"Si ce MOOC peut ouvrir l'esprit à ceux qui érigent des murs, nous aurons réussi notre pari"

Nouveau Mooc "Afrique et mondialisation"
  • 2013 - Un homme dans le bidonville de Kibera au sud de Nairobi ©Sciences Po2013 - Un homme dans le bidonville de Kibera au sud de Nairobi ©Sciences Po

Après le succès du Mooc Espace Mondial et ses 25 000 inscrits, Bertrand Badie présente son nouveau cours en ligne intitulé "Afrique et mondialisation, regards croisés", qui démarre sur la plateforme Coursera lundi 12 février 2018. Accessible à tous et réalisé par une équipe de neuf enseignants africains, latino-américains et européens, ce nouveau Mooc propose une vision inédite du continent et de son avenir. Et invite à repenser la gouvernance globale. Entretien. 

À qui s'adresse ce Mooc "Afrique et mondialisation, regards croisés" ?

Bertrand Badie : Grâce au miracle du Mooc, le public est par définition universel. Avec Espace Mondial, j’ai fait l’expérience de cette incroyable diversité des profils ! Quand on enseigne dans un amphithéâtre à Sciences Po, on s’adresse à un public homogène. Là, c’est tout l’inverse : il faut savoir s’adresser aux retraités, aux jeunes étudiants, aux habitants du 7ème arrondissement comme à ceux de Ouagadougou, aux bac + 10 comme aux autodidactes. Contrairement à l’université, ce n’est pas nous qui choisissons les étudiants, mais eux qui choisissent le cours ! Celui-ci s’adresse à tous ceux qui vont avoir envie de participer, en Afrique ou hors d’Afrique, à une nouvelle perspective sur ce continent considéré dans la mondialisation.

Votre Mooc "Espace mondial" a rassemblé plus de 25 000 inscrits. Qu'est-ce qui vous a amené à lancer ce nouveau cours ?

Bertrand Badie : Il y a deux raisons fondamentales, qui résument une part importante de mon militantisme scientifique. La première, c’est de rappeler qu’à la fin de ce siècle, l’Afrique représentera 40% de l’humanité. Il est donc exclu de continuer à tenir ce continent en périphérie, comme on le fait depuis le début du processus de décolonisation. La deuxième raison, c’est l’ambition d’offrir non pas un énième discours sur l’Afrique, mais bien un cours sur la présence de l’Afrique dans la mondialisation, et le rôle central qu’elle est appelée à y jouer, de gré ou de force. Et de le faire avec une équipe d’enseignants en grande partie africains.

Ce cours est présenté par une équipe de neuf enseignants africains, latino-américains et européens. Pourquoi et comment avez-vous constitué cette équipe ?

Bertrand Badie : C’est totalement inédit. Nous avions trois objectifs en tête en composant cette équipe. Nous voulions tout d’abord solliciter des enseignants venus d’Afrique qui témoignent de la diversité historique, culturelle et politique de celle-ci. C’est chose faite avec la présence d’un professeur anglophone venu de Khartoum (Soudan), d’un francophone issu du Sénégal, d’une autre enseignant en Afrique du Sud et d’une quatrième, béninoise, même si vivant en Europe. Nous voulions aussi inclure les partenariats qui comptent, ce qui explique la présence d’un professeur brésilien, en référence aux liens historiques anciens entre le Brésil et l’Afrique. C’est essentiel, car l’entrée de l’Afrique dans la mondialisation relève d’une histoire complexe, et pas uniquement d’une logique Nord-Sud et postcoloniale. Enfin, ce Mooc a été fabriqué à Sciences Po, ce qui explique la présence, dans cette équipe, de Français qui viennent éclairer la manière dont l’Afrique intervient dans leur projet intellectuel et scientifique.

"L'Afrique” est souvent présentée dans une logique binaire, soit du côté des "perdants", soit du côté des “grandes promesses” de la mondialisation. En quoi ce cours propose une vision inédite du continent et de son avenir ?

Bertrand Badie : Il s’agit d’un débat stérile, et le cours va le montrer. La vérité sera probablement intermédiaire. Il faut partir des évidences : l’Afrique est aujourd’hui l’espace le plus exploité et le plus dominé dans les processus de mondialisation, et elle est un des espaces hélas privilégiés de la souffrance mondiale. Mais ce cours est aussi là pour éclairer les perspectives positives qui peuvent transformer le continent. Nous voulons montrer que l’Afrique s’accomplira dans la mondialisation si elle prend enfin toute sa place dans la gouvernance mondiale. Il n’y a pas de fatalité : je suis convaincu qu’on peut promouvoir une nouvelle politique et un nouvel équilibre, à condition qu’on en ait, ici et là, la volonté politique.

Un cours sur Internet peut-il contribuer à ce changement ?

Bertrand Badie : Bien sûr, je l’espère en tout cas ! Disons-le, nous avons un système international ossifié, qui dénie aux Africains une dignité et des droits égaux à ceux du vieux monde. La solidarité internationale ne fonctionne pas là où elle devrait bousculer cette oligarchie des puissances. Pour autant, il y a une jeune génération africaine qui est toute prête à porter un nouvel idéal, et fort heureusement, de nombreux acteurs au Nord pensent aussi qu’il faut repenser en ce sens une gouvernance globale qui ne peut être abandonnée ni au G7, ni au P5 (ndlr : les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU), ni au clientélisme d’antan. Même les plus sceptiques commencent à accepter l’idée qu’ignorer l’Afrique peut être coûteux au final. C’est une révolution culturelle que nous devons mener. Le monde est dominé par l’ethno-nationalisme et le repli sur soi. Si ce Mooc peut ouvrir l’esprit à ceux qui construisent des murs, alors nous aurons réussi notre pari...

En savoir plus sur le Mooc “Afrique et mondialisation, regards croisés”

  • Cours en français (sous-titré en anglais) sur la plateforme Coursera, à partir du 12 février 2018 : inscriptions & renseignements.
  • 31 vidéos sur 11 semaines.
  • Enseignants : Bertrand Badie et Marie-Françoise Durand (Sciences Po), avec Delphine Allès (Université Paris-Est Créteil), Atta El Battahani  (Université de Khartoum, Soudan), Carlos Milani (Université d’Etat de Rio de Janeiro, Brésil), Gaïdz Minassian (Sciences Po), Papa Samba  Ndiaye (Université Gaston Berger, Saint-Louis du Sénégal), Karen Smith (Université de Cape Town, Afrique du Sud), Folashadé Soule-Kohndou (Sciences Po) et l’Atelier de cartographie de Sciences Po.

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