Le rire, nouvelle dimension de l’humanitaire

Rediffusion : cet article a été initialement publié en février 2020.

Les organisations humanitaires sont connues pour les opérations de survie plus ou moins longues qu’elles conduisent : soigner, nourrir, mettre à l’abri, parfois éduquer. C’est bien entendu fondamental. Mais aujourd’hui, d’autres missions se mettent en place, comme celle de faire rire les enfants qui ont connu ou connaissent encore la guerre. C’est ce à quoi s’emploie l’association Clowns Sans Frontières, co-fondée par Antonin Maurel. Karoline Postel Vinay, spécialiste des relations internationales et chercheuse au CERI, s’intéresse à cette nouvelle façon d’agir. Entretien croisé. 

Comment vous est venue l'idée de créer Clowns Sans Frontières ?

Antonin Maurel : Ce sont deux amis clowns catalans qui m'ont proposé et convaincu de suivre cette idée. Ils avaient créé "Payasos sin Fronteras" en 1993 après avoir été invités à présenter leur spectacle dans une école en Croatie pendant le conflit en ex-Yougoslavie. La même année, nous avons organisé une première mission ensemble. J’ai ensuite fondé l’association en France avec ma famille. 

J’ai été sensibilisé dès mon plus jeune âge à ce genre de démarches solidaires. Notamment avec "le Grand Magic Circus" de Jérôme Savary, et les actions solidaires du "Théâtre du Soleil" d’Ariane  Mnouchkine ou de la compagnie Catalane "Els comediants". Il était naturel pour moi de suivre cette voie, mais si j’ai décidé le faire, c’est aussi parce que je pouvais compter sur ma famille et mes amis artistes. 

Je considère l’action humanitaire bénévole comme une chance, mais aussi comme un luxe. Le rire ou le fou rire d’un enfant spectateur n’est pas comme un applaudissement après une performance. Le rire sort de je ne sais où, et c’est pour moi le moment unique de la vie où l’on peut oublier que l’on peut mourir. Voilà ma raison principale d’agir avec Clowns Sans Frontières. 

Pourquoi vous être intéressée à ce type d'action ? 

Karoline Postel Vinay : Je m’intéresse au rire dans les relations internationales dans diverses situations, et notamment dans les contextes de post-conflit ou de post-catastrophe. Les clowns qui ignorent les frontières nationales s’appuient sur l’idée, ou l’hypothèse, de l’universalité du rire quels que soient ses codes, comme ceux  de la commedia dell’arte, qui est pourtant un art typiquement européen. De fait, au-delà des codes, la pratique de ces artistes met en évidence tout un ensemble d’enjeux politiques et éthiques : l’humour et les croyances, les différenciations de genre fille/garçon, la relation d’autorité adulte/enfant, et plus généralement l’exercice de l’autorité et la transgression. 

Concrètement, comment s'organisent vos activités ?

Antonin Maurel : Pour chaque projet, nous montons une troupe éphémère, qui crée un spectacle sur mesure à partir de numéros existants ou pas. La plupart du temps, nous incluons des artistes locaux à notre action. Depuis maintenant plus de dix ans, nous développons aussi des ateliers d’initiation dans nos missions et intégrons des artistes locaux à nos groupes pour partager les savoirs. 

Qu'est ce que cela apporte à la vision de l'humanitaire international ? 

Karoline Postel Vinay : Dans l’enseignement et la recherche sur l’humanitaire international, la question des enfants est certes présente, mais elle  traitée de manière secondaire. La formulation, relativement récente, de droits spécifiques de l’enfant, comme par exemple l’article 31 de La Convention internationale des droits de l'enfant (CIDE) qui établit le droit au jeu et l’accès à la culture, permet d’approfondir et d’élargir la notion "d'humain" dans l’humanitaire. 

L’action humanitaire s’en trouve redéfinie : elle implique de nouveaux acteurs - entendu ici dans les deux sens du terme - comme les artistes du cirque. Ces nouveaux intervenants s’insèrent dans le paysage complexe de l’humanitaire international – où l’on retrouve des militaires, des diplomates, des médecins, des donateurs – et en modifient certaines habitudes. 

Est-ce que la vision de la recherche sur vos activités est une valeur ajoutée ?

Antonin Maurel : Il me paraissait intéressant de confronter Clowns Sans Frontières à un réflexion politique, au sens noble du terme, à travers le regard des chercheurs et des élèves de Sciences Po. On nous regarde souvent comme des utopistes, ce que nous prenons comme un compliment, nous qui sommes sur le terrain. Et puis à la réflexion nous nous sommes dit : "Ne serait-ce pas l’école de la politique qui serait utopique" ? Nous ne doutons pas de notre action mais nous sommes constamment dans le questionnement, voire l'autocritique, et c’est ce qui nous a maintenu en vie depuis maintenant 26 ans. Nous ne faisons pas de politique, mais pour ne pas en faire, il faut en faire. Pour tenter d’éviter au mieux toute manipulation et récupération de notre action. Et dans le monde humanitaire, les tentatives sont nombreuses.

La  Convention internationale des droits de l’enfant est-elle appliquée ? Doit-elle évoluer ? 

Karoline Postel Vinay : La Convention a été unanimement signée par les membres des Nations Unies (seuls les Etats-Unis l’ont signé mais non ratifié), ce qui n’est pas le cas de tous les textes issus de l’ONU. En d’autres termes, c’est un texte consensuel dans son principe général. Son application effective, en revanche, varie beaucoup d’un pays à l’autre. Nombre de problèmes graves persistent : les enfants-soldats, les mariages forcés des filles, l’esclavage infantile… Mais la Convention a le mérite d’exister. C’est un outil utile sur lequel s’appuyer pour promouvoir des normes, et agir sur le terrain. 

En savoir plus : 

Rentrée 2021 : bienvenue à tous les étudiants du Collège Universitaire !

Rentrée 2021 : bienvenue à tous les étudiants du Collège Universitaire !

Une rentrée en présentiel, sans jauge de présence, sur tous les campus : le Collège universitaire de Sciences Po est heureux d’accueillir ses 4626 étudiants (sur les 3 années d'étude) pour débuter cette année universitaire 2021-2022. Retrouvez les impressions des nouveaux et des anciens, heureux de (re)découvrir leurs campus et de débuter une année qui s’annonce riche !

Lire la suite
Nouvelle librairie : par ici la visite !

Nouvelle librairie : par ici la visite !

Savez-vous qu’entre 1946 et 1950 la librairie de Sciences Po se limitait à un stand de vente d’ouvrages dans le hall du 27 ? Quand la FNSP a acquis le 30 rue St Guillaume, en 1957, une librairie siégeait alors au rez-de-chaussée. Elle ne put en faire l’acquisition qu’en 1973.

Après près de 50 ans à la même adresse, la librairie de Sciences Po, cette institution de la rue St Guillaume, a pris ses quartiers boulevard St Germain.

Suivez le guide !

Lire la suite
Souleymane Bachir Diagne : “Aucune civilisation n’est une île”

Souleymane Bachir Diagne : “Aucune civilisation n’est une île”

La salle était pleine et le sujet convenait si bien aux retrouvailles : l’universel et le pluriel. Invité le 2 septembre 2021 à ouvrir l’année universitaire pour les étudiants de bachelor, le philosophe Souleymane Bachir Diagne a empli l’amphithéâtre retrouvé d’une vibrante et subtile leçon sur la tension, fabuleusement actuelle, entre repli sur soi et aspiration à l’universel. En militant pour un “universel latéral” comme urgence de notre temps.

Lire la suite

"Construire un développement durable pour le 21e siècle" : Sir Nicholas Stern en leçon inaugurale

Le 24 août, les étudiants de l'École du management et de l’innovation ont pu assister à une leçon inaugurale animée par Sir Nicholas Stern, directeur du Grantham Institute for Climate Change and the Environment (LSE) et auteur du rapport Stern sur l'économie du changement climatique. La conférence, axée sur le thème "Building Sustainable Development for the 21st Century: Policies, Institutions, Behaviour, Collaborations", était l'occasion d’initier les étudiants aux défis et aux questions fondamentales qu'ils aborderont au cours de leurs études et dans leurs carrières professionnelles.

Lire la suite
Innovation pédagogique : de nouvelles opportunités dans l’hybridité

Innovation pédagogique : de nouvelles opportunités dans l’hybridité

Profiter d’un retour aux cours en présentiel, tout en mettant à profit les outils et expériences numériques développés durant la crise sanitaire : c’est une opportunité pédagogique qui s’ouvre désormais à de nombreux enseignants en cette rentrée académique. Gaspard Estrada, directeur exécutif de l’OPALC, a déjà fait le pari de l’hybridité pour son cours “How to conquer, govern, and quit power: methods and practice of political communication”, un enseignement au sujet de la communication politique proposé aux étudiants du Master in Advanced Global Studies de l’École des Affaires Internationales en mai 2021. Portrait d’un cours dynamique, enrichi par les nouvelles possibilités offertes par l’hybridité.

Lire la suite
Les villes et la Covid : regards croisés d’Emmanuelle Cosse et Champaka Rajagopal

Les villes et la Covid : regards croisés d’Emmanuelle Cosse et Champaka Rajagopal

Le 26 août avait lieu la leçon inaugurale de l’École urbaine sur la thématique « comment les villes font-elles face aux défis liés à la Covid » en présence d’Emmanuelle Cosse, présidente de l'Union sociale pour l’habitat, ancienne ministre du Logement et de Champaka Rajagopal, professeure invitée de l'Université Azim Premji (Inde) et consultante indépendante pour des organisations indiennes et internationales.

Lire la suite