Aux côtés des étudiants réfugiés et en exil

Le LIEPP fête ses 10 ans !

Portrait d'Anne Revillard, actuelle directrice du LIEPP

Anne Revillard, actuelle directrice du LIEPP - Crédit : Céline Bansart / Sciences Po

Sciences Po lance fin 2011 un laboratoire de recherche consacré à l’évaluation des politiques publiques à partir de 4 centres fondateurs, le Centre d’études européennes et de politique comparée, le Centre de sociologie des organisations, l’Observatoire sociologique du changement, et le Département d’économie. Depuis 2020, cette structure, qui compte plus de 80 affiliés, se redéploie en partenariat avec Université Paris Cité (UPC). Anne Revillard, directrice du Laboratoire Interdisciplinaire d’Evaluation des Politiques Publiques (LIEPP), nous présente ce centre de recherche qui fête donc cette année, avec quelques mois de retard, ses 10 ans d’existence.

De quelle volonté découle la création de ce laboratoire ?

La structure a été créée à l’initiative d’un économiste et d’une politiste, Etienne Wasmer et Cornelia Woll. L’idée était d’évaluer les politiques publiques avec une approche alternative, interdisciplinaire, pour mieux en comprendre le fonctionnement et les effets. Ils ont alors soumis ce projet à l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), et, fin 2011, le LIEPP a été créé en tant que LabEx (Laboratoire d’Excellence). 

Quelles sont les disciplines qui se croisent au sein votre laboratoire ?

Nous avons trois disciplines fondatrices : la sociologie, l’économie et la science politique. Mais nous nous sommes récemment ouverts à de nombreuses autres disciplines, comme la psychologie, les sciences cognitives, les sciences environnementales, les sciences de gestion ou encore la santé publique, dans le cadre de notre partenariat avec Université Paris Cité (UPC).

Quelles sont les activités du LIEPP ?

Le LIEPP produit d’abord des recherches, qui peuvent être qualifiées de recherches évaluatives : des recherches qui se conforment aux critères d’excellence scientifique et donnent lieu à des publications académiques, tout en débouchant sur des diagnostics utiles pour l’action publique. Nous menons ces recherches d’une part à partir d’appels à projets que nous lançons pour alimenter nos six axes thématiques : politiques éducatives, politiques socio-fiscales, discriminations et politiques catégorielles, évaluation de la démocratie, politiques de santé et politiques environnementales. Nous menons d’autre part des projets dans le cadre de partenariats ou d’appels à projets externes.

Nous avons par ailleurs des activités d’animation de la recherche. Nous organisons des séminaires, des colloques, et nous avons également développé une série de publications en open-access, qui incluent des working papers – des articles de recherche en pré-publication, mais aussi des formats plus courts comme les policy briefs (4 à 8 pages), ou encore les « Débats du LIEPP » qui confrontent différentes approches disciplinaires, ainsi que le regard d’acteurs institutionnels ou associatifs, sur un même sujet d’évaluation. Nous promouvons aussi la réalisation systématique de posters sur chacun de nos projets de recherche: tout tient alors en 1 page ! Ce travail de médiation scientifique est essentiel dans une optique d’évaluation.

Pourriez-vous nous donner un exemple de recherche ?

On peut prendre l’exemple de l’évaluation d’un dispositif d’accompagnement à la lecture parentale, menée dans le cadre de notre axe “Politiques éducatives”. Cela consistait à encourager les parents d’enfants d’école maternelle à lire des livres à leurs enfants, et à constater les impacts sur les apprentissages des enfants. Pour mener cette étude, les chercheurs ont combiné deux démarches. La première phase était expérimentale : ils ont assigné deux groupes, le premier a testé le dispositif, le second a servi de groupe témoin, pour que l’on puisse constater d’éventuelles différences de résultats. En parallèle de cela, des entretiens semi-directifs ont été menés avec les différents acteurs éducatifs et les parents, pour mieux comprendre les mécanismes par lesquels l’intervention avait tel ou tel effet. Ce volet qualitatif a permis de constituer une typologie des parents et d’enrichir les conclusions d’évaluation de cette intervention.

Tous vos travaux donnent ensuite lieu à publication. Pourtant, certains commanditaires exigent que les résultats de ces évaluations ne soient pas rendus publics…

Effectivement, et il nous est arrivé de refuser des partenariats pour ce motif. La publication des résultats est inscrite dans notre Charte de déontologie cosignée avec d’autres structures universitaires en évaluation : nous nous inscrivons dans une démarche de recherche universitaire, qui a vocation à fournir des savoirs accessibles à tous. La publicité des résultats est aussi pour les acteurs publics un enjeu de transparence démocratique.

Quelles sont les grandes étapes qui ont marqué l’histoire du LIEPP ?

Dès le début nous avons dû relever un double challenge : convaincre des chercheurs de s’engager dans cette démarche évaluative, et réussir à dépasser le fonctionnement en silos disciplinaires. La place des acteurs universitaires dans le champ de l’évaluation des politiques publiques en France n’est pas évidente. Il y a un travail à faire pour favoriser le lien entre ces mondes de la recherche et de l’action publique. Très tôt, le LIEPP a noué des liens avec d’autres acteurs institutionnels de l’évaluation : avec France Stratégie, le Conseil d’Etat, la Cour des Comptes, ou encore le Parlement. Nous avons d’autre part dû composer avec les intérêts disciplinaires des uns et des autres, les logiques de carrière et de publications restant propres à chaque discipline. Il a aussi fallu aussi mettre en place des dispositifs pour insuffler une dynamique interdisciplinaire. Nous avons ainsi valorisé le portage interdisciplinaire des projets et de nos axes de recherche, ainsi que créé des formats d’échange entre disciplines tels que les séminaires ou les “Débats du LIEPP”. Encore aujourd’hui, nous réfléchissons à la meilleure façon d’articuler le tout, mais nous avons pu constater que de ces échanges entre chercheurs naissent de vraies collaborations interdisciplinaires. La réflexion est par ailleurs encore en cours pour mieux affirmer ce que signifie de se positionner en tant qu’acteur universitaire dans le champ de l’évaluation, en termes de méthodologie, d’autonomie du questionnement, de posture évaluative spécifique. 

A quels défis restez-vous confrontés ?

Dans un contexte de défiance vis-à-vis de la science et des politiques, il devient de plus en plus urgent de faciliter le fait que les citoyens s’approprient davantage cet enjeu de l’évaluation des politiques publiques. Nous avons par conséquent entamé toute une réflexion autour de la médiation scientifique. Il est temps de développer des formats de communication et d’interface avec la société civile comme avec les acteurs publics, pour que ce que l’on produit ait plus d’impact et pour mieux intégrer ces interlocuteurs dans le processus de production scientifique. Nous poursuivons par ailleurs notre dynamique d’internationalisation, en explorant les pistes de collaboration avec d’autres institutions confrontées au même challenge de l’évaluation à partir d’une posture académique. Nous tiendrons à ce sujet un séminaire dans le cadre de CIVICA le 24 juin, avec des représentants de 10 autres centres ou laboratoires au sein des universités partenaires.

>> lien vers les 10 ans du LIEPP, célébré le 13 mai en Boutmy