Mobilisations des communautés indigènes de l’Amazonie au Pérou : Pourquoi le massacre de Bagua?

Ecrit le 15 juin 2009

Vendredi 5 juin, la confrontation entre les communautés indigènes de l’Amazonie et le gouvernement s’est achevée dans un bain de sang à Bagua, ville de la province de l’Amazonas au nord est du pays. Depuis plus de deux mois, les indigènes, soutenus par les gouvernements locaux et régionaux, bloquaient les routes afin de pousser le parlement à abroger une série de décrets législatifs qui entre en contradiction avec leur droit constitutionnel et la protection de l’environnement.

Jusqu’à dimanche, les sources officielles annonçaient que la confrontation avait occasionné la mort de 22 indigènes et de 11 policiers. Puis, à partir de lundi, les chiffres se sont inversés, avec l’annonce de 24 policiers assassinés et de neuf natifs morts, tel que l’ont reporté au mot les médias et le gouvernement. Il y aurait également plus de 155 civils blessés. Un grand nombre de sources non officielles, ONG et organisations locales, parlent quant à elles d’un grand nombre de disparus.

Ces chiffres sonnent comme une exhibition face à une confrontation sanglante, où la mort des civils a été effacée par celle des forces de police. Dimanche matin à Lima, les journaux ne titraient que sur la mort des policiers pris en otages puis torturés. Le spot publicitaire du ministère de l’intérieur a adopté la même position. Le gouvernement diffuse l’image de policiers victimes et de manifestants subversifs tel le scénario d’une embuscade où les forces de police auraient été attaquées. Suite à la diffusion du spot du ministère de l’intérieur (voir documentation ci dessous), la presse, le plus souvent pro gouvernementale, a commencé à questionner le rôle du gouvernement dans ce massacre, en particulier celui du président de la République A.Garcia.

Que s’est il passé à Bagua? Pourquoi une telle violence s’est déclenchée tant du côté des policiers que des indigènes? Que dénote cette confrontation au niveau politique? Est-elle l’expression d’une crise politique ou d’un dysfonctionnement plus profond du modèle étatique au Pérou? Selon les témoignages, les forces de police auraient commencé à tirer sur les manifestants. Le gouvernement aurait décidé de lancer une mission d’offensive contre les indigènes mobilisés, afin de mettre un terme à deux mois de blocage des routes qui contraignaient le développement économique du pays. Les postes de mobilisation étaient organisés pour bloquer les compagnies pétrolières installées dans la zone. Pour le président Alan Garcia, ces manifestations et blocages ne sont que l’expression d’un certain archaïsme qui va à l’encontre du progrès (La Republica du 7 juin). Les blocages se maintiennent dans la province de San Martin sur la route qui relie Tarapoto à Yurimaguas. Le gouvernement se disait à nouveau prêt à intervenir pour mettre fin aux blocages, malgré les conséquences néfastes de l’intervention à Bagua. Face aux recommandations de la communauté internationale, le gouvernement semble désormais vouloir stabiliser la situation sans pour autant la résoudre, en ayant déclaré, le mercredi 10 juin, la suspension pour trois mois puis de manière indéfinie les décrets législatifs 1090 et 1067, contre lesquels les communautés sont montées au créneau, sans pour autant les abroger. Des négociations devraient être ré-ouvertes d’ici quinze jours avec les communautés indigènes, exception faite de l’Association Interethnique du Développement de la Selva Péruvienne(AIDESEP) exclue pour les positions dites extrémistes de son leader, A.Pizango, poursuivi par le gouvernement et réfugié à l’ambassade du Nicaragua à Lima.

L’enjeu des décrets législatifs

L’abrogation des décrets législatifs qui modifient la loi de la selva est également soutenue par des scientifiques qui craignent que la nouvelle législation encourage encore plus la déforestation. En effet, le décret législatif 1067 qui découle du décret 1090, tout deux publiés en juin 2008, prévoit la reconversion des terres non titularisées ni exploitées en terre agricole, ce qui devrait encourager encore un peu plus la déforestation. Le problème de la déforestation est un enjeu majeur au Pérou dont les conséquences ont un impact à l’échelle mondiale. Comme nous le mentionnions dans l’article sur le V sommet Amérique latine Union européenne en avril dernier, les déforestations massives que subissent certains pays comme le Pérou ont des conséquences importantes sur le développement. Dans la partie amazonienne où les sols sont peu fertiles, la déforestation engendre l’effondrement de sols et l’isolement de certains villages durant la saison des pluies. Ce n’est qu’un exemple des multiples conséquences de la déforestation, face auxquelles le Pérou est donné comme l’un des pays les plus exposés.

La nouvelle législation pose un autre problème qui est celui de la concession de terre aux entreprises pétrolières. En effet, le nouveau texte facilite les concessions. Le Pérou, à la différence de l’Equateur, débute ses campagnes d’extraction massive, et l’agenda du gouvernement s’inscrit de fait à contre courant des nouvelles politiques qui cherchent à encadrer et contrôler les missions d’extraction face aux catastrophes écologiques provoquées par les extractions sauvages de la fin des années 70 au début des années 90. Le gouvernement cherche à inculper des forces internationales qui seraient venues déstabiliser l’ordre, cependant les causes de cette violence seraient davantage à chercher dans la relation entretenue entre l’Etat et la région amazonienne. D’une part, il faut s’intéresser à l’intégration de ces régions à l’Etat, et d’autre part il faut questionner la liberté octroyée par l’Etat aux multinationales qui entrent sur ces territoires.

Par ailleurs, la globalisation a également entrainé l’internationalisation des organisations sociales qui favorise la diffusion d’informations et d’idées au delà des frontières. Cette diffusion est présente entre les organisations sociales de la région andine, mais ne peut pas être stigmatisée sous le schéma de l’intervention de «forces internationales » tel que veut le présenter le gouvernement péruvien en inculpant les états voisins et en particulier la Bolivie. Il y a certes des oppositions idéologiques fortes entre le Pérou et ses états voisins, tels que le Venezuela et la Bolivie, et dans une moindre mesure avec l’Equateur, mais il y a aussi et surtout des échanges d’expériences entre les organisations sociales des pays andins, car elles partagent des problèmes et expériences communes.

Par exemple, l’expérience des communautés indigènes amazoniennes en Equateur face à l’extraction massive de pétrole sert probablement d’apprentissage pour les communautés péruviennes qui ne veulent pas voir leur fleuve totalement pollué d’ici quelques années. Le drame écologique provoqué par Texaco dans le nord de l’Equateur est désormais un cas d’étude largement diffusé. Nous pouvons d’ailleurs observer que le répertoire d’action collective des communautés péruvienne est similaire à celui des communautés équatoriennes dans les années 90. En Equateur, il y a eu des prises d’otages du personnel des compagnies pétrolières, le piratage d’oléoducs et un nombre important de blocages des voies de communication, cependant le degré de violence n’a jamais atteint la confrontation de Bagua. Pour comprendre ce massacre, il faut replacer les mobilisations dans le contexte plus large de l’élaboration de la nouvelle législation au Pérou.

L’élaboration de la nouvelle loi de la selva.

Sans replacer les mobilisations dans le cadre de l’élaboration de la nouvelle législation, il devient impossible de questionner la violente riposte des manifestants. L’assaut de la police a provoqué une réponse des manifestants sans aucune mesure. Un grand nombre de policiers ont été tués, c’est indéniable. Face à un sentiment d’abandon de l’Etat dans cette région, les réponses de la population civile péruvienne peuvent parfois être fort violentes. La mobilisation des communautés n’a pas débuté en mars 2009. Depuis aout 2008, les communautés indigènes de l’Amazonie protestent contre la publication d’une série de décrets législatifs qui ont remplacé la loi forestière et de la faune sauvage dite «loi de la Selva» promulguée en 2000. Le 22 aout, le gouvernement décide face à la mobilisation de suspendre puis d’abroger le décret législatif 1015, publié en mars 2008, qui prévoyait l’unification des procédures de concession de la terre de la selva et de la sierra avec celle de la costa pour faciliter la mise en œuvre du Traité de Libre Echange (TLC)) avec les Etats-Unis. En effet, depuis 1995, les terres de la sierra et de la selva n’étaient pas sous le même régime législatif que celles de la costa pour être organisées majoritairement sous forme communautaire.

En mars 2009, les communautés indigènes de l’Amazonie soutenues par les producteurs de la région ont repris les mobilisations pour la réouverture du dialogue au congrès. A l’abrogation du décret législatif 1015, les communautés voulaient également l’abrogation des décrets 1090 et 1067, car ils ont été élaborés sans consultation préalable des communautés. Selon l’accord n°169 de l’Organisation Internationale du Travail (OIT), toute modification du statut et de l’usage des terres communautaires nécessite une consultation du gouvernement auprès des communautés. Le parlement s’est dit prêt à ouvrir des négociations mais elles ont été interrompues à plusieurs reprises, tantôt par le gouvernement tantôt par l’AIDESEP. Dernièrement, le congrès avait complètement délaissé le débat. La lecture du projet de loi déposé par les communautés a été abandonnée. Au regard de cette brève description, il semblerait que le nœud du problème provienne du fait que les communautés n’ont pas été consultées une seule fois depuis le début des réformes en 2006. La loi de 2000, tout au contraire, avait été élaborée dans le cadre de négociations.

Cette absence de dialogue est à la source du regain de violence. Depuis 2007, le pouvoir exécutif bénéficie de la loi 29157 qui lui permet de légiférer à outrance sur différents secteurs d’activité économique lié à la mise en œuvre du TLC dont l’usage des terres amazoniennes dépend. Cette loi met fin au dialogue qui n’était déjà que trop peu présent. Le massacre de bagua questionne bien plus encore la violence légitime de l’Etat. En effet, comment peut être perçue dans ces régions la contrainte de décrets pour le développement économique alors que ces territoires ne bénéficient pas d’un pouvoir juridiquement organisé. Ces territoires ne bénéficient pas d’instruments pour la gestion décentralisée et autonome de leur communautés ni de la protection de l’Etat central au niveau juridique. Les municipalités n’ont pas de pouvoir de recours et l’exercice du pouvoir juridique émanant du pouvoir central est le plus souvent absent. Au niveau politique, les indigènes de l'Amazonie ne sont absolument pas représentés au Pérou et le gouvernement ne mène aucune politique qui conduise à l’intégration de ces régions à l’Etat.

Les propos des derniers jours du Président Alan Garcia viennent de raviver les protestations. Certaines communautés de la sierra rallient désormais la cause des indigènes de la selva.Selon le président, le gouvernement a été très dialoguant et il dénonce la dérive communiste des mobilisations.

Documentation