La Bolivie et le changement climatique.

Écris par Pierre-Jean Brasier. IEP de Grenoble

L'accession d'Evo Morales à la présidence de la Bolivie, en décembre 2005, a été fortement relayée au niveau international. Premier président indigène d'un pays qui l'est en majorité, Morales a fait une entrée notable dans la communauté internationale, en particulier sur le thème de la lutte contre le changement climatique.

Très critique à l'égard des négociations climatiques, le discours alternatif d'Evo Morales a été pour la première fois remarqué lors du sommet de Poznan (COP 14 - Conférence des Parties à la Convention Cadre des Nations Unies sur le Changement Climatique) en 2007, par le biais d'une lettre à l'intention des pays occidentaux[1].

De fait, selon Katherine Charin[2], la prise de position internationale de Morales sur le changement climatique est l'une des principales réussites de la politique extérieure bolivienne, de par sa portée. Mieux même, on peut dire que le positionnement bolivien sur l'agenda environnemental international est aujourd'hui l'axe principal de la politique extérieure bolivienne.

Mais cette présence internationale de la Bolivie n'est pas nouvelle. On peut en effet dire que la Bolivie est dotée d'une légitimité historique, ce pour deux raisons :

  • Le désormais honni Gonzalo Sanchez de Lozada[3] a été aux avant-postes durant les négociations pour le Protocole de Kyoto, octroyant à la Bolivie une « légitimité originelle ». De plus, la Bolivie a été l'un des neufs pays à faire partie du programme REDD lancé en 2008 par l'ONU.
  • Le pays andino-amazonique est l'un des plus durement touchés par le changement climatique, alors qu'il possède l'une des biodiversités les plus riches du continent. Un rapport de novembre 2009 d'Oxfam[4] l'a d'ailleurs longuement rappelé. L'étude estime que l'ensemble des catastrophes dues au changement climatique ont couté entre 3 et 4 % du PIB annuel bolivien, entre 2006 et 2008 et ont touché 618 000 personnes (sur 10 millions) sur la même période alors que le pays était responsable en 2000 0,35 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre.

La constitution d'un front international alternatif

Forte de ce constat, la Bolivie essaye ouvertement depuis l'échec de Copenhague de constituer un « front écologique alternatif », en tentant notamment de proposer un nouveau cadre de débat et de revendications pour lutter contre le changement climatique.

La position bolivienne au niveau international a deux fondements : la dénonciation d'un système « opaque, sélectif, antidémocratique et illégitime[5] » en vigueur et la proposition d'une alternative fortement influencée par une interprétation indigéniste de l'environnement. Loin des motifs des autres grands opposants (telle l'Arabie Saoudite qui tente de bloquer le processus international pour des raisons géostratégiques évidentes), la position de Morales s'appuie en effet sur une conception éthique de la lutte contre le changement climatique. Stigmatisant les initiatives phares, telle la mise en place d'un marché du carbone[6], la Bolivie propose un paradigme fortement emprunt de conceptions indigènes (notamment aymaras) où la « Terre-Mère » (la Pachamama) est considérée comme une entité à part entière, égale à l'humain, à qui un ensemble de droits doit être reconnu. A ce titre, et pour démontrer la résonnance certaine du discours bolivien, les Nations-Unies ont voté en 2009 une résolution faisant du 22 avril « la journée internationale de la Terre-Mère »[7].

Le sommet de Copenhague (COP 15) de décembre 2009 a parachevé la forte contestation bolivienne dans les négociations internationales sur le changement climatique[8]. Depuis lors, le pays andino-amazonique est à la tête d'un mouvement de contestation radicale du modèle en vigueur de lutte contre le changement climatique. Cette contestation s'est matérialisée à travers l'organisation en avril 2010 de la  "Conférence mondiale des peuples sur le changement climatique et les droits de la "Terre-Mère"[9] initiée par Evo Morales et s'étant tenu dans son « fief », à Cochabamba.

Le sommet de Cochabamba

La conférence de Cochabamba a été un moment décisif pour le Président de l'Etat plurinational bolivien. Réunissant plus de 35 000 participants, le sommet a été organisé sur trois jours autour de 17 groupes de travail ayant tablé sur différents sujets relatifs à la lutte contre le changement climatique. Le sommet a abouti à « un accord des peuples[10] », soit un document très dense faisant état de revendications et exigeant des pays du Nord qu'ils prennent un nombre de mesures drastiques pour réduire leurs émissions et pallier au changement climatique.  Le texte appelle, entre autre à l'adoption d'une « déclaration universelle des droits de la Terre-Merre », à la mise en place d'un tribunal de justice climatique ou encore à la reconnaissance par les pays développés d'une dette climatique[11] à l'égard des pays du Sud (à laquelle ils devraient palier en s'acquittant annuellement de 6% de leur Produit National Brut, soit le montant moyen du budget alloué à la défense dans un pays occidental).

La portée de la conférence a été plutôt faible. Peu couverte médiatiquement (si ce n'est pour relater une gaffe rhétorique d'Evo Morales liant poulet transgénique et homosexualité), la conférence a surtout réuni des participant des continents américain et européen (les Africains et les Asiatiques étant quasi absents) issus de la mouvance altermondialiste. En outre, elle a été l'objet de digressions peu liée aux préoccupations environnementales, notamment lors des discours de clôture d'Hugo Chavez ou encore de Thomas Borges.

Néanmoins, les plus optimistes[12] saluent le fait que cette conférence ait eu lieu et qu'une déclaration commune ait pu être établie. Symboliquement, ce sommet est emblématique de la forte critique émise par un certain nombre d'Etats contre la lutte internationale contre le changement climatique. En outre, et c'est un fait notable, la Bolivie a réussi en aout 2010 à faire figurer une dizaine de propositions issues du texte de Cochabamba au texte qui sera négocié lors du prochain sommet de Cancun[13] (COP 16).

Dans la prolongation de cette position internationale bien connue, la Bolivie a pris certaines mesures au niveau interne. Une des plus importantes a été l'arrêt de la possibilité d'implanter des projets issus du Mécanisme de Développement Propre - MDP. On observe cependant de grandes contradictions entre la politique extérieure bolivienne et sa politique économique intérieure.

Mécanisme de Développement Propre : un avant et après Morales

Le MDP est un des 3 mécanismes prévus par le protocole de Kyoto pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Il est le seul à concerner les pays « en voie de développement ».

La logique du MDP est celle de la compensation : des entreprises ou des pays du Nord (les pays de l'annexe B du protocole de Kyoto, soumis à l'obligation des 5% de réduction d'émission par rapport à 1990) peuvent investir dans des projets de réduction des émissions au Sud, pour un moindre prix. Une fois les réductions certifiées, le financeur du projet se voit crédité de certificats de réduction d'émission (équivalent aux tonnes de CO2 réduites) qu'il peut ensuite faire valoir pour atteindre son quota d'émission. Les certificats peuvent aussi être revendus sur des marchés du carbone les acceptant (c'est le cas de l'EU-ETS, le marché européen). La CNUCC s'occupe de l'administration (tentaculaire) du mécanisme. Fait important, le mécanisme est volontaire : le pays en développement doit désigner une autorité de gestion nationale auprès de la CNUCC qui, pour chaque projet MDP, donne son aval par le biais d'une lettre d'autorisation officielle.

Le gouvernement de Sánchez de Lozada, entre 2002 et 2003, a mis en place toute l'architecture destinée à implanter des projets MDP dans le pays. Il a notamment créé la Oficina de Desarrollo Limpio[14] (ODL) qui avait pour tâche l'évaluation technique et la validation des projets MDP ainsi que la promotion du mécanisme au niveau national[15]. En dépit d'un volontarisme politique évident, seuls 2 projets MDP « boliviens » ont été validés par la CCNUCC jusqu'à janvier 2009 (et ce depuis 2004, date d'enregistrement du premier projet MDP).

A l'instar de la politique extérieure, l'arrivée au pouvoir de Morales a été synonyme de changement fondamental dans le domaine. Bien que le mécanisme soit mentionné dans le plan national de développement 2006 - 2010[16] (axe #4, point 5.3.4), le gouvernement a fermé l'ODL à la fin du mois de janvier 2009 et ce jusqu'à nouvel ordre. Concrètement, cela signa la fin du MDP en Bolivie[17].

Après 6 mois de flottement, Juan Pablo Ramos, vice ministre de l'environnement, de la biodiversité et du changement climatique, a officialisé la fermeture du bureau dans une interview au quotidien de Cochambamba Los Tiempos[18]. Dans la même interview, il s'est par ailleurs montré extrêmement sceptique sur la possibilité de mettre en place des projets MDL en Bolivie. S'appuyant sur les déclarations internationales de Morales[19], il affirme que le mécanisme de marché n'est tout simplement pas une solution valable pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, fustigeant par la même le « marché des transnationales achetant des crédits de carbone pour justifier leur pollution »[20], permettant aux pays riches « d'échapper à leurs responsabilités[21] ».

Sur le marché du carbone, la Bolivie est ainsi passée « des paroles aux actes » en mettant en adéquation ses principes éthiques et sa position défendue au niveau international. A notre connaissance, c'est le seul pays en voie de développement à s'être si concrètement opposé au MDP.

Les contradictions du discours bolivien

Au-delà de l'arrêt du MDP, nombre d'acteurs fustigent le manque de cohérence entre la politique environnementale interne bolivienne et la posture internationale du président Morales. De fait, la Bolivie vit principalement de ses exportations de minerai et de gaz, pas vraiment compatible avec l'environnement. Le pays enclavé est aussi devenu une cible stratégique clé du fait de ses très grandes réserves de lithium (métal indispensable dans la fabrication des batteries, notamment pour les voitures électriques).

Clairement, la contradiction se place entre la politique économique interne et la politique extérieure axée sur le combat environnemental. Des projets telle l'autoroute interocéanique mais aussi les extractions continues menacent les peuples indigènes boliviens qui l'ont d'ailleurs fait savoir en dénonçant « des méthodes de consultation malhonnêtes et corrompues[22] ».

Ces contradictions internes posent donc la question de la finalité de la position internationale bolivienne. La contestation, pas toujours cohérente mais ayant un écho certain, pourrait finalement être vue comme un outil non négligeable de démarcation au sein de la communauté internationale. A ce titre, un autre enjeu sera de réussir à perpétuer le mouvement de contestation, de manière à ce que ses revendications soient prises en compte par la communauté internationale.

Mais tant que demeureront les contradictions, Morales souffrira probablement d'un manque de crédibilité. A l'opposé par exemple d'un autre pays latino-américain, le Costa Rica, jugé comme exemplaire pour sa politique environnementale interne[23]. Cette dernière, cohérente sur le long terme, a permis au pays d'Amérique Centrale de devenir lui aussi un acteur international d'importance, la consécration étant venue avec la nomination d'une costaricienne (Christiana Figueres) au poste de secrétaire générale de la CCNUCC.

 

[1] Pour lire la lettre - http://www.climatetjusticesociale.be/spip.php?article70

[2] Katherine Charin, "A Belated Happy World Environment Day, President Morales", Council on Hemispheric Affairs, http://www.coha.org/a-belated-happy-world-environment-day-president-mora...

[3] Président de la Bolivie de 93 à 97 et de 02 à 03, forcé à la démission suite à l'épisode de la « guerre du gaz » et aujourd'hui exilé aux Etats Unis.

[4] Oxfam International, Bolivia : Cambio climático, adaptación y pobreza, novembre 2009 - http://www.oxfam.org/es/policy/bolivia-cambio-climatico-pobreza-y-adapta...

[5] Selon Angélica Navarro, cheffe de la délégation bolivienne à Copenhague - http://www.lostiempos.com/diario/actualidad/vida-y-futuro/20091209/repre...

[6] Selon P. Solón Romero, ambassadeur de la Bolivie auprès des Nations Unies, « l'utilisation du mécanisme qui a engendré l'urgence climatique dans laquelle nous sommes aujourd'hui plongés »

[7]http://portal.unesco.org/science/en/ev.php-URL_ID=7632&URL_DO=DO_PRINTPAGE&URL_SECTION=201.html

[8] La Bolivie a par exemple été l'un des quelques pays à s'opposer ouvertement et fermement à « l'accord politique » trouvé à la dernière minute - http://www.mediapart.fr/club/edition/durablement-votre/article/290110/co...

[9] http://cmpcc.org/

[10] http://cmpcc.org/acuerdo-de-los-pueblos/

[11]Selon P. Solón Romero, la dette climatique est composée de deux volets :

  • La dette des émissions où l'on prive les pays les plus pauvres du droit à un développement futur et à un accès équitable à l'atmosphère
  • La dette d'adaptation qui oblige les pays en voie de développement à faire de dépenses conséquentes pour palier à des effets dont ils ne sont pas responsables.
  • http://www.cedib.org/index.php?/derecho-a-informacion/bolivia-demanda-en...

[12] Nombre de compte rendus de sympathisant s'étant rendu à la conférence sont disponible sur Internet.

[13]http://cmpcc.org/2010/08/16/las-propuestas-del-%E2%80%9Cacuerdo-de-los-pueblos%E2%80%9D-en-los-textos-para-la-negociacion-de-naciones-unidas-sobre-cambio-climatico/

[14] Trad : Bureau du développement propre.

[15] Alem Rojo Julio, 2007: MDL como fuente de financiamiento para instituciones financieras para el desarrollo, Programa de Apoyo al Sector Financier (PROFIN), La Paz. - http://www.fundacion-profin.org/pdf/MDL.pdf

[16] http://www.planificacion.gov.bo/BANNER/PARA%20PAG%20WEB/pnd1.html

[17] Voir le numéro 10 du magazine bolivien spécialisé Reporte Energia, consacrant son dossier principal sur le sujet, avec notamment une interview de Gisela Ulloa, ancienne directrice de l'ODL - http://issuu.com/bzgroup/docs/edicion10

[18] Oblitas Mónica, 2009: Bolivia: ¿adios al mercado de carbono ? -  http://www.lostiempos.com/oh/actualidad/actualidad/20090607/bolivia-adios-al-mercado-de-carbono_14396_22634.html. A consulter surtout la longue interview en fin d'article.

[19] Et notamment la lettre de Poznan où il est affirmé que « de la même façon que le marché est incapable de réguler le système financier et productif du monde, le marché est incapable de régler les émissions de gaz d'effet serre ; il ne produira qu'une nouveau commerce pour les agents financiers et les grandes corporations. »

[20] Ibid.

[21] Comme le dit P. Solón dans une autre itw.

[22] Chávez Franz, 2010 : Indígenas de la Amazonia boliviana se declaran en emergencia - http://ipsnoticias.net/nota.asp?idnews=95419

[23] L'Université de Yale a établi un classement des pays les plus performants au niveau environnemental, le Costa Rica est en 3ème position - http://epi.yale.edu/


Mis á jour le 8 Octobre 2010