10 ans,100 startups

Plus de 100 startups incubées, 1 000 CDI créés, des chiffres d’affaire annuels de plusieurs dizaines de millions d’Euros et des reventes qui se chiffrent, elles, en centaines de millions… Ce sont les résultats tout à fait éloquents de l’incubateur de startups né il y a 10 ans à Sciences Po. Novatrice, cette structure était alors l’une des toutes premières créées dans une université de sciences humaines et sociales. Retour sur son histoire avec l'un de ses initiateurs, Maxime Marzin, directeur du Centre pour l’entrepreneuriat de Sciences Po.

L’incubateur de Sciences Po fête cette année ses 10 ans. Qu’est-ce qui a motivé sa création ?

Plusieurs facteurs ont mené à cette création. En 2008-2009, la crise des subprimes a tout d'abord fait douter nos étudiants de leur capacité à s’insérer aisément sur le marché du travail ; ils ont pris conscience que travailler dur n’allait plus forcément leur garantir une employabilité à vie… alors, autant travailler à son compte ! L’évolution du web vers le 2.0 a été un autre facteur : il a facilité le développement de produits ou de services à de très bas coûts. Alors, certes, l’entrepreneuriat n’était pas une évidence à Sciences Po, - même s’il y a toujours eu de grands entrepreneurs issus de l’école -, mais Richard Descoings, le directeur de l’école à cette époque, a eu l’intuition que de plus en plus d’étudiants allaient être intéressés par la création d’entreprises et qu’il fallait les accompagner.

Sur quelles références vous êtes-vous appuyé pour “penser” cet incubateur à une période où il y en avait assez peu ?

En France, c’était effectivement assez nouveau, même si, depuis les années 90, il y avait dans les universités des incubateurs “Allègre” qui permettaient d’opérer des transferts de technologies, notamment dans les domaines scientifiques et techniques. Mais il n’existait pas réellement de modèle pour une université de sciences humaines et sociales. Alors, je suis parti à la rencontre des Français qui étaient allés entreprendre dans des incubateurs de la Silicon Valley. Les conseils qu’ils m’ont donnés étaient assez simples et surprenants. Ils peuvent se résumer ainsi : “Laissez les entrepreneurs tranquilles !”. Leur propos était qu’il ne fallait pas déranger un jeune entrepreneur avec des réunions contraignantes et des formations obligatoires. Il a en fait besoin de peu de choses : un tableau blanc et des feutres, éventuellement une réunion tous les 15 jours pour côtoyer d’autres créateurs de startups et échanger sur les bonnes pratiques. Une entreprise qui a 6 mois d’avance sur une autre peut en effet donner de précieux conseils : où trouver un développeur, gérer la prospection commerciale, etc.

Comment accompagnez-vous concrètement les startups ?

En 2008-2009, seuls les étudiants qui étaient en train d’entreprendre s’adressaient à l’incubateur, avec des projets déjà matures. Aujourd’hui, nous travaillons sur des projets à peine formalisés mais pour lesquels nous détectons un potentiel. Nous hébergeons actuellement une dizaine de startups pour un accompagnement de 12 mois. Outre des locaux, nous proposons des “prestations” classiques : conseils juridiques, expertise comptable, logistique, formations, etc. Notre vraie originalité réside cependant dans notre accompagnement qui se donne pour objectif la commercialisation des produits ou services. La plus-value de notre incubateur - et un avantage des incubateurs internes aux établissements d’enseignements -, est de pouvoir s’appuyer sur les réseaux des enseignants et des alumni de Sciences Po. On peut ainsi facilement activer un réseau pour avoir des conseils spécifiques sur tel ou tel marché, ou obtenir des clés de compréhension de certains secteurs d’activité. Par exemple, on a un produit qu’on cherche à distribuer mais on ne sait pas trop comment ? On contacte un enseignant qui travaille dans la grande distribution et on obtient des conseils à haute valeur ajoutée.

Les startups incubées à Sciences Po ont-elles une spécificité ?

Peu d’étudiants entrent à Sciences Po en se disant “Je vais devenir entrepreneur” et pourtant, on a de très beaux résultats : plus de 1 000 CDI créés, des startups qui, pour certaines, ont un chiffre d’affaire annuel de plusieurs dizaines de millions d’Euros, ainsi que des levées de fonds et des reventes qui se chiffrent, elles, en centaines de millions. Je crois que cette performance est en partie liée à une approche très spécifique aux étudiants de Sciences Po : ceux-ci sont formés aux sciences sociales orientées vers l’action. Concrètement, ils cherchent à comprendre le monde pour avoir un effet sur le cours des choses et, cela, c’est profondément dans l’ADN de l’entrepreneur. Par ailleurs, leurs outils analytiques sont différents. Par exemple, dans les écoles de commerce, la grille d’analyse entrepreneuriale commence directement par l’étude d’opportunité de marché. À Sciences Po, on essaie d’abord de se poser la question de savoir si c’est une opportunité pour la société. Et, parfois, cela permet effectivement de détecter des opportunités là où personne n’avait rien vu auparavant.

En 2017, vous avez étendu votre action en créant un Centre pour l'entrepreneuriat qui englobe désormais l’incubateur, pourquoi ?

La réflexion a commencé à l’arrivée du directeur actuel de l’école, Frédéric Mion. Nous nous sommes rendus compte que l’intérêt pour l’entrepreneuriat était en train de dépasser le cercle des entrepreneurs : 45% des étudiants de Sciences Po se déclarent aujourd’hui intéressés par le sujet de l’entrepreneuriat. Tous ne souhaitent pas devenir entrepreneurs au sens premier du terme, mais ils veulent apprendre l’approche et les méthodes entrepreneuriales. De là est né le Centre pour l’entrepreneuriat qui englobe l’incubateur, mais qui propose des cours sur l’entrepreneuriat ouverts à toute la communauté étudiante ainsi que des “learning expeditions” pour apprendre en allant voir sur le terrain. Et, depuis cette année, nous sommes aussi associés à des projets de recherche, notamment à une Chaire pour l’entrepreneuriat des femmes. Aujourd’hui, ce sont près de 900 étudiants qui sont impliqués dans l’un de ces dispositifs. Et quand on sait que l’incubateur comptait à peine 20 étudiants en 2008-2009, on mesure le chemin parcouru !

Comment faire pour entrer à l’incubateur ? Vous recherchez des profils en particulier ?

La plupart des startups qui entrent dans l’incubateur proposent une “innovation” au sens des critères du Massachusetts Institute of Technology (MIT), c’est-à-dire une idée qui comporte à la fois une invention et un potentiel de commercialisation. Les deux critères peuvent être déséquilibrés : l’invention peut être beaucoup plus forte que le potentiel de commercialisation et vice-versa, mais l’essentiel est qu’il y ait les deux, sinon ce n’est pas une innovation, il s’agit alors de recherche et développement, ou de vente. Concord, par exemple, qui a été incubée en 2009, proposait une idée de gestion de contrats dématérialisés sécurisés. L’invention était importante, mais le potentiel de commercialisation était, lui, totalement hypothétique car… personne n’utilisait encore cela ! Aujourd’hui, ils sont leaders sur leur marché. À l’inverse, FEMPO, qui propose des culottes menstruelles lavables, avait le potentiel opposé : un produit qui n’était pas vraiment une grande invention mais dont la commercialisation avait quasiment commencé… avant même la création de la société. 

Comment voyez-vous l’avenir de l’entrepreneuriat à Sciences Po ?

En 10 ans, le contexte d’accompagnement des startups a énormément évolué. Les incubateurs se sont multipliés et nous devons apporter autre chose, tout en continuant à se fonder sur les spécificités de Sciences Po. Nous voulons encourager nos étudiants à se mettre au service de grands défis pour améliorer la vie des gens en se positionnant au croisement des sciences sociales, de la technologie et de l’entrepreneuriat. Pour cela il faut se rapprocher de la recherche, notamment pour continuer à perfectionner notre grille d’analyse permettant de détecter ces fameuses “opportunités pour la société”. L’autre grand axe de développement envisagé est “l’entrepreneuriat institutionnel”, à savoir envisager le couple entrepreneuriat et innovation au-delà de la création de startups. L’entrepreneuriat en tant qu’approche systémique, de rigueur d'exécution, va en effet au-delà de la pure création d’entreprises. Cela signifie faire preuve d’un certain ethos, une manière de travailler en groupe ou de concevoir la prise de risques comme quelque chose d’envisageable et de calculable, par exemple. Nous devons donc mieux comprendre (et transmettre !) ce que j’appelle la "cognition entrepreneuriale". C’est-à-dire ce que l’on sait de la manière dont les entrepreneurs raisonnent et agissent et de la particularité des compétences qu'ils mobilisent à cet effet. Car, aussi surprenant que cela puisse paraître, aujourd'hui on sait que l'entrepreneuriat est une discipline ! Est-ce que celle-ci peut être déclinée dans d’autres cadres, comme par exemple les grandes entreprises et l’administration publique ? Les 10 prochaines années nous le diront !

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