie School. “Il faut vraiment comprendre comment les crises se produisent, comment elles sont perçues par les différents acteurs et comment elles sont utilisées par les différents acteurs à des fins différentes”. 

Modérer des débats parfois passionnés sur des sujets d’actualité exige une certaine habileté, surtout lorsque des étudiants de différents pays participent en ligne et dans différents fuseaux horaires, parfois au milieu de la nuit. “Ils ont montré énormément d’implication”, nous a confié Freudlsperger. 

Paris, Berlin, et au-delà 

Les outils d’enseignement numériques faisaient déjà partie du projet de CIVICA pour une université européenne et transfrontalière des sciences sociales. Sciences Po et la Hertie School se sont rapidement adaptées aux aléas de l'enseignement en ligne en réaction au COVID-19 le printemps dernier : une sorte d’épreuve du feu qui a posé les fondations du cours. 

“Si cette pandémie nous a montré une chose, c’est que l’enseignement en ligne fonctionne assez bien - et je pense que c’est une fenêtre d’opportunité pour le projet CIVICA”, déclare M. Freudlsperger. “Même sans être physiquement présents en permanence, ou sans faire l’aller-retour entre Berlin et Paris, nous sommes vraiment en mesure d’enseigner ensemble à des étudiants d’écoles différentes, et de milieux très, très divers”. 

Les cours sont préenregistrés afin que le temps passé “en classe” puisse être consacré à la discussion. Chaque semaine, un groupe d’étudiants différent prépare un exposé, et tous doivent rédiger un journal hebdomadaire avec leurs réflexions sur les lectures demandées. À la fin du cours, ils doivent rédiger une dissertation. Les questions traitées peuvent porter sur “La démocratie est-elle en crise ?”, “La démocratie libérale est-elle compatible avec le développement durable ?” - ou tout autre sujet convenu avec les enseignants. 

Au cours des prochains semestres, CIVICA augmentera le nombre de cours de master dispensés conjointement afin que les étudiants des huit universités partenaires puissent y avoir accès, et travaille au développement d’une offre complète de cours numériques. 

Les enseignants eux, cherchent déjà à utiliser les expériences de leur session d’automne pour amener ce cours encore plus loin, et explorent la possibilité de proposer des sessions en présentiel avec les deux universités. Selon eux, les étudiants apportent en classe une expérience qui enrichit les discussions, comme le débat animé autour de la participation électorale. “Je pense que pour les étudiants ce fut une discussion très utile à bien des égards - mais également pour nous”, conclut Christian Freudlsperger.

Écrit par Ellen Thalman (Hertie School) - voir la version originale en anglais. Traduction française : Julie Tomiche. 

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