La répression de Yoani Sanchez, la question du contrôle social à Cuba

Écris par Anne-Gaëlle Dartiguepeyrou

étudiante de Master 1 à l'IHEAL

 

Le 6 novembre dernier, la Cubaine Yoani  Sanchez, maintenant internationalement connue grâce à son Blog Generacion Y qui propose une chronique critique de la vie quotidienne cubaine, s'est fait séquestrer, ainsi qu'Orlando Luis, un de ses compagnons bloggers, par des agents de la sécurité de l'Etat. Sur son Blog elle raconte cet évènement qu'elle qualifie de « digne des mafias siciliennes » et relate comment, ironiquement, alors qu'elle se rendait à une manifestation contre la violence organisée par des jeunes artistes, elle s'est fait intercepter puis embarquer dans une voiture, « bulle d'illégalité et d'impunité », où elle a subi pendant 20 minutes des violences physiques et verbales. Dans une entrevue avec Libertad Digital, elle dit pouvoir assurer que malgré leurs habits de civils, ces hommes étaient des agents de la sécurité de l'Etat, car avant de monter les deux bloggers de force dans la voiture, ils ont ordonné à une patrouille de police d'écarter les deux autres bloggueuses qui les accompagnaient et seuls les agents de la sécurité de l'Etat ont le pouvoir de commander aux policiers. Dans cette perspective, la jeune femme insiste également sur le fait d'avoir eu affaire à des professionnels de la violence et de l'intimidation, que ce soit par le savoir faire de coups appliqués de façon à laisser le moins de marques possibles ou des phrases d'intimidation référant à ses activités «  Hasta aquí llegaste Yoani", "Ya se te acabaron las payasadas"  ou encore l'injonction très idéologique pour garder les témoins de toute intervention :"No se metan, estos son unos contrarrevolucionarios !".

Cet évènement est l'occasion de réfléchir sur la nature et les manifestations du contrôle social à Cuba, qui fait partie de la vie quotidienne des Cubains depuis la révolution.  De ce point du vue, la réaction des témoins (relatée par Yoani dans une interview faite par la Nueva Cuba, premier journal cubain indépendant sur internet) est significative : elle montre en effet comment les personnes présentes à l'agression ont d'abord été immobilisées par la terreur, car  « ce n'est pas une scène très commune dans les rues de la Havane de voir quatre jeunes se faire séquestrer » ce qui  atteste d'une part que ce type d'action n'est pas une pratique courante du gouvernement cubain, puis comment ceux-ci ont ensuite été paralysés par l'injonction idéologique des agents et ont alors « suivi la scène avec curiosité mais sans aucune intention d'intervenir », ce qui d'autre part montre  bien comment les principes du contrôle social ont été intériorisés par la population. Ce dernier point est d'ailleurs l'objet d'une critique sévère dans un autre article du blog Generacion Y (« la culpa de la victima ») où la jeune femme s'indigne de la commune tendance à considérer que ce type de sanction est quelque part « méritée » par la victime : « Para ellos, la víctima es la causante y el agresor un mero ejecutor de una lección debida,  un simple corregidor de nuestras desviaciones. »  Selon la Nueva Cuba, cet évènement est donc le signe d'un « changement de politique » de la part des autorités cubaines qui jusque là s'étaient bornées à une « répression de basse intensité »,  en effet  Yoani était suivie, avait subi des tentatives d'intimidation verbale mais n'avait pas fait l'objet de répression effective, de violence physique contre sa personne. Il conviendra alors d'essayer de comprendre les mobiles de ce type de répression inhabituelle et de voir si elle ne peut pas s'interpréter comme le fait d'un gouvernement de plus en plus désemparé par le « phénomène blogger » qui introduit une faille dans le traditionnel contrôle social, faille que la popularité internationale croissante de Yoani, ainsi que la subtilité de son opposition (qui se montre plus « citoyenne », « générationnelle », que « dissidente »)  rendent d'autant plus dangereuse pour la traditionnelle « légitimité » de ce contrôle social.

«  Hasta aqui llegaste Yoani ! » cette phrase a quelque part un double sens, celui de la violence verbale, qui voudrait dire « tu ne peux t'en prendre qu'à toi-même pour te retrouver dans une telle situation, c'est le fruit de ta provocation » et un sens d'avertissement, semblant dire « tu n'iras pas plus loin dans cette provocation ».  En effet l'agression de Yoani est déroutante si l'on considère que, dans le cadre de cette manifestation, qui était d'une nature assez exceptionnelle puisque pas organisée par le gouvernement mais qui n'a  par ailleurs pas été réprimée, Yoani n'intervenait qu'en tant qu'observatrice et non comme organisatrice, c'est-à-dire selon une démarche plus journalistique (elle comptait  relater l'évènement sur son blog) qu'activiste. La répression préventive en soi n'est pas une nouveauté, elle est en effet inscrite dans la constitution cubaine avec la "ley de peligrosidad"  qui permet de punir les citoyens avant qu'ils aient commis un délit s'ils sont soupçonnés d'avoir une conduite contraire aux normes socialistes. Toutefois cette loi implique l'arrestation, tandis que de telles pratiques de séquestration relève d'un mode de répression inédit, n'ayant aucune forme de légitimité constitutionnelle. Ce type de répression inédit est peut-être symptomatique qu'un phénomène jusque là assez marginal commence à préoccuper les autorités cubaines. En effet si le gouvernement cubain avait jusqu'alors une certaine tolérance vis-à-vis des bloggers, c'est parce que le contrôle social exercé par rapport à internet (seulement 2% des Cubains y ont accès et dans le cadre d'un « intra-net » où l'accès aux serveurs est contrôlé par les autorités) faisait qu'ils restaient des personnes virtuelles majoritairement méconnues dans l'île. Lorsque le journaliste de Cuba Nueva demande à Yoani si ce « changement de politique » n'a pas un lien avec son activité croissante dans la rue, celle-ci confirme : « Si, ellos tienen un tipo de repuesta cuando uno hace un labor virtual y otro cuando hace uno real ».  La récente répudiation de son mari, Reinaldo Escobar, violenté par une foule de « sympathisants » du régime alors qu'il demandait un duel verbal avec l'un des agresseurs de sa femme semble confirmer ce changement de politique. " El acto de repudio" à Cuba est une vieille pratique de mobilisation de masse qui pourtant n'était plus tellement pratiquée depuis 2006 : les sympathisants du régime sont appelés à venir réprimer un acte « apatride, anti-social ou contre-révolutionnaire ». Le but étant de feindre une manifestation populaire spontanée pour prouver que la répression ne vient pas du gouvernement mais « du peuple » lui-même. Selon Reinaldo Escobar, le message du gouvernement via la revivification de cette pratique est clair: « mientras nos quedemos en la red y escribiendo nuestros blogs, no hay problema; pero no quieren acciones en la calle, porque la consideran suya". (La Habana - 22/11/2009).

Yoani a-t-elle donc franchi le Rubicon en voulant participer à cette manifestation ? Elle avait pourtant déjà participé à des activités publiques sans être réprimée, elle a par exemple réclamé, micro à l'appui, plus de liberté lors de « la bienal de artes plasticas », a démontré publiquement et de façon très polémique l'intolérance que pouvait avoir la revue cubaine Temas...  Dans l'interview de la Nueva Cuba elle livre alors son interprétation de cette étrange répression préventive dont elle a été victime : «  No he pasado yo la línea roja sino ellos, están temiendo. Ven que el tema de la blogósfera se extiende como un virus".  Cette interprétation est également citée dans le Wall Street Journal qui montre comment la constitution d'un nouvel espace de prise de parole et d'expression publique inquiète le gouvernement cubain, quand au Global Post, il parle carrément de « mouvement blogger », montrant qu'il est encore réduit mais en augmentation permanente et précisant que le New York Committee to protect Journalists estime à une centaine le nombre de blogs non-approuvés sur l'Ile, Yoani quant à elle atteste le fait que de plus en plus de personnes lui demandent des conseils pour créer un blog. Il semblerait que le gouvernement cubain ne sache pas comment enliser un phénomène qui se développe et qu'il ne comprend pas. Yoani souligne dans son entretien avec la Nueva Cuba la difficulté de combattre un mouvement qui ne constitue pas un bloc, n'a pas de tête et pour lequel les vieilles méthodes d'encadrement et de répression ne fonctionnent pas, elle montre par exemple l'erreur stratégique qu'a constitué son agression, puisque celle-ci a au contraire renforcé la solidarité « on line » autour de sa personne et quelque part politise son statut, comme le montre un intervenant d'un article de Milenio : «  Ahora sus lectores no asistimos a la vida sencilla de cualquier cubana, sino a la extraordinaria peripecia de una pareja de apestados sociales ».  Cet intervenant développe ensuite une analyse sur le problème que constitue internet pour les « dictatures d'aujourd'hui » (se référant à Cuba et à la Chine, qui avec son « google ch » essaye également de contrôler l'accès à Internet), d'une part parce que malgré les contrôles et les restrictions l'information finit toujours par passer, d'autre part parce que cette ouverture sur d'autres manières de penser menace la vision du monde «  officielle et excluante » du système. En effet le régime révolutionnaire Cubain (que l'on pourrait qualifié de « post-totalitaire »  ou de « totalisant » dans la mesure où il admet des tolérances diverses bien que le pluralisme reste exclu) repose sur un supposé consensus idéologique de l'ensemble de la population, a besoin d'une adhésion idéologique globale pour se pérenniser et légitimer le contrôle social qu'il implique, avec l'idée que celui-ci est nécessaire pour que le peuple, uni dans ses valeurs,  puisse atteindre les objectifs communs qu'il s'est fixés...

La véritable menace que constitue Yoani pour le gouvernement cubain est peut-être là : introduire dans un régime qui se veut « totalisant » une voix « dissonante »  (plus que « dissidente ») qui pourrait menacer sérieusement ce consensus si elle représente effectivement le ressenti de toute une « nouvelle génération », celle qui n'a pas fait la révolution mais qui en a l'héritage...  Dans son entretien avec Libertad Digital, Yoani exprime son ressenti sur cet héritage: "si me pides una palabra te diría naufragio, ha naufragado el proceso, el sistema, las expectativas, las ilusiones, una generación que no encuentra aquí la manera de realizar sus sueños". Mais en dépit de cette vision critique du système, Yoani affirme dans tous ses entretiens qu'elle n'est pas « dissidente » dans le sens où le gouvernement l'entend, lorsqu'il la traite de « contre-révolutionnaire » et l'accuse de vouloir saper le prestige des réussites sociales du régime. En effet  Nick Miroff dans The Global Post analyse le style d'écriture de Yoani qu'il qualifie de « littéraire » et montre que si la critique du système est omniprésente, le langage utilisé n'est jamais explicitement politique, contrairement aux générations dissidentes qui l'ont précédée. L'intérêt de l'opposition de Yoani réside peut-être alors plus dans une approche « désidéologisée » des problèmes cubains, ce qui pourrait aussi expliquer son succès international : il s'agit d'une cubaine qui parle d'une Cuba « réelle », par delà les juntes idéologiques entre « la comedia rosa » de la presse cubaine et les harangues contre-révolutionnaires de la communauté cubaine en exil. Quelque part Yoani, par sa chronique, comble un vide dans l'information sur la réalité cubaine, celle d'une approche micro-sociale qui indiquerait comment les gens vivent au quotidien, quelles sont les difficultés concrètes qu'ils doivent affronter. La voix d'opposition de Yoani est donc peut-être plus « dissonante » que « dissidente » dans le sens où elle s'appuie moins sur un parti pris idéologique contre-révolutionnaire qu'un parti pris réaliste qui viserait à crier : «  hey, el barco se ha hundido, no simulemos más que navegamos triunfantemente » , ce qu'elle fait concrêtement en  montrant que les avancées sociales n'excluent pas l'existence de problèmes sociaux qui demeurent, et qu'il faut bien les dévoiler si l' on veut avoir une chance d'y remédier.

Ainsi dans la mesure où elle évoque des problèmes auxquels tous ses concitoyens sont confrontés, et où elle exprime la frustration partagée d'une génération devant la limitation des libertés, on peut plus facilement comprendre ces mesures « préventives » que prend le gouvernement, comme le fait de l'arrêter avant même qu'elle accède à la manifestation: si l'on se met dans la perspective totalisante du gouvernement cubain,  il est en effet primordial que la voix opposante de Yoani reste virtuelle, méconnue des Cubains, que la rencontre entre cette opposition qui se veut « citoyenne » de Yoani et la tendance actuelle à la renaissance d'une volonté citoyenne indépendante du pouvoir (comme l'atteste par exemple cette auto organisation de la manifestation) ne se fasse pas, parce qu'en cas d'émergence d'une véritable contestation citoyenne de masse, le contrôle social par la pression des normes révolutionnaires ne sera alors plus légitime et ne pourra ainsi que disparaître ou prendre la forme d'une répression ouverte.  C'est d'ailleurs déjà comme cela que la presse internationale présente le fait, replaçant ces derniers temps la question du respect des droits de l'homme au cœur du discours sur Cuba. Outre la potentielle représentativité de Yoani dans l'Ile, c'est surtout sa popularité internationale qui constitue une véritable menace pour le gouvernement cubain et son système de contrôle social , parce que d'une part cette popularité « externe » est hors de ses moyens de contrôle, et que d'autre part elle attire l'attention internationale sur les affaires intérieures peu prestigieuses de l'île, dans un contexte où le gouvernement souhaiterait par ailleurs un adoucissement des relations diplomatiques internationales. Cette reconnaissance internationale grandissante culmine avec les réponses d'Obama aux sept questions que la jeune femme lui a adressées, en tant que « simple citoyenne », sur la tournure que vont prendre les relations entre les Etats-Unis et Cuba.  Un intervenant du journal Milenio montre avec humour ce gigantesque écart entre le statut de Yoani à Cuba et sa reconnaissance internationale, et comment désormais la question du contrôle de l'opposition de Yoani par l'Etat cubain va être délicate: «  ¿Qué van a hacer ahora los hermanos Castro contra una filóloga, madre, ama de casa y bloguera que es interlocutora de Barack Obama? »

Mis à jour le 27 Janvier 2010