De Sciences Po au grand bleu

L’une se consacre à en bannir le plastique, l’autre y replante des coraux : deux diplômées racontent pourquoi et comment elles ont créé leur entreprise au service de la protection des océans. À l’occasion du premier Forum des métiers de la transition écologique, nous avons rencontré Marie Le Texier, Fondatrice du cabinet ConsultantSeas, et Anne-Sophie Roux, Fondatrice de Tenaka.

Qu’est-ce qui vous amenées à vous engager dans le domaine de la protection des Océans ?

Anne-Sophie Roux : À première vue, rien ne me destinait à créer une entreprise de l'Économie sociale et solidaire (ESS) ! Avant d’obtenir mon diplôme en 2019, j’étais étudiante à l’École doctorale dans le parcours “Politique comparée” du master en sciences politiques. Mes recherches portaient sur l’adaptation des communautés d’Asie du Sud-Est à l’évolution climatique. Lors d’une année de césure, j’ai décidé de me rendre sur le terrain. Ce faisant, j’ai découvert une quarantaine d’initiatives dans la région du Pacifique et de l’Asie du Sud-Est, et j’ai eu l’opportunité de me former à la biologie marine. C’est ainsi que j’ai appris qu’il était possible de planter des coraux ! J’ai vu l’impact que cela pouvait avoir pour les communautés côtières, notamment en Malaisie et dans les Philippines : restauration des écosystèmes, sécurité alimentaire, protection face aux typhons ou à l’érosion…

Lorsque je suis revenue en France pour finir mon master, j’ai décidé de créer Tenaka tout en rédigeant mon mémoire. C’était beaucoup de travail, mais j’ai pu rejoindre l’incubateur de Sciences Po, qui m’a énormément aidée alors que je n’avais encore aucune compétence entrepreneuriale. Aujourd’hui, Tenaka emploie six personnes sur trois continents. 

Marie Le Texier : J’ai toujours voulu travailler dans le domaine de l’eau. Avant de rejoindre Sciences Po, j’ai étudié à l’ENSEEIHT (ndlr : prononcer tout simplement «N7» !), une école d’ingénieurs située à Toulouse. J’ai aussi fait des stages dans des institutions spécialisées, comme l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD). Cette formation d’ingénieure m’a beaucoup apporté, mais j’avais le sentiment qu’il me manquait une formation en sciences humaines et sociales pour vraiment comprendre les problématiques de l’eau et de l’environnement. J’ai donc décidé de rejoindre un programme de l’École d’affaires internationales de Sciences Po (PSIA), le master in environmental policy, en 2011. J’y ai suivi tous les cours qui me permettaient de comprendre les enjeux de la gestion de l’eau à travers le monde ; j’ai aussi profité des opportunités de faire des stages, par exemple avec UN Habitat au Laos.

Après l’obtention de mon diplôme en 2013, j’ai rejoint le World Business Council for Sustainable Development, une association de 200 multinationales dont le Secrétariat, basé à Genève, effectue du conseil en développement durable. Au cours des trois ans que j’y ai passés, j’ai pu à la fois comprendre le point de vue des entreprises et mesurer leurs moyens de mise en œuvre. Après une année de césure (pour devenir skipper !), j’ai proposé au WBCSD de me concentrer sur la protection des océans. Avec l’aide de mes managers, j’ai initié le groupe de travail sur les plastiques océaniques et travaillé avec de nombreuses entreprises. C’est ce qui m’a donné l’idée de créer ConsultantSeas, qui accompagne le secteur public, le secteur privé et la société civile dans la définition et la mise en œuvre de bonnes pratiques pour réduire le plastique dans les océans.

Marie Le Texier

Comment travaillez-vous ? Avec quels acteurs, quelles actions, et quels résultats ?

Marie Le Texier : Une grande partie de ce que nous faisons se passe “à terre”, là où sont produites les 8 millions de tonnes de plastique  qui rejoignent les océans chaque année. Nous nous penchons sur ce que nous appelons la chaîne de valeur du plastique, qui concerne les producteurs, les convertisseurs, les propriétaires de marques, les distributeurs, les consommateurs, et les entreprises de gestion des déchets.

Avec le co-fondateur de ConsultantSeas, Alexandre Le Vernoy (lui aussi diplômé de Sciences Po), nous avons d’abord décidé de soutenir les entreprises dans leur stratégie plastique, qui consiste à réduire les risques associés à chaque étape de la chaîne de valeur du plastique - qu’il s’agisse de risques réglementaires (comme l’interdiction de produits plastiques à usage unique - pailles, couverts, etc.) ou de risques réputationnels. Assez vite, des sollicitations sont également venues du secteur public et de la société civile, que nous accompagnons aujourd’hui. C’est ainsi que nous avons facilité la concertation autour d’une démarche inédite, le Pacte National sur les Emballages Plastiques, signé en février 2020.

Anne-Sophie Roux : Lors de mes premiers voyages en Asie du Sud-Est, j’ai pu constater que les plantations de coraux avaient des résultats très probants ; pourtant, il semblait difficile d’obtenir des financements pérennes. Afin de comprendre pourquoi, je eu l’idée de m’adresser aux responsables RSE de plusieurs grandes entreprises, et de leur demander à quelles difficultés ils faisaient face au quotidien. Plusieurs d’entre eux ont évoqué la difficulté à coopérer avec des acteurs locaux et à faire remonter des données permettant d’évaluer l’action. Or, la mesure d’impact est la clé de voûte des politiques RSE (et, d’ailleurs, de l’économie sociale et solidaire). 

Tortue Eretmochelys imbricata

C’est ainsi que nous avons construit un programme permettant de restaurer les récifs coralliens avec le soutien de grandes entreprises, en contrepartie de quoi nous faisons remonter des informations “sur mesure”. Exemple avec Kering, qui finance un de nos projets les plus ambitieux : nous avons initié la restauration d’un hectare de coraux grâce à l’installation de nurseries (des tuteurs sous-marins, en quelque sorte). Nous étudions régulièrement l’évolution du corail mais aussi de la biodiversité (avec le retour d’animaux en voie de disparition), et nous avons développé une caméra spéciale permettant à l’entreprise d’avoir accès à des images en direct.

Grâce à ces initiatives, nous venons de recevoir le label de la Solar Impulse Foundation, qui récompense les 1000 solutions les plus porteuses dans le domaine de la protection de l’environnement. C’est une grande victoire !

Quelle est l’impact de la pandémie sur votre activité ?

Marie Le Texier : Pour l’instant, l’impact de la crise sur les activités de ConsultantSeas est encore mesuré, même si on peut s’attendre à une contraction des budgets RSE pour certains secteurs industriels. Mais cela n’empêche pas d’agir ! La crise nous invite tous, citoyens, entreprises et gouvernements, à penser le fameux “monde d’après”. En termes d’impacts de la pandémie, on observe une recrudescence de l’usage de plastiques à usage unique. Il est pourtant essentiel à mon sens de prendre du recul sur cette crise, et de comprendre la nécessité de repenser certains de nos modèles économiques pour évoluer vers une économie – notamment celle du plastique – plus vertueuse !

Anne-Sophie Roux : En effet, nous constatons déjà que certaines entreprises veulent profiter de la crise pour rebondir sur un modèle économique recentrée sur les valeurs et l’engagement. Et sur le plan local, le ralentissement de l’activité a évidemment un effet positif sur l’environnement ! De mon côté, je suis confinée sur l’île Tioman, en Malaisie, sur laquelle nous plantons des coraux depuis 2017. Je suis arrivée il y a trois mois, juste avant la crise. Notre confinement est plutôt souple, car il n’y a aucun cas de coronavirus sur l’île, mais les opérations que nous avions prévues devront attendre. Je vis avec la moitié de l’équipe : c’est défi, et nous le relevons !

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