La Bolivie et la révolte des indigènes du TIPNIS

Écrit par Robin Cavagnoud   

 TIPNISDéjà deux ans que les indigènes du TIPNIS, au cœur des terres basses du Tropique de Cochabamba, n'appuient pas les mesures du gouvernement d'Evo Morales, pourtant issu de la même région.  Les revendications relèvent de plusieurs lignes de tension notamment entre production de coca et protection de l'environnement et plus largement des enjeux de développement rural.

En aout 2011, les indigènes ont décidé de monter à la Paz, capitale du pays, pour afficher leur opposition au gouvernement et plus spécifiquement au projet de développement territorial des terres basses sur lesquelles ils vivent. La semaine dernière leur arrivée a été acclamée par la population de la capitale.

Robin Cavagnoud, chercheur en sociologie pour l'Institut Français des Etudes Andines (IFEA) à La Paz, revient sur les évènements de ces derniers mois et le dénouement du conflit pour Opalc.

La marche des Indigènes du TIPNIS vers La Paz : des origines au dénouement du conflit avec le gouvernement bolivien

Au terme d'une marche de 65 jours, environ 2 500 Indigènes sont arrivés mercredi 19 octobre au centre de La Paz, la capitale politique de la Bolivie, acclamés par une population exprimant sa solidarité avec les protestants s'opposant à la construction d'une route de 306 kilomètres coupant en deux le Territoire indien et parc national Isiboro - Sécure (TIPNIS), de San Ignacio de Moxos à Villa Tunari. Deux jours plus tard, le président bolivien Evo Morales décidait de mettre un terme au projet, objet de profondes tensions entre les Indigènes et le pouvoir exécutif depuis plus de 5 mois.

Origines

 

Le TIPNIS est situé entre les départements du Béni (province de Moxos) et de Cochabamba (province du Chaparé) et s'étend sur une superficie de 12 000 km2 environ au centre de la Bolivie et en bordure de la forêt amazonienne. Il rassemble les ethnies de Yuracaré, Moxeño et Chimán et jouit depuis 1990 d'un statut de zone protégée et de Terre communautaire d'origine (TOC). Le 15 août dernier, après plusieurs semaines de discussions infructueuses, trois groupes indigènes ont entamé une marche de Trinidad dans les basses terres boliviennes pour rallier La Paz et faire entendre au gouvernement leur refus de la construction d'une route à travers le parc naturel. Cette marche pacifique ouvrait la voie à un conflit inédit entre le président Evo Morales et les mouvements sociaux qui avaient pourtant contribué à son accession au pouvoir en janvier 2006.  carte_tipnis Si deux routes étaient déjà en construction, l'une de La Paz à Cobija (I) et l'autre de Potosí à San Matías (III), la controverse résidait dans la construction d'un autre tronçon (II) à travers la zone protégée, sans consultation préalable des habitants ni d'évaluation en termes d'impact environnemental (voir carte[1]).

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Le projet global financé à 80% par la Banque nationale de développement économique et Social (BNDES), et confié à l'entreprise de construction OAS, deux institutions brésiliennes, mett ait en lumière la recherche de bénéfices par le Brésil dans l'ouverture d'un accès plus large à la façade océanique pacifique, garantie d'échanges économiques avec les pays d'Asie. Dans son architecture, le projet de route à travers le TIPNIS dépassait donc la politique intérieure bolivienne pour se situer, à l'échelle du continent sud-américain, dans le cadre d'un plan d'intégration économique, politique et physique articulé autour de l'Initiative pour l'intégration sud-américaine (IIRSA) visant à connecter l'ensemble des pays via un réseau de routes et d'infrastructures énergétiques.

Du point de vue du gouvernement bolivien, la construction de la route représentait un enjeu pour le désenclavement de ce territoire isolé des Terres Basses et le développement économique du pays. Elle permettait en effet une liaison directe entre le département central de Cochabamba, porte d'entrée de l'altiplano andin, et le département amazonien du Béni, riche en terres agricoles et pâturage pour l'élevage. En outre, ce nouveau trajet évitait de transiter par la ville de Santa Cruz pour joindre les deux départements afin de diminuer la domination économique de cette ville dans le pays. Les défenseurs de la construction de la route prétendaient également que celle-ci faciliterait l'accès des Indigènes aux villes et à de nouvelles opportunités d'investissement dans les secteurs du bois et de l'écotourisme. En contrepoint, les dirigeants communautaires du TIPNIS considéraient la route comme une menace de destruction pour la biodiversité de la réserve naturelle, notamment par l'accès qu'elle permettrait à des personnes hostiles à sa conservation (exploitants informels de bois, cocaleros réalisant l'agriculture sur brûlis, narcotrafiquants). La compagnie publique d'hydrocarbure YFPB (Yacimientos Petrolíferos Fiscales Bolivianos) aurait même montré l'existence de champs pétrolifères à cheval sur le TIPNIS et annoncé son intention d'exploiter ces ressources grâce à la mise en place d'infrastructures, posant ainsi un problème supplémentaire lié à la construction de la route. Pour les Indigènes du TIPNIS dont le mode de vie est basé sur la chasse, la pêche et la cueillette, le risque environnemental engendré par l'installation d'un complexe industriel sur leur territoire et la déforestation menace la survie de leurs cultures. En ce sens, les communautés avaient voté en mai dernier le rejet inconditionnel de la construction de la route. Un autre point de vue, enfin, était représenté par les colons quechuas et aymaras, anciens mineurs des hauts plateaux installés dans les basses terres depuis les années 1970, et soutiens du gouvernement dans la construction du tronçon II. Contrairement aux Indigènes, ces populations sont des propriétaires terriens dont la production (riz, citron, feuilles de coca) requiert de nouvelles terres cultivables et une mise en réseau avec l'économie de marché. Si le mode d'organisation des Indigènes est basé sur la famille et la tribu, les colons se rassemblent principalement autour des syndicats dont les plus puissants sont ceux des producteurs de feuilles de coca du Chaparé, région où a grandi le président de l'Etat plurinational de Bolivie, Evo Morales. La construction de la route constituait pour eux une extension potentielle de leur surface agricole dans le parc et par conséquent une opportunité de développement de leur économie agraire. Le projet de route est donc une source de conflit et de tension non seulement entre le gouvernement et les Indigènes du TIPNIS mais également entre ces derniers et les colons quechuas et aymaras établis sur place.

Épreuve de force

En prétendant que les opposants à la construction de la route étaient des « ennemis de la Bolivie », le président Evo Morales a tenté de discréditer les critiques émises par les principaux acteurs du conflit; les dirigeants communautaires du TIPNIS ainsi que les Organisations non gouvernementales spécialisées dans la défense de l'environnement. Selon la nouvelle constitution bolivienne de 2009, le gouvernement bolivien était obligé de consulter les communautés concernées avant l'entame d'un projet de cette envergure, ce qui n'a été prévu que tardivement, le 9 août, puis boycotté par les dirigeants des communautés. Les groupes indigènes et les comités civiques du Béni et de Cochabamba ont proposé plusieurs tracés alternatifs de la route contournant le parc naturel mais le gouvernement a rapidement considéré ces options comme trop coûteuses. Face à la persistance du conflit, la BNDES du Brésil avait décidé début octobre de geler les crédits alloués à la construction de la route en attendant l'issue des négociations entre les Indigènes et le gouvernement. La visite de l'ancien président brésilien Lula à La Paz début septembre aurait même eu comme objectif de défendre la cause de l'entreprise brésilienne en charge de la construction de la route. Pendant cette période, la Confédération des peuples indigènes de Bolivie (CIDOB), qui représente 34 groupes indigènes, le Conseil national des Ayllus et Markas de Qullasuyu (CONAMAQ) des hauts plateaux, l'assemblée du peuple guaraní des basses terres et diverses autres organisations indigènes, environnementales et des droits de l'homme se joignaient  à la marche de protestation en direction de La Paz.

Le 25 septembre, la police intervenait par la force dans la localité de Yucumo pour empêcher la progression du mouvement. Cette répression a suscité une vive émotion dans tous les pays, augmentant le soutien de l'opinion publique en faveur des manifestants. Les images de l'attaque diffusées par la télévision ont témoigné d'une disproportion des moyens et d'une grande violence contre les manifestants.


Conséquences

Les méthodes employées par les policiers ont provoqué une vague d'émotions jusqu'au sein du gouvernement. Le 26 septembre, Cecilia Chacón, ministre de la Défense, a démissionné la première pour se désolidariser de la position du gouvernement. Le lendemain, Marcos Farfan, vice-ministre de l'Intérieur, démissionnait à son tour après avoir été accusé par son ministre de tutelle, Sacha Llorenti, d'avoir ordonné l'offensive contre les Indigènes sans son aval, lequel se retire à son tour le 28 septembre pour éviter un scandale visant le Mouvement au Socialisme (MAS), le parti du président Evo Morales. Ce dernier, lui-même indigène, montre un parcours politique ponctué de luttes pour la cause, les intérêts et une meilleure représentation de la population indigène en Bolivie. Lors de son accession au pouvoir en 2006, il a mis en place une assemblée constituante, dont le projet de constitution (approuvé par référendum en janvier 2009 à 58,7%) contient plusieurs avancées démocratiques aujourd'hui en vigueur : l'essence plurinationale de l'État bolivien, la reconnaissance officielle de 36 langues indigènes, et le droit des peuples et des nations indigènes à l'autonomie et à l'autogouvernement. Ce dernier aspect s'accompagne du droit à la consultation lorsque le gouvernement prend des décisions concernant un territoire indigène, comme dans le cas du projet de route traversant le TIPNIS. Afin d'apaiser les tensions, Evo Morales a d'abord présenté ses excuses aux participants de la marche pour la nature de l'intervention policière, accusant au passage les médias. Il a ensuite suspendu la construction de la route et de conditionner la poursuite de ce projet à un referendum dans chacune des deux provinces traversée. Sur ce point, un litige a été mis en valeur par les Indigènes du TIPNIS sur la constitutionnalité de ces référendums dans la mesure où l'article 352 de la constitution bolivienne limite la consultation aux seuls citoyens concernés par l'exploitation de leur territoire et non à l'ensemble de la population des deux provinces qui englobent le TIPNIS. Cet élargissement du scrutin a été interprété par les défenseurs de la réserve naturelle comme une stratégie d'Evo Morales pour obtenir un résultat favorable à la construction de la route.

Après l'intervention de l'armée à Potosi (sud de la Bolivie) contre la grève des mineurs en juillet 2010, et l'augmentation généralisée (puis annulée) des prix des combustibles liquides fin décembre 2010 (le gasolinazo), la rupture entre le président Morales et sa base électorale semble se confirmer davantage suite à cet événement. La population indigène et l'opinion publique en général ont en effet sérieusement remis en question son attachement à ses racines et son dévouement pour la cause des Indigènes. Après la répression policière du 25 septembre, les manifestants n'ont pas hésité à poursuivre leur marche jusqu'à La Paz et se présenter en personnes au palais présidentiel pour demander l'annulation du projet de route. L'intervention violente des forces de police a engendré une amplification du soutien populaire en faveur les manifestants et du désaveu national envers Evo Morales. Pour preuve, la Centrale ouvrière bolivienne (COB), principal syndicat bolivien et soutien du gouvernement depuis 2006, a même appelé à une grève générale le 28 septembre pour manifester son mécontentement devant la lenteur des réformes promises par Morales.

Enfin, selon de nombreux observateurs, la prise de position du gouvernement et du président Evo Morales dans la construction de la route ont mis en lumière un engagement contradictoire sur l'écologie et le modèle du développement durable. La décision de construire une route à travers le TIPNIS a montré un positionnement stratégique ambigu sur l'autogouvernement pour les habitants des territoires indigènes et la protection de leur environnement. L'appel du président bolivien à la préservation des pratiques indigènes et de la Pachamama (la terre mère vénérée par les Indigènes des Andes) lors des conférences de Chuquisaca et Copenhague en 2010 semble donc remis en question face aux intérêts du développement économique.

Dénouement

Deux jours après l'arrivée de la marche dans le centre de La Paz, le 21 octobre, le président Evo Morales a finalement annoncé l'annulation définitive de la route à travers le territoire indigène et parc national Isiboro-Sécur, mettant ainsi fin à un conflit de plusieurs mois entre les Indigènes et le gouvernement pour la préservation du parc naturel. Le chef de l'État a donc pris en compte les revendications indigènes et le soutien de l'opinion publique en leur faveur. Le président Morales a par conséquent opposé son veto au projet de loi de l'assemblée législative plurinationale tout en proposant la rédaction d'une nouvelle loi qui écarte la construction de la route à travers le parc naturel et déclare la région comme zone intangible de protection de l'environnement.

Il est important de rappeler que l'arrivée de la marche dans la capitale bolivienne et le recul du président sur la construction de la route traversant le TIPNIS intervient dans un contexte de revers électoral du MAS en faveur de l'élection des juges au suffrage universel pour siéger au tribunal constitutionnel, au conseil de la magistrature, à la Cour suprême et au tribunal agro-environnemental. Selon le décompte réalisé par Ipsos Apoyo, les bulletins nuls représentaient entre 46 et 48 % des suffrages, les bulletins valides 38 % et le reste (12 à 14 %) était constitué de votes blancs. Cette élection s'était fortement politisée les semaines précédents le scrutin, avec un appel de l'opposition au MAS (droite et centre gauche) au vote blanc ou nul (le vote est obligatoire en Bolivie) pour exprimer un mécontentement vis-à-vis de la politique du gouvernement. Il n'est pas anodin de mettre en parallèle cet événement avec l'acceptation des revendications des défenseurs du TIPNIS. L'affaiblissement du président Morales suite à la victoire des votes nuls peut avoir eu l'effet de créer les conditions d'une remise en question des décisions politiques prises par l'exécutif vers sa base électorale depuis 2005.

Enfin, il est important de souligner l'alliance des peuples indigènes dans le succès de la marche du TIPNIS. La mobilisation était partie le 15 août de Trinidad avec environ 500 Indigènes pour arriver deux mois plus tard à La Paz avec plus de 2 500 personnes. Pas moins de 12 communautés indigènes se sont jointes à la marche en défense du TIPNIS sur le chemin vers le siège du gouvernement. Le soutien et l'unité entre un vaste ensemble de communautés originaires, à la fois des basses terres et des hauts plateaux, ont garanti l'arrivée dans la capitale du pays et le succès du mouvement dans sa négociation avec le gouvernement. En outre, cette alliance peut être interprétée comme l'organisation d'une défiance vis-à-vis du président Evo Morales et des déceptions accumulées ces derniers mois jusque dans sa base électorale, au regard des attentes entretenus depuis sa première élection à la tête du pays, la première d'un président indigène, en décembre 2005.

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[1] Source : Courrier International.

 

Mis á jour le 23 noviembre 2011