Résumé de la thèse de Pauline Clech

Les reconfigurations sociales et politiques de la banlieue rouge : étude à travers les lieux de spectacle depuis les années 1960
Directeurs : Edmond Préteceille, Marco Oberti

Ce travail de thèse articule l’étude des politiques culturelles menées en banlieue communiste depuis les années 1960 à celle des reconfigurations sociales et politiques à l’œuvre dans ces espaces.

L’enjeu est de comprendre la genèse – puis l’évolution au cours du temps – de l’implantation et de la légitimation de certains arts dans ces espaces. Pourquoi le théâtre dans les années 1960, le cirque et les arts de la rue à partir de la fin des années 1970, le jazz, le cinéma, le rock, la littérature à partir des années 1980, la musique du monde à partir des années 1990 font-ils l’objet d’une politique spécifique en banlieue rouge ? Pourquoi observe-t-on un regain des fêtes, prises en charge par le service culturel, à partir des années 1970 ? Pourquoi des formes d’agit-prop ressurgissent-elles dans cet espace à partir des années 2000 après avoir disparu au cours des années 1970 ? Il s’agit d’étudier précisément les conditions de possibilité de la mise en place des politiques culturelles à travers l’analyse de ceux qui les font, qu’ils soient élus politiques, artistes ou fonctionnaires en charge de culture. J’ai donc étudié à la fois les configurations dans lesquelles ces individus sont insérés – localement et au sein des champs artistiques et politiques – et leurs caractéristiques sociologiques.

J’ai étudié de manière ethnographique les trajectoires d’une importante partie de ces élus, fonctionnaires et artistes en analysant l’articulation des différents « lieux » de socialisation par lesquels ils sont passés. Travailler sur la « culture », que nous définissons de manière anthropologique comme l’univers du sens et la capacité de symboliser, s’est avéré un bon analyseur pour avoir accès aux visions du monde et éthos, ce qui permet in fine de remonter aux groupes sociaux auxquels appartiennent ceux qui donnent forme à la configuration artistique de ces espaces.
L’étude fine de la stratification sociale permet de distinguer de nombreuses fractions  qui, à partir d’une vision du monde politisée, ont fait le choix de « prendre parti », au sein du champ politique ou au sein des mondes de l’art, au nom des classes populaires. Dans l’invention de la politique culturelle, le PCF occupe une place centrale. Néanmoins différentes fractions entretiennent un rapport à l’art très différent, qui, après le tournant ouvriériste de la fin des années 1970, a pu  se transformer en luttes politiques internes intenses. Il y a une lutte pour le monopole légitime à représenter et à légitimer les classes populaires : au sein du monde communiste avec la présence de plusieurs fractions dont certaines deviennent progressivement des « enfants illégitimes », mais également avec des élites « post-coloniales » socialisées au sein d’une contre-culture juvénile qui s’est emparée de la culture hip hop à partir de la fin des années 1980. Ces élites post-coloniales ont pris parti au nom de ces « nouvelles » classes populaires pensées non pas à l’aune du paradigme classiste mais du paradigme territorial et ethniciste. Elles ont acquis un « capital culturel illégitime » et une vision du monde politisée initialement très anti-institutionnelle. Qu’en font-elles une fois devenues adultes ? Quelle place a été accordée institutionnellement au hip hop et à ces élites au cours du temps ? L’analyse permet de repérer des affinités entre ces élites et certaines fractions communistes. A ces deux types d’élites issues des classes populaires en ascension intra ou inter générationnelle, il faut en ajouter d’autres, socialisés hors des paradigmes communiste et ethniciste. Quel « travail d’homogénéisation » peut-on voir à l’œuvre entre les uns et les autres au cours du temps ? Quelles sont les conséquences politiques ? Comment font-elles évoluer le communisme municipal ?

Ainsi, l’étude ethnographique de ces élites locales ainsi que l’analyse de leur reproduction et renouvellement contribuent à analyser le « devenir des banlieues rouges ». Une analyse statistique portant sur l’évolution de la morphologie sociale permet de resituer ces fractions au sein de la population et d’objectiver leurs discours quant à leur volonté de représentativité. Etude ethnographique et étude statistique doivent également permettre d’analyser les conséquences territoriales en termes de peuplement. On assiste à une promotion des classes populaires au cours du temps, freinée par un phénomène de « confiscation » par les anciennes générations de nombreux postes et par l’arrivée importante de classes moyennes dans les institutions (nous avons particulièrement pu étudier une fraction d’enfants de la « nouvelle » classe moyenne des 30 Glorieuses trouvant dans les banlieue rouge un espace où éviter un possible déclassement social) et en tant qu’habitants (vu l’accessibilité relative du logement dans ces espaces et l’héritage culturel important – tous deux liés à une gestion communiste). Ces analyses permettent de discuter le phénomène de gentrification et plus généralement les catégories pertinentes pour penser la stratification sociale dans la société contemporaine.

Cette recherche se fonde sur un travail ethnographique (140 entretiens approfondis d’une durée moyenne de 3 heures auprès de 100 enquêtés et 25 journaux de terrain consignant quasiment quotidiennement les observations faites au cours des deux ans et demi de terrain) au sein des communes de Saint-Denis et de Nanterre, avec également quelques incursions du côté de la politique culturelle du Conseil général de Seine-Saint-Denis et de la commune d’Aubervilliers. Les données recueillies en entretien, quand elles portent directement sur les politiques culturelles, ont été en grande partie recoupées avec la consultation d’archives municipales (à Saint-Denis), de journaux locaux et d’archives personnelles. Enfin un travail statistique (analyse factorielle et classification) à partir des données localisées du Recensement général de la population 1999 et 2008 a permis de mener à bien l’objectivation des discours (tant « indigène » que scientifique).

Article mis à jour le 19-09-2014