Les manifestations au Brésil et les luttes de signification

 

Ce que nous observons aujourd’hui, les jours suivants les plus imposantes manifestations qui se sont déroulées simultanément dans tout le pays, est une dispute pour les significations des manifestations. L’insatisfaction a eu comme étincelle l’augmentation des prix des transports publics et a atteint divers secteurs de la société vinrent appuyer la cause. Les premières manifestations de cette année ont eu lieu à Porto Alegre/RS et. Les manifestations suivantes gagnant toujours plus d’adhésion, la mairie s’est vue forcée par une décision de justice de révoquer l’augmentation des prix des bus. Un mois plus tard, ce fût cette fois-ci à São Paulo. La violence employée par la police lors d’une manifestation qui compta plus de 10 000 participants, le jeudi 13 juin, sensibilisa encore plus la population, qui considérait déjà comme légitime la lutte pour l’annulation de l’augmentation.

Face à l’adhésion gigantesque de la population, les protestations s’étendirent sur tout le pays et une grande partie de la population vint à revendiquer que le mouvement aborde d’autres thématiques. Le consensus autour de la situation chaotique du transport public canalisa une insatisfaction populaire générale liée parallèlement au niveau de qualité des services offerts dans les secteurs de la santé ou de l’éducation primaire. Cette situation coexiste avec les forts investissements dirigés vers la construction des stades en vue de la Coupe du Monde de 2014. D’un autre côté, les recherches réalisées peu de temps avant les protestations démontraient un appui significatif au gouvernement Dilma Rousseff, principalement en vertu du maintien des mesures implantées par l’ex-président Lula qui visent à combattre les inégalités sociales. De plus, divers sociologues dénotent que les manifestations ne visent pas la chute du gouvernement. Néanmoins, alors que le gouvernement a tardé à donner une réponse, des portions conservatrices de la société tentent de récupérer les manifestations à leurs comptes. Ainsi, des secteurs de la société qui communément s’opposent aux mouvements sociaux ont décidé d’appuyer la mobilisation, incluant dès lors une opposition à la corruption, au gouvernement PT et à ses politiques sociales. De cette manière, bien que les chefs du Movimento Passe Livre (MPL - Mouvement Abonnement Libre) à São Paulo avaient un objectif clair (l’annulation de la hausse de 20 centimes de réais, soit 7 centimes d’euros, du prix des transports), celui-ci a fini par être oublié par une partie considérable des personnes appuyant les manifestations. Tout le monde est dans la rue, mais il semble que chacun s’y trouve pour une raison différente.

Le fait est qu’une grande partie de la population ne se sent pas représentée par les partis politiques actuels. Les manifestants rejetant les drapeaux des partis politiques lors des manifestations, parmi lesquels ceux des plus petits partis de gauche, ont fait que certains spécialistes analysent que le paradigme du système politique représentatif est en crise. Quoi qu’il en soit, il semble évident qu‘il existe un rejet d’un grand pan de la société, particulièrement de la classe moyenne, envers les partis politiques actuels. Cela se vérifie par l’absence de projet alternatif, venant des opposants au gouvernement et de leurs leaders, susceptible de satisfaire une grande partie de la population mécontente. Alors que l’actuel ton de conciliation entre les plus grands partis donne l’impression pour beaucoup qu’il n’existe plus de différence entre la gauche et la droite, la population se divise sur des causes qu’elle juge nécessaire de défendre. Les questions de genre et de politiques de distribution de revenus divisent beaucoup plus la population que le gouvernement, par exemple.

Les médias et les élites tentent de profiter de cette division. Des secteurs de la gauche accusent la droite, et particulièrement les médias, de vouloir « adopter » le mouvement pour le détourner. Ce risque est réel. Sur les réseaux sociaux, il est possible de rencontrer : des personnes qui appuient l’annulation de l’augmentation prix des billets de transports, des personnes qui se concentrent sur une opposition à Dilma, des personnes qui demandent une procédure de mise en accusation de Geraldo Alckmin (PSDB, gouverneur de l’état de São Paulo), parmi les diverses autres demandes encore plus spécifiques. Ainsi, il s’agit d’une imposante vague de protestations, dont il semble particulièrement difficile à comprendre quelle en est la destination et si elle s’oriente vers un espace différent.

Mais il semble évident que ni même la presse la plus conservatrice ait réussi à détourner la légitimité du mouvement. Cette presse, qui jusqu’à la semaine dernière qualifiait les manifestants de « vandales », qui perturbaient la circulation et menaient les villes au chaos, ont dû revoir leurs postures, affirmant que le « géant s’est réveillé », allant jusqu’à proposer des revendications. Certains journalistes en sont même venus à faire des excuses et la Globo (l’un des principaux groupes de communication d’Amérique du Sud) a dû prendre position.

Ainsi, nous notons un consensus sur l’importance du mouvement politique, dans un pays où la majeure partie de la population se limite à une action politique dans les urnes et à des échanges sur les réseaux sociaux. Il est important de remarquer que l’action politique partisane et les mouvements sociaux n’ont jamais cessé d’exister au Brésil, mais il est indéniable qu’après l’arrivée du PT au pouvoir, ils ont perdu de leur visibilité, particulièrement ceux indépendants des grands partis politiques). L’octroi, cette année, de la présidence de la Commission de défense des droits de l’Homme de la Chambre fédérale à un député ultraconservateur (du Partido Socialista Cristão, le Parti Socialiste Chrétien) démontre comment des thèmes qui étaient importants pour le PT et étaient défendus par les mouvements sociaux, ont ensuite été déconsidérés par le gouvernement au profit du maintien du système et même face aux manifestations populaires. Par conséquent, il existe un mécontentement contre les principaux partis politiques. Quelle est l’alternative ? Il est difficile d’arriver à un consensus. La réponse au mécontentement actuel est entre les mains du PT. Bien que les manifestants aient de nombreuses et diverses demandes, le mouvement a assurément une racine de gauche. Moins de conciliation, mais plus de droits, est ce qui est demandé dans les rues.

Teresa Cristina Schneider Marques est docteur en Sciences politiques de l’UFRGS (Brésil). Elle est actuellement professeur collaboratrice à l’Université pontificale catholique du Rio Grande do Sul (PUCRS, Brésil).