Le dossier de scolarité de Jeannie de Clarens à Sciences Po

L’espionne qui venait de Sciences Po

Jeannie de Clarens, née Rousseau, première de sa promotion en juillet 1940, entame au sortir de la rue Saint-Guillaume une carrière d’espionne-interprète exceptionnelle. À 23 ans, elle a offert aux Alliés un des renseignements les plus précieux de la Deuxième Guerre Mondiale. Une véritable héroïne de “l’armée des ombres”, à qui Sciences Po rend aujourd’hui hommage en baptisant un des ses amphithéâtres à son nom.

C’est parfois au détour de la plus grande banalité que l’Histoire fait irruption. La dernière page du dossier, brillant et presque ennuyeux, de l’étudiante Jeannie Rousseau, n’en est que plus émouvante. Dans la neutralité administrative d’un courrier de l’automne 1940, la scolarité de l’Institut d’études politiques de Paris “rappelle” à son étudiante “que, du fait des événements (sic), vous n’avez pu passer en juin la totalité des examens que vous avez à subir pour le diplôme.” Nul ne sait alors de quoi ces “événements” sont le nom. Ni que ce feuillet dactylographié, qui n’a pas empêché Jeannie d’être diplômée première de la promotion 1940, s’adresse à celle qui deviendra l’une des plus grandes espionnes de Deuxième Guerre Mondiale. Une héroïne de l’armée des ombres : ses aventures, dignes d’un scénario de cinéma, ont éveillé la curiosité de reporters américains du New York Times qui lui ont rendu à sa mort en août 2017 un hommage (eng.) dont on cherche en vain l’équivalent dans la presse française.

Étudiante en Finances privées à 18 ans, espionne-interprète à 21 ans

C’est sous la monotonie d’un parcours académique sans accroc que se cache la romanesque destinée de Jeannie Rousseau, reçue à 18 ans dans la section Finances Privées de l’Institut, espionne à 21 ans dans le Paris occupé. Comment cette jeune femme à l’excellence aussi lisse que sa mise en plis a pu duper les Allemands et collecter des renseignements d’une valeur exceptionnelle sur leurs armes secrètes (V1 et V2), sauvant un nombre considérable de vies ?

D’abord, en parlant un allemand parfait, comme son anglais. La jeune Jeannie excelle en langues - ainsi que dans toutes les autres matières, de l’économie sociale aux assurances, en passant par “Formes moderne de la fortune mobilière”. Mais au-delà, “elle aimait à l’Institut  cette ouverture sur les cultures étrangères”, raconte son amie Claude du Granrut, qui l’a connue en 1946 et confie : “c’est grâce à Jeannie que j’ai fait Sciences Po ! Elle a tout fait pour que j’y entre. Elle avait adoré cet échange culturel permanent, et s’y était fait des amis très chers”.

“Amniarix”, une recrue de choix pour la Résistance

Mon image

La maîtrise de l’anglais lui ouvrira, après-guerre, les portes d’une carrière d’interprète pour les institutions internationales. Dans le conflit, son allemand courant lui valut le meilleur comme le pire. C’est grâce à lui qu’elle entre dans la carrière d’espionne-interprète. À Dinard d’abord - où son père avait cru prudent de déplacer sa famille - elle officie entre les services locaux et les autorités allemandes, et communique tout ce qu’elle apprend sur les préparatifs de l’occupant. À Paris ensuite, où elle revient en 1941 et devient interprète pour une association d’hommes d’affaires, mettant peut-être à profit ses cours encore tout récents sur “Les grandes industries modernes” et “La politique commerciale des grandes puissances”? Toujours est-il qu’elle utilise son talent et sa ruse pour gagner la confiance des Allemands, jouant les naïves pour glaner des secrets militaires de la plus haute importance : “Je les regardais médusée, en leur répétant qu’ils ne pouvaient pas être sérieux quand ils parlaient de ces nouvelles armes plus rapides et qu’un avion, raconte-t-elle dans un article (eng.) du Washington Post en 1998. Soucieux de la convaincre, l’un des officiers ira jusqu’à lui montrer les plans des fusées, qu’elle enregistre dans sa mémoire photographique. “Mais à quoi bon accumuler des informations, si ce n’est pour les transmettre ?” résumait-elle comme une évidence.

Le scénariste du film de sa vie tient là une scène d’anthologie : le destinataire de ces précieuses informations surgit dans un train de nuit bondé filant à travers la France occupée. Il s’appelle Georges Lamarque, et a reconnu Jeannie malgré la faible lueur qui éclaire le couloir : c’est bien cette jeune femme si vive et si douée en langues étrangères qu’il a croisée à l’Institut d’études politiques avant le début de la guerre. Une recrue de choix pour le réseau de Résistance des “Druides” - affilié au réseau Alliance - qu’il a fondé. Elle accepte sans hésiter, et entame sa double vie sous le nom “d’Amniarix”.

Une force de caractère exceptionnelle

À ses dons en langues, il faut en effet ajouter au portrait, plus si lisse, de Jeannie, une intelligence exceptionnelle, remarquée par tous ses professeurs, comme Pierre Waline, en “Économie sociale”, qui commente ainsi ses deux exposés oraux de 1938 : “L’un est bon, l’autre presque trop bon. Parole facile, un peu trop rapide. Étudiante intelligente, évidemment plus douée pour l’exposé oral que pour un travail écrit, devrait donner mieux…”

Elle donna plus que mieux : une trajectoire exceptionnelle. Mais elle paiera très cher sa maîtrise des langues et de l'argumentation.  En 1944, elle est arrêtée au cours de sa tentative d’exfiltration vers Londres. Déportée à Ravensbrück, puis au camp de travail de Torgau, Jeannie prend la tête d’une fronde des détenues. Il faut imaginer cette jeune femme de 25 ans, d’une audace folle et mortelle, expliquer aux autorités d’un camp de concentration qu’en vertu de la Convention de Genève sur les prisonniers de guerre, les prisonnières ne pouvaient être forcées à fabriquer des armes. Son geste lui coûtera presque la vie. Enfermée au cachot de Ravensbrück, atteinte de la tuberculose, confrontée à une horreur qu’elle a grand-peine à raconter à ses propres enfants, c’est une mourante que la Croix Rouge suédoise libère en 1945. Elle survit à une opération de la dernière chance, et rencontre en convalescence un autre survivant, son mari Henri de Clarens, rescapé de Büchenwald et d’Auschwitz. Aucun mot d’allemand ne franchira plus jamais les lèvres de Jeannie. “Mais cela ne l’a pas empêchée d’inscrire ses enfants en section allemande à l’école !”, rappelle avec admiration son fils Pascal de Clarens. Prouvant que son goût pour l’ouverture résista à tout, même à l’indicible.  

Mon image

“L’héroïsme, c’est une question de réflexe”

Devenue interprète de haut niveau pour les Nations Unies et d’autres organisations internationales, Jeannie de Clarens a décliné presque toutes les demandes de journalistes et d’historiens après la guerre. “Les gens voulaient oublier, déclare-t-elle aux journalistes du Washington Post en 98. Les gens ne voulaient pas savoir.” Des décennies plus tard, elle accepte en 1993 de recevoir la Seal Medal des mains du Directeur de la CIA, R. James Woolsey. Décorée de la Médaille de la Résistance et de la Croix de Guerre, elle est nommée grand officier de la Légion d’honneur en 2009. Dans ses confidences au Washington Post, unique et précieux témoignage publié, elle botte en touche sur la question du sens de son engagement. “Pourquoi je l’ai fait ? Je l’ai juste fait, c’est tout. Comment aurais-je pu ne pas le faire ? L’héroïsme n’est pas une question de choix, mais de réflexe. Cela relève du système nerveux central, pas du cerveau supérieur.”

On l’imagine sans peine, levant un sourcil ironique à l’idée de figurer au fronton d’un amphithéâtre. Gageons que ses bons souvenirs de la rue Saint-Guillaume lui auraient fait pardonner à Sciences Po de briser ce trop long silence. En attendant le jour où un scénariste curieux dénichera son histoire ?

Sources : 

> En savoir plus sur le baptême des amphis aux noms de Jeannie de Clarens et Simone Veil

"Un cours comme un point d'interrogation"

Quoi de plus iconique qu’un cours sur “l’abécédaire du politique” à Sciences Po ? Un grand classique, certes, mais qui n’exclut pas l’originalité. En convoquant théorie politique, philosophie, littérature, et anthropologie, Astrid Von Busekist questionne le champ du politique et mène les étudiants vers une réflexion “un peu ordonnée” avec un seul credo : penser, c’est argumenter. 

Lire la suite
L’armée algérienne à l’épreuve du mouvement citoyen du Hirak

L’armée algérienne à l’épreuve du mouvement citoyen du Hirak

Par Luis Martinez (CERI) - Aux yeux de l’armée, le mouvement dit Hirak, qui balaie l’Algérie depuis maintenant près d’un an, exprime avant tout la colère du peuple à l’encontre du système Bouteflika – un système caractérisé par la présence au gouvernement de nombreux civils, souvent accusés de corruption. La réponse politique des militaires, qui tiennent les rênes du pays depuis la démission de Bouteflika en avril 2019, a donc été de mettre en place un gouvernement de technocrates présentés comme compétents et intègres. L’armée ne souhaite pas démocratiser le régime, mais seulement améliorer la gouvernance afin de pouvoir répondre aux besoins socio-économiques de la population.

Lire la suite
5 conseils avant les écrits

5 conseils avant les écrits

Samedi 22 et dimanche 23 février prochains, vous serez des milliers de candidats à plancher sur les épreuves écrites pour l’entrée en 1ère année à Sciences Po. C’est le moment d’avoir confiance en soi : voici quelques rappels utiles pour arriver sereins. 

Lire la suite
Fabrice Amedeo, de Sciences Po au grand large

Fabrice Amedeo, de Sciences Po au grand large

Diplômé de Sciences Po en 2002, Fabrice Amedeo a déjà plusieurs vies. Journaliste, auteur, et désormais navigateur au long cours, ce quarantenaire s'apprête à prendre le départ du Vendée Globe 2020 à la barre d'un monocoque doté de capteurs ultra-sophistiqués qui lui permettent d'allier passion pour la voile et protection de l'environnement. Portrait en vidéo.

Lire la suite
Transition écologique : Sciences Po lance un programme d’action à 3 ans

Transition écologique : Sciences Po lance un programme d’action à 3 ans

Face à l’urgence climatique et aux bouleversements environnementaux planétaires, Sciences Po se donne une feuille de route sur trois ans dans le cadre de l’initiative globale « Climate Action : Make it work » lancée en 2015. Elle engage l’institution à la fois en tant que lieu de formation et de savoir, et en tant que lieu d’études et de travail, à Paris et sur ses six campus en région.  

Lire la suite
Admissions 2019 : nouveau record de candidatures

Admissions 2019 : nouveau record de candidatures

Le dernier bilan des admissions confirme l’attractivité de Sciences Po avec plus de 20 000 candidatures en 2019. 4218 nouveaux étudiants issus de 137 pays ont rejoint nos cursus de premier cycle, de master et de doctorat. Les effectifs totaux de Sciences Po restent stables, et la sélectivité est en hausse avec un taux d’admis de l’ordre de 20%. 

Lire la suite
Solidarité avec nos chercheurs captifs en Iran

Solidarité avec nos chercheurs captifs en Iran

Fariba Adelkhah et Roland Marchal, tous deux chercheurs au Centre de recherches internationales de Sciences Po (CERI), ont été arrêtés en Iran au début du mois de juin 2019. Depuis lors, ils sont toujours incarcérés. Le 31 janvier 2020, le CERI organisait un colloque, « Captifs sans motif », visant à contribuer à la mobilisation en faveur de leur libération et à sensibiliser aux divers enjeux (diplomatiques, politiques, intellectuels et humains) que soulève leur détention. De nombreux chercheurs, mais aussi des personnalités familières de la question des arrestations arbitraires, étaient présents. Retour en vidéo sur leurs échanges.

Lire la suite
Hommage à David Kessler, enseignant et compagnon de route de Sciences Po

Hommage à David Kessler, enseignant et compagnon de route de Sciences Po

Disparu le 3 février 2020, David Kessler, intellectuel, haut fonctionnaire, conseiller politique et acteur majeur du secteur culturel en France, a enseigné à Sciences Po durant une trentaine d’années. Avec lui, Sciences Po perd un enseignant de talent et un compagnon de route très fidèle, attentif et bienveillant, qui a soutenu l’institution dans toutes les grandes transformations qui ont marqué les dernières décennies. 

Lire la suite
Amérindiens, leur combat pour la planète

Amérindiens, leur combat pour la planète

Les peuples amérindiens qui vivent en dehors de la mondialisation industrielle représentent près de 400 millions de personnes dans le monde. Ils constituent une part significative de la population de certains pays et régions et leur survie n'est pas seulement un enjeu à l'échelle de leurs peuples. "Nous avons besoin de ces populations pour préserver les 4/5e de la diversité biologique qui se trouvent concentrés sur leurs terres", souligne ainsi Sébastien Treyer, directeur général de l'Iddri. Ce 29 janvier, Davi Kopenawa, chaman et porte-parole des Indiens Yanomami du Brésil et Almir Narayamoga Surui, leader des Paiter Surui du Brésil, sont venus débattre à Sciences Po de leur combat.

Lire la suite
Après le Brexit, une Europe des 27 plus unie ?

Après le Brexit, une Europe des 27 plus unie ?

Par Christian Lequesne et Thierry Chopin. Le Brexit n’est pas une bonne nouvelle pour l’Union européenne : il représente une amputation, en termes de poids commercial, politique et stratégique. Il rend aussi plus difficile le discours normatif sur le modèle européen de régionalisme dans le monde. Au Brésil, en Inde ou en Afrique du Sud, le modèle apparaît comme une entreprise qui se délite. Par ailleurs, le Brexit acte la possibilité d’une véritable réversibilité politique, si bien que certains ont même parlé d’une désintégration de l’Union européenne. Malgré cela, du point de vue des gouvernements nationaux, il est remarquable que les 27 autres États membres aient présenté dans les négociations un « front uni » face aux divisions britanniques.

Lire la suite