"Les femmes dans les conflits armés" : les mécanismes du patriarcat en temps de guerre

Mardi 8 mars 2022, à l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes et dans le contexte de la guerre en Ukraine, la Paris School of International Affairs (PSIA) de Sciences Po a organisé un événement pour traiter le sujet des femmes dans les conflits. L'événement était modéré par la nouvelle doyenne de PSIA, Arancha Gonzalez et visait, selon elle, à "creuser dans nos préjugés de genre et la discrimination dans notre société", objectifs au cœur du Programme de recherche et d’enseignement des savoirs sur le genre (PRESAGE) de Sciences Po.

Simona Miculescu, ambassadrice extraordinaire et plénipotentiaire, déléguée permanente de la Roumanie auprès de l'UNESCO, Sasha Koulaeva, experte en droits de l'homme et société civile et maître de conférences à Sciences Po et Maxime Forest, chercheur et maître de conférences pour PRESAGE et l'OFCE, étaient réunis pour examiner la question des droits des femmes dans le contexte de la guerre. Ils ont souligné la manière dont les conflits armés exacerbent les normes patriarcales préexistantes au sein de la société et augmentent la violence contre les femmes et d'autres groupes victimes de discrimination patriarcale, comme la communauté LGBT+. Ces trois experts ont examiné le contexte actuel en Europe de l'Est, soulignant la nécessité d'une plus grande implication des femmes dans les postes liés au pouvoir et d'une politique internationale plus ambitieuse, afin de continuer à œuvrer pour un monde plus juste pour les personnes de tous genres. 

Des conflits façonnés par le patriarcat

Pour Sasha Koulaeva, le 24 février 2022, "nous nous sommes réveillés dans un autre monde." Malgré cette réalité, "nous fonctionnons et existons dans le monde qui a précédé le 24 février". S'appuyant sur ses origines russes et sa connaissance de la région, elle s'est penchée sur ce qui compose ce monde, à savoir une société dominée par le patriarcat.

En creusant le sujet, elle a mis en évidence la manière dont les stéréotypes de genre imprègnent tous les aspects du conflit. En réponse à une question concernant la couverture médiatique de la guerre par les femmes, elle a noté que lors des conflits en Europe de l'Est, il y a plus de femmes journalistes qui couvrent la situation. Cependant, les raisons de cette plus grande représentation des femmes ne sont pas, comme on pourrait l'espérer, liées à un plus grand pouvoir d'action et à la libération des femmes, mais plutôt aux stéréotypes de genre qui façonnent les rôles sociétaux. "Traditionnellement, en Ukraine et en Russie, les personnes qui couvrent la guerre sont souvent des femmes. C'est paradoxal, car les femmes ont tendance à couvrir les tragédies et les pertes humaines et les hommes couvrent principalement les opérations militaires", a-t-elle précisé. La couverture est donc, selon elle, façonnée par des stéréotypes qui font que les femmes sont plus émotives et les hommes plus aptes à couvrir les opérations militaires techniques. Elle a ainsi illustré les effets insidieux du patriarcat à tous les niveaux de la société, dans ce qu'elle appelle "les effets pervers de la lutte contre la discrimination et le patriarcat, qui prend diverses formes."

Les effets des conflits armés sur les femmes 

Reprenant cette idée de systèmes patriarcaux omniprésents qui sous-tendent les mécanismes sociaux, Maxime Forest a parlé de la "nature fondamentalement genrée des conflits armés". Il a souligné les conséquences disproportionnées des conflits sur les femmes et la communauté LGBT+, notamment en termes de violences sexuelles, d'exode massif de réfugiés et de risques de pauvreté (auxquels les femmes célibataires sont plus exposées, même en temps de paix). Comme l'a affirmé Simona Miculescu, forte de ses nombreuses années aux Nations unies, en temps de guerre, "ce sont surtout les femmes et les filles qui paient le prix fort".

Sasha Koulaeva a abondé dans le même sens, en détaillant les effets très concrets que ces structures patriarcales préexistantes ont sur les femmes dans cet "autre monde" dans lequel nous nous trouvons désormais : "la guerre aggrave les structures patriarcales existantes... La violence domestique, le viol et la traite des êtres humains - ces problèmes ne disparaissent pas avec la guerre, ils augmentent."

Pour lutter contre cette augmentation de la violence à l'égard des femmes, des groupes minoritaires et des personnes LGBT+ qui résulte du renforcement des structures patriarcales, les trois intervenants ont souligné l'importance d'inclure les femmes dans le processus de prise de décision. Selon eux, le rôle des femmes en temps de guerre (comme en temps de paix) est essentiel pour nos sociétés.  "Dans cette guerre, il y a des agresseurs et des agressées, il y a aussi des femmes qui se battent pour les droits, la dignité et le droit à la vie de toutes et tous", a résumé Sasha Koulaeva.

Les femmes dans le leadership international

Cette Journée internationale des droits des femmes a eu lieu 22 ans après la publication par les Nations unies de leur programme "Femmes, paix et sécurité". Pour Simona Miculesu, dans le contexte de l'invasion russe en Ukraine, ce programme est aujourd'hui "plus crucial que jamais". Maxime Forest a rappelé également qu'il a été "élaboré autour de différentes résolutions de l'ONU et a permis de reconnaître le bilan spécifique et l'impact différentiel que la guerre a sur les filles et les femmes". L'importance de son application à la guerre russe en Ukraine a donc une pertinence évidente dans notre moment actuel. Les objectifs de cet agenda de l'ONU sont de condamner l'utilisation du viol comme moyen de guerre, d'aborder les spécificités des femmes en tant que réfugiées et d'impliquer les femmes dans la consolidation de la paix afin d'aboutir à un processus de paix plus inclusif, a fait remarquer Maxime Forest.

En effet, ce troisième objectif est l'un de ceux que les panélistes ont mis en évidence dans leurs discours, notant que l'absence de femmes dans les rôles de pouvoir a un impact négatif sur les efforts de paix. Simona Miculescu a souligné cette idée, notant que "l'inclusion des femmes dans les réponses humanitaires est essentielle pour s'assurer que leurs droits sont respectés... Pourtant, les femmes restent exclues du processus de rétablissement de la paix – elles sont moins de 10 % autour des tables de négociation".

Avec un si faible pourcentage de femmes en position de pouvoir, les défis à relever pour changer cette norme peuvent s'avérer être une démarche difficile en période de conflit. Comme l'a fait remarquer Sasha Koulaeva, les sociétés patriarcales ne prenant pas les femmes au sérieux, il est donc difficile de les impliquer dans des négociations à fort enjeu. Dans le but de faire changer les choses aux plus hauts niveaux de décision et à tous les niveaux de la société, Simona Miculescu a évoqué une expression roumaine, notant que dans des situations comme celles-ci, où les femmes sont empêchées d'occuper des postes d'influence, elles doivent "sortir par la porte et entrer par la fenêtre" - en d'autres termes, les femmes ne doivent pas abandonner face à la discrimination fondée sur le genre.

Grâce à la persistance des femmes, aux protestations, au droit international et à la mise en œuvre d'initiatives de maintien de la paix, ainsi qu'à la résistance collective aux structures patriarcales, il reste beaucoup à faire pour atteindre l'égalité entre les genres. Pourtant, comme l'a noté Arancha Gonzalez dans son discours de clôture, nous devons poursuivre la lutte pour une "polyphonie de voix à la table" afin de s'assurer que "chaque jour soit la journée internationale des droits des femmes."

L'équipe éditoriale de Sciences Po

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