LE MANIFESTE : SCIENCES PO A 150 ANS

Le goût du savoir

Dans un texte fondateur publié en 1871, Émile Boutmy posait les bases de l’École libre des sciences politiques qui allait devenir Sciences Po :

« On s’est proposé de créer un enseignement des sciences politiques riche et complet par la composition, européen ou même universel par le cadre, contemporain par les sujets, historique et critique par la méthode, accessible par sa courte durée ». Et il ajoutait : « Les détails de la science ne s’enseignent pas ; on les apprend par un travail personnel. Ce qui se transmet du haut des chaires, c’est le goût d’un certain genre de connaissances, le vocabulaire qui en donne l’accès, la méthode qui permet de s’y diriger, l’esquisse générale qui en résume les principaux résultats. L’homme qui est muni de ces cadres variés apprend toute sa vie, en causant, en lisant, sans y penser et sans effort ».

Que dire de plus qui ne soit déjà contenu dans ce programme intelligent et toujours actuel ? L’ambition de Boutmy était de créer un établissement d’enseignement supérieur voué au déchiffrement du monde contemporain après la guerre et la défaite. Il voulait accueillir les disciplines intellectuelles qui n’avaient pas trouvé place dans l’Université française en offrant des méthodes d’enseignement originales. Le projet de Sciences Po est toujours le sien et si nous voulons le réinventer, le repenser, le réenchanter, l’objectif demeure le même : donner aux étudiants et aux étudiantes le meilleur des enseignements pour en faire des sujets indépendants et libres, capables de penser par eux-mêmes, alliant le savoir à l'action sans les opposer.

Comment changer sans trahir

De l’École libre, créée en 1872, au Sciences Po de 2022, quand et comment avons-nous malgré tout changé ?

C’était une institution privée et c’est, depuis 1945, un établissement public, l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris, reposant sur une fondation privée, la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP), qui le gère et en fixe les grandes orientations. René Rémond, qui en fut président, parlait d’une « formule ingénieuse et singulière qui en associant la capacité d’initiative du privé et la garantie de rigueur du public préservait l’autonomie qui avait permis, trois quarts de siècle durant, l’expérimentation de méthodes originales et d’enseignements nouveaux." La formule demeure.

C’était une école ; c’est désormais une université de recherche en sciences humaines et sociales, avec une communauté académique de plus de 250 professeurs, chercheurs et chercheuses permanents, réunis en cinq départements et onze unités de recherche.

C’était un petit établissement qui accueillait un millier d’élèves chaque année, des hommes uniquement ; c’est une université qui en compte désormais près de 15 000 dont 61% de femmes.

C’était une école française ; c’est une université internationale, dont 49% des étudiants viennent de 150 pays et qui a noué des partenariats avec 480 universités dans le monde entier.

C’était une école parisienne ; c’est une université déployée sur tout le territoire national qu'elle contribue à rendre vivant, avec six campus en région qui se consacrent à des zones géographiques différentes.

C’était une formation en deux puis trois années ; c’est à présent trois cycles d’études de trois, cinq ou huit ans (bachelor, master et doctorat), reposant sur un Collège universitaire, sept écoles de deuxième cycle à vocation professionnelle réunissant praticiens et universitaires, une formation doctorale.

C’était une école réservée aux privilégiés ; c’est un établissement qui a fait de l’ouverture sociale une priorité dans le même souci d'excellence.

C’était une institution dont les débouchés ont longtemps été résumés aux seuls concours de la haute fonction publique ; c’est un établissement dont 86% des diplômés trouvent un emploi en moins de six mois et 66% travaillent dans le secteur privé.

Le défi du temps

En célébrant les 150 ans de Sciences Po, nous regardons vers le passé pour savoir d'où nous venons mais c'est au nom du présent et de l'avenir. Ce qui a permis le développement constant de notre établissement depuis un siècle et demi : son esprit d'ouverture, son goût de l'exploration, sa passion de comprendre, sa volonté d’entreprendre, son sens de l’intérêt général, tout cela demeure et garantit la recherche de bonnes réponses aux nouveaux défis.

Les enjeux auxquels sont confrontées nos sociétés contemporaines – politiques, environnementaux, sociétaux — appellent dans l’urgence une forte mobilisation sur les terrains de la recherche et de l'enseignement, en particulier en sciences humaines et sociales. Plus que jamais, Sciences Po doit y prendre part et s’efforcer d’être un lieu privilégié où se pense et se prépare le monde de demain.

Laurence Bertrand Dorléac,
Présidente de la Fondation nationale des sciences politiques (FSNP).