Jacques Chirac, le panache et l’ambition

Avec Jacques Chirac s’éteint tout un pan de l’histoire politique française, et l'un des alumni les plus illustres de Sciences Po. Durant les trois années qu’il passe à l’Institut d’études politiques entre 1951 et 1954, le futur homme d’État franchit à grandes enjambées plusieurs étapes fondamentales pour la suite de son brillant parcours.

En 1950, le jeune Jacques Chirac obtient son baccalauréat, avec mention Assez Bien. Il décide alors d’écouter sa fougue et son envie d’aventure et s’engage trois mois comme matelot sur un navire charbonnier. De retour sur la terre ferme, son père, Abel Chirac, n’a qu’un mot à la bouche : ce sera Polytechnique ou rien ! Il le pousse alors à s’inscrire en prépa scientifique, au lycée Louis-le-Grand. Un an plus tard, l’esprit rebelle de celui qui deviendra par deux fois chef de l’État se fait plus fort que la pression paternelle : il abandonne les mathématiques et entre à Sciences Po, section Service public.

Dès lors qu’il passe la porte du 27, rue Saint-Guillaume, Jacques Chirac entre dans un monde qui demeurera le sien jusqu’à la fin de sa vie. Un monde qu’il découvre et dans lequel il détonne. “Il n’a pas le même bagage en poche, le même parcours ni la même expérience de la vie que ceux qu’il croise ce jour-là. Il était un peu comme un lynx que l’on aurait enfermé avec des chats angora…” raconte son ancienne camarade Béatrice de Andia, citée par Arnaud Ardoin dans son ouvrage consacré à Jacques Chirac, Président, la nuit vient de tomber

De l’avis de tous ses camarades, c'est un étudiant sympathique, charismatique, voire un brin séducteur… Ses professeurs, eux, le disent bon orateur, brillant et plein d’avenir.

“Quelqu’un de pas ordinaire”

Très tôt il est attiré par les États-Unis, qu’il parcourt en compagnie de deux de ses camarades de promotion pendant un été à la Summer School d'Harvard, avant d'arpenter le pays lors d’une année sabbatique. Sa passion américaine aurait pu être contrariée peu avant son départ par un très bref passage militant dans la mouvance communiste et, surtout par sa signature de l’appel de Stockholm en 1950, d’inspiration communiste, qui lui valut quelques questions insistantes lors de sa demande de visa pour les États-Unis.

Il revient en France l’année de son diplôme, en 1954, et termine son cursus en soutenant un mémoire de géographie économique intitulé "Le Développement du port de La Nouvelle-Orléans", dirigé par le professeur Jean Chardonnet. Il sort ainsi troisième sur les 139 de sa promotion, avec la mention « bien ».

Le jeune homme ambitieux ne perd pas de temps : à l'automne de la même année, il est reçu à l'École nationale d'administration, déclenchant l’admiration de sa jeune fiancée, Bernadette Chodron de Courcel, rencontrée sur les bancs de Sciences Po. “C’était un garçon exceptionnel ! raconte-t-elle dans un entretien à Émile, le magazine des alumni. Je ne vous parle pas de la première année où il agitait ses jambes sous la table, mais du fait qu’il soit entré directement à l’ENA, sans année préparatoire, en sortant du diplôme de Sciences Po. Là, je me suis dit : « C’est quelqu’un de pas ordinaire.”

Le goût de diriger

Fil rouge de ses années étudiantes, c’est d’ailleurs l’Amérique qui lui avait offert l’occasion de se faire remarquer par sa future épouse.  “Jacques Chirac a toujours été malin, doté d’un culot formidable! Peu après notre première rencontre en conférence à Sciences Po, j’étais en bibliothèque, en train d’écrire une fiche sur De la démocratie en Amérique, de Tocqueville. Ce garçon, que je ne connaissais pas, s’est approché de moi. J’ai regardé ses chaussures, en me disant: «Qu’est-ce que c’est que ce cloporte?» Il m’a dit: «Mademoiselle, je vois que vous lisez De la démocratie en Amérique. Où en êtes-vous?» J’ai répondu: «J’arrive à la fin. J’ai fait l’analyse du livre comme on me l’a demandé.» Il me demande: «Quand vous aurez fini, est-ce que vous pourrez me passer vos fiches?» J’ai été assez bête, c’est là où on voit que j’étais très timide à l’époque, pour les lui prêter. Résultat: il a eu une meilleure note que moi !”

C’est aussi à Sciences Po que Jacques Chirac découvre son goût et son talent pour diriger :  «Il anime des petits groupes de travail, plusieurs jeunes se retrouvent autour de lui. Ils sont tous brillants et réfléchissent à différents sujets. Beaucoup de choses s’organisent autour de sa personne», retrace Philippe Goulliaud, cité par Le Figaro Étudiant dans son article du 26 septembre.

Une fois rentré à l’ENA, le futur homme d’État se met au travail et démarre le cursus honorum qu’on lui connaît, animé de cette ambition qui lui ouvrira tous les échelons du pouvoir, jusqu’à ses deux mandats au sommet de la République.

Jeune auditeur à la Cour des comptes, il est recruté comme chargé de conférence et enseigne à Sciences Po dans les années 1960. Il ne manquera jamais par la suite, à chacune de ses visites rue Saint-Guillaume, d'aller saluer affectueusement le personnel des secrétariats. Autant de souvenirs et d'anecdotes qui perpétuent dans les couloirs et la mémoire de Sciences Po la trace du passage de ce jeune corrézien, devenu une icône de la vie publique française.

Sources :

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