Les périls de novembre

L’élection présidentielle américaine est toujours un haut fait d’actualité. La longue succession de primaires dans les deux camps, la mise en scène médiatique, les petites phrases à la chaîne font l’ordinaire des journaux télévisés : l’opération est réussie, surtout lorsque le Président achève son second mandat et qu’on bascule inévitablement dans l’inédit. Après tout, il s’agit bien de la superpuissance censée dominer le monde : ceux qui votent de l’autre côté de l’Atlantique décident un peu pour tout le monde et tiennent entre leurs mains un destin qui dépasse leurs propres frontières. C’est presque toujours vrai, mais aujourd’hui tout particulièrement.

Le tournant diplomatique Obama

Les années quatre-vingt-dix furent indécises : la présidence de Bill Clinton pourrait se résumer à une perte de temps sur le plan international. Le Mur était tombé : un nouvel ordre international était à imaginer et peu de choses réellement solides furent entreprises. L’arrivée en force des néoconservateurs changea la donne, traduisant la disparition de la bipolarité en point de départ d’une croisade qui conduisit la superpuissance restante à refaire le monde à son image. L’élection de 2008 arrêta le désastre : l’Amérique mondialisée arrêta les ardeurs du « Jesusland ». Mieux encore : une nouvelle politique étrangère américaine, absolument inédite, vint à se profiler, entre prudence et audace, doctrine et pragmatisme…

Le monde devra beaucoup à Barack Obama, tout comme à son Secrétaire d’État John Kerry. Pour la première fois, un Président des États-Unis a réussi à penser la mondialisation autrement que comme une annexe de l’ordre américain. Les vieilles idées américaines de pluralisme et d’équilibre ont enfin trouvé leur place dans une politique étrangère qui ne plaidait plus, depuis le discours du Caire de juin 2009, pour un monde fait à une seule mesure. Pour la première fois, le dirigeant de la première puissance admettait que le leadership américain n’était pas omnipotent et que ses services armés ne pouvaient pas tout résoudre. Pour la première fois depuis l’agonie de l’URSS, la diplomatie et la négociation retrouvaient leur rôle : les affaires étrangères n’étaient plus exclusivement affaires de sanction, de punition ou d’exclusion. Pour la première fois, on admettait à Washington que l’allié israélien pouvait avoir tort. Et puis, on a osé : avec Cuba, avec l’Iran, sans compter une humaine compassion pour les migrants, ceux-là mêmes qui ont le visage des pionniers d’autrefois…

La revanche du « Jesusland »

La déconfiture néoconservatrice avait suffisamment renforcé cette Amérique mondialisée et pluriethnique que cette option nouvelle avait pu gagner par deux fois. Mais le retour du balancier pourrait aujourd’hui favoriser une revanche du « Jesusland », galvanisé par les vents populistes et par le vertige qu’éprouvent nombre d’Américains sonnés par l’idée que les « boys » ne seraient plus les gendarmes du monde. Donald Trump et Ted Cruz font des assauts rhétoriques qui n’ont même plus la substance idéologique du néoconservatisme : il ne s’agit plus de partir baptiser toutes les nations, mais simplement de ressortir les muscles et de montrer les tatouages. Construire des murs toujours plus hauts, tapisser la Mésopotamie de bombes, claquer la porte au nez des musulmans… Les arguments ne portent plus sur le combat contre le mal et ce fameux « regime change » brandi par George W. Bush pour justifier son action. Il s’agit simplement de retrouver la force perdue. L’idée fait mouche dans l’opinion.

Plus grave : le camp d’en face n’ose pas afficher la continuité. Bernie Sanders paraît certes endosser la diplomatie d’Obama, mais, outre que ses chances tendent à s’étioler au fil des primaires, il est plus intéressé à faire campagne sur les questions économiques et sociales. Hillary Clinton a une réputation de faucon qu’elle n’a jamais démentie. Favorable à toutes les interventions militaires qui se sont succédé, de l’Afghanistan à la Libye, en passant par l’Irak, elle a ouvertement critiqué la prudence de Barack Obama dans le conflit syrien. Adepte de l’usage de la force comme instrument de l’action diplomatique, elle ne suit pas l’actuel Président dans la réflexion critique qu’il a entamée contre l’interventionnisme. Dans le débat qui l’oppose à Bernie Sanders, elle va même jusqu’à lui reprocher de rendre Israël plus vulnérable lorsqu’il proposait, avec grandes précautions, de continuer une politique de rapprochement avec l’Iran : tout un manifeste en soi… À tel point que certains imaginent déjà que les néoconservateurs en feraient discrètement leur candidate…

On peut craindre, dans ces conditions, qu’à la faveur de la prochaine élection, la politique étrangère américaine retrouve l’étiage auquel elle nous avait habitués : une confiance excessive en la force, flottant entre une puissance qui a pour finalité de perpétuellement s’affirmer et une capacité militaire se mettant au service de naïves missions. Face à un Poutine, un Netanyahu ou un Erdogan, une absence d’Europe et des sociétés du Sud en état d’implosion permanente, le choix pourrait se révéler catastrophique. Il reste à espérer que les nouvelles pratiques inaugurées par Obama garderont une part d’irréversibilité. L’Histoire ne s’efface jamais totalement.

The Conversationpar Bertrand Badie, Professeur de Sciences politiques, CERI Sciences Po.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Retrouvez le MOOC "Espace Mondial" de Bertrand Badie, en version anglaise, française et arabe, sur la plate-forme Coursera. 

Quartiers fragiles

Quartiers fragiles

Année après année, les politiques dédiées aux quartiers dits “sensibles” s’enchaînent et… rien ne semble changer. Clément Boisseuil, chercheur au Centre d’études européennes et de politique comparée de Sciences Po (CEE) s’est intéressé à l’application de ces politiques, en comparant les méthodes utilisées à Chicago et à Paris. Il nous explique pourquoi une telle différence entre les objectifs affichés et des résultats mitigés.

Lire la suite
Sociologie et basket-ball

Sociologie et basket-ball

Après avoir étudié pendant deux années sur le campus de Reims, Lukas Noah Drammeh s’est envolé pour les États-Unis où il effectue actuellement sa troisième année à l’Université de Caroline du Nord, à Chapel Hill. L’occasion d’approfondir ses connaissances en sociologie et en études afro-américaines, mais aussi de réaliser un vieux rêve : intégrer une équipe de basket-ball réputée et jouer une saison sur le sol américain. Portrait vidéo d’un fan de basket.

Lire la suite
Apprendre, ça s’apprend

Apprendre, ça s’apprend

Comment apprendre à apprendre ? C'est le défi de tout élève, en particulier au moment de l'arrivée dans l'enseignement supérieur. Sciences Po a mis en place depuis septembre 2017 une innovation pédagogique qui apporte des réponses pratiques à ce défi :  des cours inédits baptisés "ateliers de métacognition". Objectif de ces séances : mieux connaître le fonctionnement de son cerveau pour améliorer ses stratégies d’apprentissage. 

Lire la suite
Tous inégaux face aux banques ?

Tous inégaux face aux banques ?

Besoin d’un crédit bancaire ? Mieux vaut être un homme blanc. C’est le résultat d’une large opération de test de discrimination menée à l’initiative de la municipalité de Villeurbanne auprès des banques locales. Jeanne Lazarus, sociologue au Centre de sociologie des organisations de Sciences Po (CSO) qui travaille sur les rapports des citoyens aux institutions monétaires, faisait partie du comité scientifique de ce testing. Elle commente les résultats de cette opération.

Lire la suite
Travailler le dimanche est-il vraiment utile ?

Travailler le dimanche est-il vraiment utile ?

Travailler le dimanche est-il utile ? Non, répondent Jean-Yves Boulin et Laurent Lesnard dans leur dernier ouvrage Les Batailles du dimanche. Dépassant les habituels clivages idéologiques, les deux sociologues ont analysé le travail dominical sous l’angle de son utilité sociale. Interview de Laurent Lesnard, chercheur à l’Observatoire sociologique du changement (OSC) de Sciences Po.

Lire la suite
Christian Dior, un alumnus toujours à la mode

Christian Dior, un alumnus toujours à la mode

Par Serge Carreira, enseignant à Sciences Po. Qui se doute aujourd’hui que Christian Dior a fait un passage à Sciences Po ? Entré rue Saint-Guillaume sous la pression familiale, il a fui aussitôt une carrière de diplomate toute tracée pour le destin de créateur que l’on sait. À l’occasion de l’exposition qui lui est consacrée jusqu’en janvier au musée des Arts Décoratifs, retour sur un alumnus en avance sur son temps, qui a traversé les modes et les époques. Et se serait peut-être davantage épanoui dans le Sciences Po de 2017 ?

Lire la suite
Journée des masters : le replay

Journée des masters : le replay

Vous êtes étudiant ou jeune professionnel, vous vous interrogez sur les programmes de master et les différents métiers auxquels nous préparons nos diplômés ? Retrouvez l'intégralité des présentations de notre Journée des masters du samedi 25 novembre. L’occasion de tout savoir sur les programmes et les spécialisations de nos 7 écoles : l’École d’affaires publiques, l’École des affaires internationales, l’École de droit, l’École de journalisme, l’École du management et de l’innovation, l’École urbaine et l’École doctorale.

Lire la suite

"Vous êtes romancier ou historien ?"

Le 18 novembre dernier, le traditionnel salon littéraire des étudiants de Sciences Po s’est tenu à la mairie du 7ème arrondissement. La “Journée des Auteurs”, organisée depuis 1947 par le Bureau des Arts, fêtait sa 70e édition en présence, entre autres, de l’auteur de bandes dessinées Joann Sfar et du romancier Olivier Guez, prix Renaudot 2017. Retour sur la littérature française, les filiations littéraires et le sens du romanesque.

Lire la suite