Ann Morning (NYU)

De l'usage du concept de "race"
Entretien avec une sociologue américaine
  • Ann Morning (papers 2017, 2018)Ann Morning (papers 2017, 2018)

Ann Morning est Associate Professor of Sociology à la New York University (College of Arts & Sciences).
Son ouvrage de référence en 2011 traitait de l'usage du concept de race par les scientifiques. Les nombreux articles qui ont suivi prenaient notamment en compte les récentes avancées de la génétique. Visiting à Sciences Po durant le mois de juin, elle nous fait l'honneur de répondre à quelques questions sur son métier de sociologue, nantie d'une bonne connaissance de l'Europe. Elle présente au Séminaire scientifique de l'OSC, avec Marcello Maneri (Milano Bicocca), l'esquissse de son prochain ouvrage "An Ugly Word": Talking (and Not Talking) about Race in Italy.

Ann, vous avez publié plusieurs articles sur la question de la race et des classifications raciales. Qu’est-ce qui vous a amené à choisir et à développer ce sujet précis sur lequel vous travaillez depuis 15 ans ?

      Cela tient à mon expérience et aux différences relatives dans l’usage de ces catégories.
      Personnellement d’abord, par mon origine et mon vécu aux États-Unis où je suis vue sans ambiguïté comme une personne « noire ». Cela est courant là-bas : Barack Obama, Beyoncé ou moi-même sommes perçues et définis comme des américains originaires d’Afrique même si nous avons des origines mixtes. Il y a un principe simple, celui de la « goutte de sang ».  A partir du moment où dans vos origines, il y a une « goutte de sang noir », vous êtes catégorisés comme « noir » et cette catégorie construit votre identité et votre rapport au monde. En France, où j’ai très tôt pu voyager, notamment pour ma 3ème année universitaire à Sciences Po, ce n’est pas du tout le cas. Je suis plutôt considérée comme « métisse » et l’on résiste à reconnaître cette identité afro-américaine noire, ce qui est un peu blessant je dois l’avouer. Tandis que pour mes amis africains, je suis plutôt considérée comme « blanche ». Autant vous dire que ces regards portés et assignés m’ont troublé et ont été un puissant sujet de curiosité. Finalement, dans mon pays ce concept de « race » est très utilisé, très pratique, évident même, pour se situer par rapport aux autres.

      L’autre source de motivation est l’importance institutionnelle des catégories raciales aux Etats-Unis, alors qu’elles ne sont presque pas opératoires en Europe. Un américain qui entre à l’université ou qui passe une visite médicale renseigne naturellement des champs administratifs qui portent sur sa race. Il y avait en 1977 cinq catégories raciales officielles : on pouvait se qualifier de noir, blanc, asiatique ou océanien, amérindien, ou d’une dernière catégorie, elle, ethnique : hispanique. Le bureau du recensement avait aussi prévu la catégorie « autres ».
      Après moult débats, que j’ai suivi durant mes études, la classification a évolué à la fin des années 90 : les asiatiques constituent désormais une catégorie à part entière, séparée des océaniens. L’autre nouveauté est que l’on peut désormais se déclarer de plus d’une race… J’ai rapidement senti que ces différences méritaient d’être étudiées en détail et qu’il fallait interroger ce concept pas si naturel ou évident qu’il n’y parait au premier abord...

Quelles sont les différences d'approche entre les sociologues et les anthropologues, les généticiens ou les biologistes qui s’intéressent aussi à la race ?

      Ces catégories sont utilisées dans le cadre d’un système culturel, et sont perçues souvent comme allant de soi. Il est intéressant, derrière ces catégories, d’étudier ce que les gens croient ou dans quel sens ils les utilisent. Ce sont des « idéologies », des constructions sociales.
      L’aspect comparatif des recherches nous aide ici à prendre du recul, en fonction d’un contexte national ou plus large, comme l’Europe. C’est aussi vrai au niveau temporel : on peut évoquer la taxonomie du naturaliste Carl von Linné, une classification du XVIIIème siècle pour identifier les espèces ; et les travaux de l’anthropologue et biologiste allemand Johann Friedrich Blumenbach mort en 1840.
      Au XVIIIème siècle, quatre grandes races étaient reconnues : noirs, jaunes, blancs et rouges, dérivées de la théorie ancienne des « humeurs » (le phlegme, le sang, la bile…). Autant dire que ces catégories existaient et ont été utilisées bien avant les travaux génétiques qui ont permis, assez récemment dans les années 2000, de les remettre en question en montrant que les humains étaient génétiquement très proches.

G. Bruno, gravure Perot (via Wikisource.org), manuel "Le tour de la France par deux enfants", édition 1904
Manuel scolaire « Le tour de la France par deux enfants : Devoir et patrie »,
G. Bruno (gravures Pérot), Belin, 1904 (via Wikisource.org)

      Pour la sociologie, les catégories raciales ont une importance sociale. On savait déjà au début du XXème siècle que les trois-quart des afro-américains avaient une origine « mixte » ; ils doivent représenter aujourd’hui 95% de cette catégorie « noire » qui pourtant persiste en tant que telle.
      Il faut aussi remarquer qu’au sein d'une même discipline il peut règner une grande hétérogénéité entre chercheurs. Par exemple, il y a une différence d'approche entre les anthropologues biologistes et ceux qui sont plutôt culturalistes. Tout dépend donc du point de vue qu'on adopte. Certains s’intéressent à cette catégorisation comme construction sociale, d’autres prétendaient décrire les races en fonction de l’aspect d’un squelette ou d’un crâne…

Vous écrivez actuellement, avec Marcello Maneri de l’Université Milan Bicocca un ouvrage dans lequel vous comparez ces croyances dans des établissements scolaires italiens et américains Pourquoi l’Italie ?

      J’ai fait plusieurs séjours en Italie et une chose m’a frappé : il semble que la société italienne ne soit pas prête à reconnaître ou à qualifier les immigrés et descendants d’immigrés qui sont pourtant de plus en plus nombreux. Il ne semble pas y avoir un cadre pour les prendre en compte de manière institutionnelle ou plus informelle.
      Il faut aussi constater que peu de recherches sont menées dans ce domaine, contrairement à ce qui se fait en France, notamment à Sciences Po (avec Daniel Sabbagh) ou à l’Ined (avec Patrick Simon). Il y a un nombre réduit de spécialistes identifiés et le champ est suspecté être sujet à controverse.
      Dernier point, peu de sociologues américains se sont intéressés à la société italienne.

Avez-vous déjà pu constater des éléments marquants ?

      Nos premiers constats, après la réalisation d’entretiens ouverts, montrent que le terme de « race » n’est pas utilisé spontanément par les jeunes en Italie. Il y a une sorte de poids moral qui s’attache à ce terme. Il n’y a pas d’acceptabilité dans son usage, ce qui constitue une vraie dufférence avec les étudiants États-Uniens.
Toutefois, ce n’est pas parce que le terme n’est pas mentionné que les idées ne sont pas proches ou que ces jeunes ne cherchent pas à différencier ceux qui seraient italiens et ceux qui ne le seraient pas. Ils le font souvent sur des bases que les américains reconnaîtraient comme raciales. On constate aussi que nos jeunes interviewés italiens ne rejettent pas des termes comme « blanc » ou « noir », ou bien « racisme », même s’ils refusent souvent d’employer le mot « race ».

La résurgence de la question génétique dans une certaine compréhension de la race peut s’observer aux États-Unis. Trouve-t-elle des échos en Italie, et plus largement en Europe ?

      Je pense que les travaux américains s’exportent assez facilement… Beaucoup d’étudiants de centres de recherche européens sont parfaitement au courant des recherches faites par les universitaires américains. Donc oui, on en trouve incontestablement des échos en Europe. Toutefois, le contexte culturel est sensiblement différent. Un seul exemple : les américains sont très intéressés par leurs origines, ils ont besoin de produire un récit, de remonter leur arbre généalogique. Ils espèrent que la génétique apportera des réponses. J’ai l’impression par contre que les européens éprouvent moins ce besoin de dévoilement des origines, sauf à espérer se trouver des racines nobles…

Quelles sont les limites de votre domaine de recherche ?

      C’est une très bonne question. Les sociologues s’intéressent à la race sous bien des angles. Je ne travaille pas personnellement sur le racisme, la xénophobie ou la stratification raciale. D’autres le font très bien. J’interroge dans une perspective comparative le concept de race et toutes les croyances qui y sont rattachées. C’est mon travail et je suis loin d’en avoir fait le tour.

Entretien réalisé par Bernard Corminboeuf (26 juin 2019).

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