Face à la crise, le courage de dire “Je ne sais pas”

Il fallait un abécédaire complet pour rendre compte du bouleversement multiforme que représente la crise : c’est le pari d’Olivier Duhamel et Laurent Bigorgne qui signent Les mots du coronavirus (Dalloz). Ce “livre-reportage”, en rassemblant le pire et le meilleur de cette pandémie, met surtout en garde contre la tentation des sentences définitives et des conclusions hâtives. Entretien avec Olivier Duhamel. 

Pourquoi rédiger un livre sur le Covid-19, alors que nous nageons toujours en pleine crise ? 

Olivier Duhamel : Il y a d’abord une raison personnelle : je crois que le seul moyen de supporter le confinement, c’est d’assimiler le plus de choses possibles sur cette pandémie. Cette crise nous met face à tellement d’inconnues, d’arguments et de contre-arguments, dans des domaines tellement différents ! Il est indispensable de chercher à en apprendre le plus possible… avec le plus d’humilité possible. 

Mais je voulais aussi tenter d’y voir plus clair dans le flux d’informations permanent, et peut-être contribuer à éclairer les leçons que nous en tirerons demain, avec ce qui ressemble à un livre-reportage. Le choix de l’abécédaire permet de rendre compte des multiples facettes de ce que nous vivons. Et surtout, il était hors de question d’écrire un essai : c’est bien trop tôt ! 

Le livre incite plutôt à la prudence en effet : sur un même mot, une citation en contredit une autre... (et parfois du même auteur !). Qu’est-ce que cela dit du moment que nous vivons ? 

O. D : Nous ne nous sommes pas privés en effet de rendre compte, for the record, des propos tenus par tel ou tel leader populiste… Mais ce que j’ai le plus apprécié dans tous les débats que j’ai pu suivre, ce sont des cas, qui sont plus nombreux qu’on ne croit, où des experts, des médecins, des décideurs politiques, disaient “là on s’est trompés”, ou “là, je ne sais pas”. Ceux qui m’exaspèrent sont les “y’a qu’à faut qu’on” de tous ordres, qu’on a pu entendre crier au coup d’État le 13 mars à l’idée de reporter les municipales, et qui un mois après criaient au scandale sanitaire sur ce premier tour…

  Les mots du coronavirus

Vous sortez de votre réserve en tant qu’auteur dans la notice “ Coupables, trouver les coupables ”, où vous écrivez, après un extrait des Animaux malades de la peste, ceci :  “Qui sera l’âne ? Le bouc émissaire ? L’innocent chargé de tous nos maux ? (...)  Autant de ce drame, nous devrons tirer toutes les leçons pertinentes, autant mieux vaut prendre son temps avant de prononcer des condamnations sans appel”.

O. D : On cherche toujours un bouc émissaire, c’est une des grandes constantes de l’Histoire : il faut toujours qu’il y ait un coupable, et surtout pas soi, et surtout pas de responsabilité collective. Prenez le sujet des masques par exemple : c’est la décision de ne plus stocker qui a conduit à la pénurie que nous connaissons. Cette décision, il faut la recomposer : prise en 2011 sous Nicolas Sarkozy, maintenue sous François Hollande, et maintenue ensuite. Personne ne contestait cette mesure, et d’aucuns la jugeaient même de bonne gestion, avec des arguments tout à fait recevables. Il est impossible d’accuser un président plus qu’un autre, un ministre plus qu’un autre. Mais on continue à chercher un bouc émissaire, sans jamais prendre acte de notre responsabilité collective. 

Dans l’ouvrage, le mot “Démocratie” arrive juste après le mot “Dégradé”. Le fonctionnement de notre démocratie est-il menacé par le virus ? 

O. D : Ces périodes de pandémie et de guerre sont rarement propices à la démocratie. Pourtant, notre régime est moins atteint que ce qu’il pourrait être. Les mécanismes les plus restrictifs de notre constitution - je pense notamment à l’Article 16 qui confère des pouvoirs exceptionnels au président- n’ont pas été activés : la loi sur l’état d’urgence sanitaire a été votée par le Parlement. 

Mais, au-delà, on pourrait presque soutenir que cette crise est le moment le moins “jupitérien” du mandat d’Emmanuel Macron ! Je force le trait, mais la réalité est là : jamais ce pouvoir n’a fonctionné de façon aussi pluraliste. Il sollicite beaucoup plus l’avis des experts et des “sachants”, il consulte les partenaires sociaux comme jamais auparavant, il associe les maires comme jamais auparavant. Au final, nous sommes contraints à un mode un peu “dégradé” d’exercice de la démocratie, mais moins que ce à quoi on aurait pu s’attendre dans une période aussi dramatique.  

En savoir plus

  • Les mots du Coronavirus - Editions Dalloz - Disponible en version numérique à partir du 29/04/20 et en librairie à partir du 11 mai !  Les droits d’auteur du livre seront reversés à la Librairie de Sciences Po
  • Olivier Duhamel est président de la Fondation Nationale des Sciences Politiques (FNSP). Constitutionnaliste et politologue français, Professeur émérite des universités à Sciences Po, il a enseigné à Sciences Po jusqu'à fin 2010. 
  • Laurent Bigorgne dirige l’Institut Montaigne. 

Extraits

Acceptation

« Il a fallu trois séries de mesures successives pour vider Paris. Entre prendre une décision et la faire accepter, il y a un monde. Et le monde était en bord de Seine. »

Jean-François Delfraissy, président du comité scientifique auprès du président de la République et du Premier ministre, L’Opinion, 19 mars.

Anticiper

« Comment voulez-vous anticiper une situation imprévisible ? »

Roselyne Bachelot, ancien ministre de la Santé, La Tribune, 31 mars

Bars

Le samedi 14 mars au soir, nombre de citadins se sont rués dans les bars et restaurants afin de profiter du dernier soir avant leur fermeture. « Après avoir franchi les Pyrénées, les Alpes et vaincu quatre armées romaines successives, le Carthaginois Hannibal marchait sur Rome, en 211 avant Jésus-Christ. La peur était telle que les Romains se sont livrés à des orgies et des bacchanales sans précédent. »

Jean-Louis Bourlanges, L’Opinion, 19 mars

Commentaires

« Je félicite celles et ceux qui avaient prévu tous les événements de la crise avant même qu’elle ait eu lieu. Les commentaires en sont plein. »

Emmanuel Macron, du Ministère de l’Intérieur, 20 mars

Textes

« Faire confiance aux textes permet de tenir bon, de se sentir bien, entrer dans un livre aide à s’en sortir. »

Jean Birnbaum, Le Monde des Livres, Le Monde, 20 mars

Vie

« Nous avons toujours privilégié l’économie sur la vie. Pour la première fois, nous privilégions la vie sur l’économie. »

Gilbert Deray, chef du service de néphrologie à l’hôpital La Pitié-Salpêtrière, LCI, 25 mars

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