Le « Proceso de Reorganizacion Nacional »: retour sur les années de la dictature argentine

Écrit par Maeva Morin

Le 24 mars 1976, une junte militaire prenait le pouvoir en Argentine mettant ainsi fin à la dernière expérience péroniste. Le général Jorge Rafael Videla, l'amiral Emilio Eduardo Massera et le brigadier Orlando Ramon Agosti, annoncèrent l'édification d'un « ordre nouveau » suivant « les valeurs de la morale chrétienne »[1]. Les militaires argentins avaient en effet diagnostiqué un « problème argentin » semblable à una enfermedad dont le remède devait venir d'en haut  c'est-à-dire du gouvernement militaire.


 “Si es preciso, en Argentina deberían morir todas las personas necesarias para lograr la seguridad del país”.
Déclaration du général Jorge Rafael Videla lors de la XI Conférence des Armées Américaines réunies à Montevideo le 23 octobre 1975

 

 Le général Galtieri en 1974 parlant de la « subversion » utilisait le terme de « cancer » dont « il est parfois nécessaire d'extirper les parties du corps même si celles-ci ne sont pas directement touchées pour éviter toute propagation. »[2]. Ce constat avait déjà été dressé auparavant par le général Ongania. Celui-ci avait pris la tête du coup d'Etat de 1966, nommé par les militaires putschiste Revolucion Argentina Cette dernière devait purger la société argentine de ses « maux », et mettre fin à la situation de violence que connaissait l'Argentine des années 1970, période durant laquelle les organisations « révolutionnaires » se tournèrent définitivement vers la lutte armée. Le combat des militaires argentins contre les « subversifs » s'inscrivait dans le contexte international de la guerre froide dans lequel le « camp occidental » luttait contre le communisme. L'Argentine, comme de nombreux pays du Cône Sud, avait adhérer à la Doctrine de Sécurité Nationale. La DSN, telle qu'elle fut enseignée à partir des années 1960 en Amérique Latine est un condensé de deux concepts. D'une part, la doctrine d'endiguement d'Harry Truman selon laquelle il fallait contenir l'avancée communiste par des moyens politiques et économiques. Les pays du Tiers Monde étaient principalement visés puisqu'ils représentaient un terreau fertile à l'introduction des idées « révolutionnaires marxistes ». Et d'autre part, la doctrine française de guerre contre-révolutionnaire qui théorisait le concept d' « ennemi interne » suivant lequel le communisme pouvait s'infiltrer dans le bloc occidental par l'intérieur, via la subversion. Pour lutter, l'Armée devait exercer un contrôle sur toutes les activités, qu'elles fussent politiques, sociales ou économiques.

Les militaires du Proceso de Reorganisacion Nacional  riches des expériences antérieures proposaient  donc une « réorganisation nationale » touchant tous les pans de la société : les institutions, le domaine politique, l'économie, la culture, l'éducation, et les organisations civiles entre autre. Pour imposer leurs réformes, le gouvernement instaura un régime de terreur. La violence, civile et étatique, n'était pas un phénomène nouveau en Argentine[3], mais elle a atteint durant les années 1976-1983, un stade alors inconnu dans l'histoire du pays. En effet, les militaires du Proceso ont non seulement institutionnalisé leur présence au pouvoir mais ils ont aussi institutionnalisé la répression usant systématiquement de la disparition de personne. Celle-ci avait l'avantage considérable pour les Forces Armées de nier l'ampleur de la répression, ainsi que l'explique l'ancien dictateur  Jorge Rafael Videla :


 « On ne pouvait pas fusiller. On mettait un numéro, il fallait en mettre cinq mil. La société argentine n'aurait pas accepté des fusillés : hier deux à Buenos Aires, aujourd'hui, six à Cordoba, demain, quatre à Rosario et ainsi de suite jusqu'à cinq mil. Il n'y avait pas d'autres moyens. Nous étions tous d'accord sur ce point. Et celui qui n'était pas d'accord avec ça s'en allait. Dire où sont les restes ? Mais, que peut-on dire ? La mer, le fleuve de la Plata ? Nous y avons pensé à un moment, donner la liste (des disparus).  Mais après s'est posé le problème : si nous fournissons la liste des morts, viendront ensuite les questions auxquelles nous ne pouvons pas répondre : qui a tué, comment, où. »

Interview de J.R. Videla par  Maria Seoane et Vicente Muleiro le 25 août 1998. (El Dictador, la historia secreta y publica de Jorge Rafael Videla, Buenos Aires, 2006)

 

Le dictateur parle de « la mer, du fleuve » faisant ici mention aux funestement célèbres vuelo de la muerte durant lesquels les prisonniers étaient « transférés », c'est-à-dire drogués puis jetés à la mer[1]. Durant ces années, les militaires ont également instauré une sorte d' « économie de l'horreur » en volant les familles de disparus. Considéré  comme botin  de guerra, les vols avaient généralement lieu lors des arrestations ou faisaient l'objet d'une opération postérieure lors de laquelle une autre patrouille[2] revenait chercher les biens de la victime. Un système d'extorsion des familles de desaparecidos  existait aussi, les tortionnaires promettaient une libération en échanges d'argent ou de biens. Généralement, les victimes n'étaient pas libérées. Il y avait donc bien un travail en équipe coordonné. Ces vols constituaient un bénéfice économique non négligeable pour les membres de la patrouille mais aussi pour leurs supérieurs. Les desaprecidos quant à eux étaient conduit, une fois enlevés,  dans un des nombreux centres de détentions illégaux, que comptait le pays, où ils étaient torturés. Tortures physiques, mais aussi morales puisqu'au sein des centres de détentions, les prisonniers étaient privés de leur identité, réduit à un numéro. Toutes communications entre les prisonniers étaient bien sûr interdites[3]. Ces méthodes étaient directement inspirées des camps de concentrations allemands mais aussi nourries de l'expérience des militaires français lors de la guerre d'Algérie[4].

 Enfin, le dernier régime militaire argentin est funestement célèbre pour la pratique des « vols d'enfants ». Il existait deux types de vol d'enfants : les enfants en bas âge qui étaient arrêtés en même temps que leur parent ou les enfants qui naissaient en captivité. Dans les premiers cas, lors d'une arrestation, soit l'enfant était remis aux voisins en attendant que les parents soient libérés, ou que des proches parents viennent le récupérer, soit il était emmener avec ses parents, et à partir de là il était rendus à la famille des parents ou, et se fut souvent le cas pour les jeunes enfants, il était « donné » à des militaires qui n'avait pas, ou ne pouvait pas, avoir d'enfants. Dans le cas des enfants nés en captivité, ils étaient systématiquement « donnés » à des familles de militaires. Il existait à la ESMA[5] une salle spéciale pour les femmes enceintes. Celles-ci gardaient l'enfant avec elles durant environ cinq jours, puis on leur demandait d'écrire une lettre à la famille dans le but de remettre l'enfant à celle-ci. L'enfant n'était pas rendu à la famille comme nous l'avons dit, et la mère était « transférée », c'est-à-dire tuée. L'objectif d'une telle pratique s'inscrivait bien sûr dans le processus de rééducation de la société. Les militaires devaient élever les enfants dans le nouvel ordre qu'ils étaient en train d'établir.

Le pic de la répression fut atteint durant les premières années du régime, de 1976 à 1978[6]. Elle touchait tous les states de la société, les dits « subversifs » comme leur famille ou tous opposants au régime :

 « Le soutien de la population doit être total (dans l'œuvre restauratrice des Forces Armées). C'est pourquoi nous éliminerons les neutres et les indifférents »

Déclaration du colonel Carlos Caggio Tedesco, actif dans la Province de Misiones dans La Nacion, 10 janvier 1977

La répression a fait 30 000 disparus, dont la majorité chez les 21-30 ans. Les hommes représentent 70% des disparus contre 30% de femmes et 7% de femmes enceintes. Les classes les plus touchées furent les ouvriers (30,2%), les étudiants (21%) et les employés en générale (17,9%). Le pays ne comptait pas moins de 550 centres de détentions illégaux. L'ampleur de la répression fait qu'elle a touchée de près ou de loin tous les argentins de cette génération laissant des cicatrices encore palpables aujourd'hui dans la société civile. Cette dernière réclame justice. C'est ce que nous verrons dans les prochains articles. Comment la société argentine a-t-elle construit sa mémoire? Comment est transmise l'histoire de cette période aux nouvelles générations ? Quelle fut la participation des gouvernements démocratiques depuis 1983 ? Voici quelques questions auxquels nous tenterons de répondre.

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[1] De nombreux cadavres sont remontés à la surface permettant ainsi de connaître ce procédé largement utilisé durant cette période, mais aussi d'identifier des disparus.

[2] La traduction est incertaine le Nunca Mas, utilisant le terme informel de « patota » qui définit un « groupe de gens violent ». Le terme s'utilise aussi bien pour parler d' « un groupe de voleurs » que de supporters violents lors d'un match de football. Le terme étant ici utilisé pour parler des interventions des policiers ou des militaires, on peut penser que la traduction juste serait « patrouille ».

[3] Pour une description en détails du fonctionnement des centres de détentions illégaux, se reporter à : http://www.memoriaabierta.org.ar/ccd/index.htm

[4] Robin, Maris-Monique, Escadrons de la mort, l'école française, Paris, La découverte, 2008

[5] Centre de détention clandestin de la Marine au cœur même de Buenos Aires.

[6] Pour des détails concernant les différentes méthodes répressives en cours durant ces années là ainsi que des statistiques, voir le Nunca Màs, Informe de la CONADEP, Buenos Aires, Eudeba, 2007.

[1] On peut écouter le message radiophonique de Jorge Rafael Videla le 24 mars 1976 sur : http://www.memoriaabierta.org.ar/materiales/comunicado1.php

[2] Marcos Novaro, Vicente Palermo La Dictadura Militar 1976/1983, del golpe de Estado a la restauración democrática, Historia Argentina tome 9, Paidos, Buenos Aires, 2006 (2e édition)).

[3]Selon la CONADEP (Commission Nationale sur la Disparition de Personne), il y aurait eu environ 600 enlèvements et séquestrations avant le coup d'Etat du 24 mars 1976. Il faut rappeler en effet que la violence étatique a commencé avec le dernier gouvernement péroniste. Perón est revenu au pouvoir en Argentine le 23 septembre 1973. En juillet 1974, celui-ci meurt, laissant derrière lui un parti péroniste divisé. Sa veuve prend sa succession et décide de s'entourer du clan de Lopez Rega, surnommé « le mage noir ». Celui-ci est à l'origine de la création de la Triple A (l'Alliance Anticommuniste Argentine) qui serait responsable, entre la fin de l'année 1973 et  le début de 1976, de l'assassinat d'environs 900 personnes (d'après Marcos Novaro et Vicente Palermo, op.cit). En février 1975, un décret présidentiel accordait à l'armée tous pouvoirs dans la lutte contre la « subversion ». Concernant la violence civile, le journal argentin La Opinion, informait en mars 1976 que durant les derniers jours de mars, il y avait eu un assassinat politique toutes les cinq heures, et une bombe explosait toutes les trois heures. Bien que très marqué à droite, La Opinion rend bien compte du climat de chaos qui régnait en Argentine durant ces années là.