“Une trahison du projet européen”

Professeur et chercheur à Sciences Po, l’historien et géographe Sylvain Kahn enseigne les questions européennes et l’espace mondial. Près de 15 000 personnes ont suivi en 2015 son MOOC (cours en ligne) ”Géopolitique de l’Europe”. Dans cette interview du 15 juillet, il revient sur “l’issue” de la crise grecque et ses conséquences sur le projet européen. 

Lundi dernier, après de longues heures de négociations, les dirigeants de la zone euro se sont mis d’accord pour accorder un 3ème plan d’aide à la Grèce. Que penser de la “conclusion” de ce nouvel épisode de “crise grecque” ?

Sylvain Kahn : Il y a deux analyses possibles. Certains soutiennent que cet “accord” est le fruit d’un compromis qui, en évitant un Grexit, sauve la zone euro et avec elle le projet européen. D’autres analystes - et je suis de ceux-là, y voient une trahison sans précédent du projet européen…

Pourquoi parlez-vous de “trahison” ?

S.K. : Pour moi, l’Europe telle qu’on l’a connue jusqu’à ce lundi 13 juillet repose sur une mutualisation des souverainetés. Ce qui se passe avec cet accord est différent : il entérine la prise de contrôle de la souveraineté d’un État par les 18 autres. Il s’agit d’une mise sous tutelle pure et simple. Dans d’autres contextes, en Bosnie ou au Kosovo, on appelle ça du “state building”. Sauf que dans ces cas-là, l’intervention se fait à la demande des peuples concernés.

Avec cet accord, 18 membres de la zone euro forcent la Grèce à lancer des réformes extrêmement vigoureuses, avec une réduction considérable du périmètre de l’État, et une réforme de son fonctionnement.

Difficile de parler “d’accord” dans ces conditions...

S.K. : Ce soi-disant “accord” ne reflète aucun compromis, si ce n’est entre la France et l’Allemagne. On n’a cédé sur aucune demande des Grecs. Un véritable compromis aurait consisté à proposer le même plan avec une restructuration de la dette du pays, réclamée massivement par les Grecs à travers les 61% de “non’ au référendum. Ce qui vient d’être imposé à la Grèce est une humiliation : un plan de réformes drastiques sans aucune contrepartie. Même le FMI, et aujourd’hui la BCE, sont convaincus qu’il faut restructurer la dette grecque ! C’est effarant d’en arriver là. On leur fait payer d’un coût exorbitant des prêts nouveaux pour rembourser les prêts antérieurs.Tout se passe comme si certains pariaient sur la déstabilisation du gouvernement formé par Syriza. C’est une dangereuse erreur de jugement !

Quel est le danger que cet accord fait peser sur l’avenir politique de la Grèce, et de l’Europe ?

S.K. : Les Grecs ont “essayé” le centre gauche, puis le centre droit, puis la gauche radicale avec Syriza....le prochain sur la liste, c’est l’extrême droite avec Aube Dorée. Je suis surpris de l’étroitesse de vue des dirigeants européens sur ce sujet. Quoi qu’on pense de Syriza et de son référendum du 5 juillet, le message qui est envoyé là, c’est qu’on s’assoit sur l’expression et la dignité populaires, c’est à dire la démocratie, dès lors qu’il s’agit de la dette.

Comment en est-on arrivé là ?

S.K. : C’est d’abord un affrontement politique droite/gauche qui structure tout cet épisode. D’un côté, une majorité de gouvernements de centre droit, pour certains soutenus par des partis d’extrême droite. De l’autre, un gouvernement de gauche radicale, dont l’arrivée au pouvoir a considérablement crispé le camp d’en face.

La deuxième ligne de front oppose les tenants de la doctrine économique ordo-libérale, dominante en Europe, aux néo-keynésiens, dont se réclame Syriza. Les premiers défendent un encadrement très strict des politiques publiques par des normes juridiques pour éviter les dérapages. Les seconds prônent une forte sollicitation contracyclique de la puissance publique.

Vous semblez voir dans ce texte du 13 juillet imposé à la Grèce un tournant dans l’histoire de l’Europe ?

S.K. : Le projet européen a construit un édifice inédit dans l’espace mondial. Politiquement, chaque État représente le même poids : on ne trouve aucun équivalent de ce principe ailleurs ! Autre principe sans précédent : la coopération encadrée par le droit, entre des membres qui se font confiance au point de mettre en œuvre des politiques décidées par une majorité d’États et non à l’unanimité dans le cadre des normes communes que sont les traités. C’est l’équilibre entre ces deux piliers qui fait de l’Union européenne une authentique démocratie d’États-nations.

L’issue de ce sommet européen représente un tournant, parce que 18 membres de la zone euro ont sacrifié le principe d’égale dignité des États-membres sur l’autel du respect  rigide des normes, Au passage, ils désespèrent tout un peuple en méprisant le principe du respect de la démocratie exprimée. C’est à mon sens une faute politique très grave à l’encontre de l’histoire de l’Europe, mais aussi de son avenir.

Pour quelle raison ?

S.K. : L’équilibre entre les deux piliers est rompu. C’est donc tout l’édifice qui est menacé de ruine.

Je pense qu’il était possible d’arriver à un accord, d’aider les Grecs et de sauver la zone euro, en ménageant les fondements du projet européen : égale dignité de chaque membre et mutualisation des souverainetés, respect des règles et solidarité.  

Comment voyez-vous la suite des événements ?

S.K. : J’espère vraiment que l’Europe ne va pas s’enfermer dans cette position. Pour le moment, nous sommes en plein retour au XIXème siècle, avec une génération de dirigeants qui gère des politiques publiques à partir d’une vision comptable et punitive. C’est du Balzac ! Ce conseil de l’Eurozone des 12 et 13 juillet 2015 fut un hybride de conseil syndical et de conseil de discipline.

Surtout, chacun défend son intérêt particulier, et fait comme si tout d’un coup les Grecs étaient seuls responsables. Alors que tout le monde savait, quand la Grèce est entrée dans l’euro, qu’il y avait des soucis sur ses comptes publics. La Grèce a rejoint l’UE en 1981. En 35 ans, l’Europe aurait eu le temps de pousser graduellement et à froid les Grecs sur la voie des réformes de l’État. Elle ne l’a pas fait : une part de la responsabilité est collective. Tout cela est confondant, et pendant ce temps-là, on n’avance pas sur d’autres problèmes bien plus graves.

Lesquels ?

S.K. : Avec l’État islamique à nos portes, le conflit avec la Russie à l’Est, le problème des migrants, sans parler du dévissage de la bourse chinoise, l’Europe doit faire face à des défis à côté desquels la crise grecque est mineure ! Et pourtant, depuis six mois, le seul message politique affiché par la zone euro, c’est comment faire entendre raison aux Grecs. Il est vital de restructurer cette dette grecque, et de commencer à s’occuper des problèmes pour lesquels l’Europe a une vraie utilité.

Pour aller plus loin

Serge Hurtig, 1927 - 2019

Serge Hurtig, 1927 - 2019

Secrétaire général de la FNSP durant trois décennies, Serge Hurtig a contribué à internationaliser Sciences Po et la science politique française. Portrait d'une personnalité majeure de l’histoire de notre établissement.

Lire la suite
Comment concilier Noël et souci écologique ?

Comment concilier Noël et souci écologique ?

À Noël, le risque de surconsommation est grand... mais n'est pas une fatalité. Acheter en vrac des produits locaux et bio, faire son cadeau soi-même ou encore recycler ses textiles en guise d'emballage : à l'approche des fêtes de fin d'année, Sciences Po Environnement livre ses conseils pour un Noël durable et zéro déchet, et les met en pratique à l'occasion d'ateliers organisés dans plusieurs campus..

Lire la suite
Sciences + Sciences Po : une double licence inédite

Sciences + Sciences Po : une double licence inédite

Dès la rentrée universitaire 2020, une nouvelle double licence interdisciplinaire, le Bachelor of Arts and Sciences (BASc), sera proposée aux étudiants de première année, en partenariat avec des établissements universitaires français. Ce double cursus en quatre ans associe sciences et sciences humaines et sociales pour apprendre à penser et agir face aux défis de notre siècle. Les deux premiers parcours ciblent en particulier celui de la transition écologique. 

Lire la suite
Chronique d'une démocratie fragmentée

Chronique d'une démocratie fragmentée

Pour conclure une année marquée par les soubresauts politiques, Pascal Perrineau revient dans son nouvel ouvrage, Le grand écart. Chronique d'une démocratie fragmentée, sur les trois registres démocratiques ayant façonné tour à tour l'année 2019 : la démocratie directe des gilets jaunes, celle participative du grand débat national et celle représentative issue des urnes lors des élections européennes. Une démocratie en trois scènes, qui semble plus fragmentée et conflictuelle qu'auparavant.

Lire la suite
Sciences Po lance la chaire

Sciences Po lance la chaire "Dette souveraine"

Penser le financement souverain et la soutenabilité de la dette : voilà l'ambition de la nouvelle chaire, portée par l'École des affaires internationales de Sciences Po (PSIA). En associant praticiens de la dette et universitaires de renom, cette chaire vise à devenir un lieu de référence international sur cette question.

Lire la suite
Quelle sera la&nbspcouleur de la COP 25 ?

Quelle sera la couleur de la COP 25 ?

Quelle sera la couleur de la COP 25 qui se déroulera à Madrid du 2 au 13 décembre 2019 sous la présidence du Chili ? Elle était annoncée bleue comme l’océan (Blue COP) par la présidence chilienne. À Madrid, au-delà des écosystèmes marins, l’ensemble de la biodiversité tant terrestre que marine devrait occuper une place de choix. Bien plus qu’une simple coloration, cette COP devrait constituer une étape majeure dans l’identification de capacités d’action conjointe pour le climat et pour la biodiversité.

Lire la suite
La surenchère anti-élite de la campagne présidentielle américaine

La surenchère anti-élite de la campagne présidentielle américaine

Par William Genieys (CEE) et Larry Brown (Columbia). La publication, le 5 novembre dernier, du livre de Donald Trump Jr., Triggered : How the Left Thrives on Hate and Wants to Silence Us (Hystériques : comment la gauche se nourrit de haine et veut nous faire taire), est venue alimenter le discours anti-élite dans une campagne présidentielle dont le contexte, marqué par une procédure de destitution en cours, est tout à fait inédit.

Lire la suite
La matière noire de la démocratie

La matière noire de la démocratie

Le mouvement des gilets jaunes n’est pas anecdotique. Tenter de l'expliquer en se focalisant sur la sociologie des participants ou en évoquant la montée des populismes, n'est pourtant, selon Luc Rouban, guère probant. Le chercheur au Centre d’études politiques de Sciences Po voit dans ce mouvement le symptôme d’une profonde mutation du rapport au politique. En épluchant sondages, enquêtes, baromètres et remontées du grand débat national, il met au jour les sources cachées de cette mutation dans son dernier ouvrage : "La matière noire de la démocratie" (Presses de Sciences Po).

Lire la suite
De Sciences Po à l'Asie du Sud

De Sciences Po à l'Asie du Sud

Hugo Ribadeau Dumas est diplômé du master Governing the Large Metropolis en 2013. Après un bachelor à Sciences Po, il a passé sa troisième année en échange à l’Université Jamia Millia Islamia, en Inde, en master de journalisme. Interview.

Lire la suite