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Publications
1912-1936 — Eugène d'Eichthal
1913 : Tableau politique de la France de l’Ouest
Ouvrage d'André Siegfried
Acte de naissance de la science politique française, bréviaire des apprentis politistes, le Tableau est aujourd’hui encore unanimement célébré.

Le Tableau a ceci de paradoxal que cet « acte de naissance de la science politique française », ce « bréviaire [1] »  des apprentis politistes, cette œuvre unanimement célébrée, objet de référence et de révérence, a quasiment été ignorée jusqu’en 1945. Sans postérité institutionnelle ni écho intellectuel immédiats, le Tableau a fait l’objet d’un réinvestissement symbolique tardif, au moment même où son caractère exceptionnel s’atténue, où son apport scientifique faiblit, où son rayonnement décline.

 

« Trois maîtres ont exercé sur ma formation une influence décisive : Izoulet mon professeur de philosophie m’a donné le goût des idées générales ; Seignobos m’a enseigné le réalisme psychologique politique ; Vidal de la Blache m’a fait comprendre l’esprit profond de la géographie[2]. » Le Tableau s’inscrit dans l’ « univers scientifique » de son temps, à la croisée de l’histoire, de la géographie et de la sociologie. La monographie locale et le commentaire de carte, marques de fabrique de la géographie électorale, sont des emprunts à la géographie vidalienne. Le substantialisme et le déterminisme culturel et ethnique viennent de la psychologie pratiquée par Taine, Boutmy et Le Bon. Le Tableau doit également beaucoup à l’intime connaissance de la vie politique du candidat malheureux à Castellane et au Havre : « l’expérience des politiciens n’ignore pas ces facteurs solides du jeu électoral [3]. »  Les campagnes électorales ont formé Siegfried dont la science n’est pas si éloignée des savoirs pratiques des préfets et des politiciens.

 

« Le granit produit le curé, le calcaire l'instituteur. »  Cette citation fameuse ne rend pas justice à celui qui fut un des premiers à affirmer la possibilité d’une connaissance scientifique de la politique, le premier à tenter de percer l’énigme du comportement électoral et à définir le langage des variables, ces facteurs religieux, sociaux, économiques, historiques susceptibles d’agir sur le vote. La stabilité des « tempéraments politiques » – plus que l’indifférence politique ou les fluctuations de l’opinion – est l’objet central de l'enquête sur la France de l’Ouest. La dépendance sociale ferait le vote de droite, les convictions politiques le vote de gauche. Le Tableau inaugure un siècle de commentaires électoraux. 

 

Postérité. Le Tableau fera des émules, après-guerre, chez les historiens, à l’instar des thèses fameuses de Paul Bois sur la Sarthe [4] et de Charles Tilly sur la Vendée [5]. François Goguel, en enchanteur de la tradition ELSP, contribuera à magnifier le savant, l’œuvre, et la méthode de la géographie électorale avant qu'une autre tradition venue des États-Unis soit introduite à Sciences Po par Georges Dupeux, Guy Michelat et Alain Lancelot : la psychologie sociale avec ses questionnaires et ses sondages s’avère bien plus à même de rendre compte des comportements politiques, et bien plus précise dans l’exploration des motivations des électeurs. Dépassée mais passée à la postérité, l’œuvre de Siegfried reste un incontournable de la science politique.

 
Marie Scot © tous droits réservés


[1] G. Le Bras, « Géographie électorale et géographie religieuse », F. Goguel (éd.). Études de sociologie électorale, Paris, Colin, 1954.

[2] Lettre à un correspondant inconnu, 03/03/1946, citée in François Goguel, « En mémoire d'André Siegfried », Revue française de science politique, n°2, 1959, p. 333-39.

[3] Idem.

[4] P. Bois, Paysans de l'Ouest. Des structures économiques et sociales aux options politiques depuis l'époque Révolutionnaire, Paris-La Haye, Mouton, 1960 ; Paysans de l'Ouest, Paris, Flammarion, 1971.

[5] C. Tilly, Thèse de 1964 publiée sous le titre La Vendée, Révolution et contre-révolution, Paris, Fayard, 1970.

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Ressources externes

BIBLIOGRAPHIE

 

  • BLONDIAUX Loïc, VEITL Philippe, « La carrière symbolique d'un père fondateur. André Siegfried et la science politique française après 1945 », Genèses, 37, 1999, p. 4-26.

 

  • FAVRE Pierre, Naissances de la science politique en France, 1870-1914, Paris, Fayard, 1989.

 

  • GARRIGOU Alain, « L'initiation d'un initiateur : André Siegfried », Actes de la recherche en sciences sociales, 106-107, mars 1995, p. 27-41.

 

  • VEITL Philippe, « Territoires du politique. Lectures du Tableau politique d'André Siegfried », Politix, 8-29, 1995, p. 103-122.

 

SOURCES


  • SIEGFRIED André, Tableau politique de la France de l’Ouest sous la Troisième République, Paris, Colin, 1913.

 

  • VIDAL DE LA BLACHE Paul, CR « Tableau politique de la France de l'Ouest », Annales de Géographie, 23-129, 1914, p. 261-264.

 

  • GOGUEL François, « En mémoire d'André Siegfried », Revue française de science politique, 2, 1959, p. 333-339.

 

  • Archives du Centre d’histoire de Sciences Po, Fonds André SIEGFRIED.