Elections présidentielles chiliennes : Bachelet en route vers un second mandat ?

Elections présidentielles chiliennes : Bachelet en route vers un second mandat ?

 

 

Après diverses péripéties, on connait désormais les principaux candidats à l’élection présidentielle chilienne du 17 novembre prochain. Dans quel contexte s’ouvre cette campagne électorale ? Quels en sont les principaux enjeux et acteurs ? Nous présentons ici les principaux candidatsà ces élections. Après avoir posé quelques éléments de référence sur la situation politique au Chili, nous discuterons donc de la grande favorite, Michelle Bachelet, et de ses concurrents Evelyn Matthei, Franco Parisi, Marco Enriquez-Ominami, et Marcel Claude. Nous évoquerons enfin les élections parlementaires concomitantes, tout aussi importantes pour l’avenir du pays.

Ces élections auront lieu dans un contexte politique très différent des précédentes, au point que certains observateurs y voient le début d’un nouveau cycle politique. Après quatre gouvernements de la Concertation (1990-2010), la présidence qui s’achève de Sebastian Piñera n’a pas marqué de rupture, au point qu’il a parfois été qualifié de « cinquième gouvernement de la Concertation ». La rupture anticipée ne prend pas sa source dans l’action du gouvernement ou des forces politiques classiques, mais dans la mobilisation sociale, d’une grande ampleur dans le pays depuis 2011.

Les étudiants sont les plus fortement mobilisés, mais pas les seuls. Tour à tour, des mouvements dans les régions, en particulier en Patagonie, ou sur d’autres sujets (droit des minorités sexuelles, santé, énergie et environnement entre autres) ont aussi occupé l’agenda politique, contribuant à une revitalisation du débat politique, auparavant très limité. La notion de droit, le rejet des inégalités, la critique du marché et la demande conjointe pour une plus grande intervention publique dans de nombreux domaines sont des axes communs à ces mouvements divers. La revendication d’une nouvelle Constitution, pour remplacer celle en vigueur depuis la dictature[1], synthétise une grande partie de ces demandes. Un consensus semble se dessiner dans l’opinion publique autour de ces sujets, qui se reflètent dans les discours des candidats présidentiels. Aucun n’est indifférent à ces manifestations de mal-être.

Michelle Bachelet était la grande favorite de cette élection avant même d’avoir déclaré sa candidature. Après la fin de son mandat en 2010, elle a occupé durant trois ans le poste de Secrétaire Générale de ONU-femmes, s’éloignant volontairement de la politique nationale. Elle bénéficie d’une solide popularité, que même le feu nourri de l’Alliance, en particulier sur sa gestion du tremblement de terre du 27 février 2010, ne semble pas affecter. Durant la primaire de sa coalition, elle a fait campagne autour du slogan « plus d’égalité et moins d’abus ». Pour cette élection au sein de l’ancienne Concertation, maintenant appelée « Nouvelle Majorité » (Nueva Mayoría), l’ancienne présidente, candidate proclamée du Parti Socialiste (PS), Parti pour la Démocratie (PPD) et Parti Communiste (PC) a très largement devancé ses adversaires démocrate-chrétiens (DC), radicaux (PRSD) et indépendants. De plus, elle a quasiment doublé les votes cumulés des candidats de l’autre coalition.

Son positionnement politique durant la campagne de la primaire apparaissait plus à gauche que l’ancienne Concertation, mais l’incorporation à son équipe de campagne de représentants des partis vaincus semble répondre à la volonté d’envoyer des signes de modération, destinés en particulier aux acteurs économiques qui pourraient s’inquiéter d’un « virage à gauche » radical. Pour l’instant son programme, encore en construction, s’articule autour de trois réformes fondamentales : réforme fiscale, dans l’éducation, et constitutionnelle. De nombreux sujets restent toutefois en suspens, sur les retraites, la santé ou l’énergie par exemple, ou les demandes du mouvement social et de la population en général sont tout aussi importantes. En cas de victoire, être à la hauteur des attentes serait le principal défi. En ce sens, le parlement pourrait représenter un obstacle, sur lequel nous reviendrons à la fin de cet article.

Si certains indiquent que la question pour Bachelet est maintenant de savoir si elle parviendra à être élue dès le premier tour, sous-entendant ainsi que son élection en tant que telle était acquise, il convient pour l’instant de conserver une certaine prudence sur ces différentes prédictions de victoire. D’une part il reste encore de longs mois de campagne, et d’autre part cette élection se réalise dans un contexte d’incertitude quant à la participation, liée à la modification du corps électoral induite par les réformes simultanées du vote volontaire (auparavant obligatoire) et de l’inscription automatique. Lors des élections municipales de 2012, la participation n’a atteint que 40%. Dans ce contexte, les sondages avaient été sévèrement démentis, ce qui rend la presse et les instituts de sondage eux-mêmes très réticents à publier des prévisions. Le résultat de la primaire renforce toutefois la position de Bachelet en tant que grande favorite.

Sa principale opposante sera Evelyn Matthei, Ministre du travail du gouvernement sortant. Sa désignation comme candidate par l’Alliance (la Alianza por Chile), de l’actuel Président Sebastian Piñera[2], est une surprise, puisqu’elle n’avait pas pris part à la primaire de sa coalition. Lors de scrutin réalisé fin juin, Pablo Longueira (Union Démocratique Indépendante, UDI) l’avait emporté sur le fil face à Andrés Allamand (Rénovation Nationale, RN). Cependant, quelques jours plus tard ses enfants annonçaient son forfait, en raison d’une dépression sévère. Après quelques jours de tension entre les partis de l’Alliance, tout autant alliés que rivaux, Evelyn Matthei est devenue la nouvelle candidate d’union.

Contrairement à d’autres à droite, Matthei a toujours déclaré que la victoire de Bachelet n’était pas inéluctable. Pugnace et connue pour son langage haut en couleurs, elle ne devrait pas hésiter à attaquer Bachelet frontalement, tout en tentant de marquer sa différence sur les questions économiques, dont elle est spécialiste. Fille d’un général de l’aviation membre de la junte durant les années 1980, elle a été parlementaire durant 20 ans, puis ministre du gouvernement Piñera. Elle devrait être à même de résister aux attaques des candidats n’appartenant pas aux deux grandes coalitions, dont les espoirs d’accéder au second tour sont minces en raison de leur dispersion.

Deux de ces candidats[3], Marco Enriquez-Ominami et Franco Parisi, ont vu l’espace que la candidature de Pablo Longueira, beaucoup plus à droite, leur offrait, se resserrer significativement avec l’entrée dans la course d’Evelyn Matthei. Enriquez-Ominami est à nouveau candidat. En 2009, alors dissident de la Concertation, il avait obtenu 20 %, à seulement 9 points du candidat de la Concertation Eduardo Frei. Il a depuis fondé son propre parti, le Parti Progressiste (PRO), et tenté de maintenir sa popularité. Il peine toutefois à capter à nouveau l’attention des médias et de l’électorat, loin de l’effet de surprise de 2009. Il trouve son pendant à droitechez Franco Parisi (même s’il se déclare indifférent aux clivages partisans), économiste devenu célèbre suite à sa participation à des programmes télévisés durant lesquels il dénonce les abus et injustices tant des grands groupes économiques que des acteurs politiques, dans une veine populiste. Pour lui, la nomination de Evelyn Matthei est une mauvaise nouvelle, dans la mesure où il lui sera plus difficile de s’en différencier que d’un candidat plus traditionnel.

 Enfin, Marcel Claude a été un grand animateur du début de la campagne électorale. Soutenu par le Parti Humaniste, ancien allié du Parti Communiste avant que ce dernier ne décide de soutenir Bachelet en rejoignant la Nouvelle Majorité, il cherche à occuper l’espace de la contestation. Se présentant comme une candidature « issue du mouvement étudiant », sans en avoir nécessairement l’appui explicite, il dit s’inspirer du parcours du Président équatorien Rafael Correa, sur lequel personne ne misait lors de la campagne présidentielle de 2006. Il aimerait mobiliser des abstentionnistes et présente en ce sens la critique la plus radicale au système politique. Il se démarque aussi du ton généralement feutré des medias, en prenant à parti interlocuteurs et journalistes. Son ambition de surmonter l’apathie politique d’une partie de l’électorat reste toutefois difficile à mener à bien.

Pour conclure ce panorama, il nous faut évoquer les élections parlementaires, de l’ensemble de la Chambre de députés (élus pour 4 ans) et de renouvellement de la moitié du Sénat (élus pour 8 ans). Il existe évidemment des enjeux locaux, qui ne peuvent être abordés ici. Sur le plan national, la question principale est celle de l’ampleur de majorité dont pourrait bénéficier Bachelet, dans l’hypothèse probable de sa victoire à la présidentielle. Sa capacité à transmettre sa popularité à des candidats parlementaires, et le système électoral binominal en vigueur sont les principaux freins à une possible majorité parlementaire de grande ampleur. En premier lieu, la popularité de l’ancienne présidente est un phénomène isolé, qui trancheavec un manque de confiance généralisé dans les institutions et le personnel politique. Elle pourrait donc faire face à un Parlement non acquis majoritairement à sa cause, ce qui rendrait difficile des réformes nécessitant la majorité qualifiée, comme la réforme constitutionnelle. Dans un tel scénario, elle pourrait devoir à son tour affronter des mobilisations sociales.

La tâche est par ailleurs compliquée par le système électoral en vigueur pour les élections parlementaires, appelé binominal. Ce système, héritage de la dictature de Pinochet, assure une surreprésentation à la coalition arrivant seconde dans chaque circonscription, à moins que la coalition arrivée en tête ne double son nombre de voix (voir ici et pour plus de détail sur son fonctionnement). Pour obtenir une grande majorité au parlement, la Nouvelle Majorité devrait donc obtenir un résultat exceptionnel. Dans le cas contraire, les réformes seront à négocier avec l’opposition, comme durant les gouvernements de laConcertation.

Ainsi, même si la victoire de Bachelet semble hautement probable, cela n’augure pas nécessairement d’une inflexion dans la trajectoire des politiques de ce pays, dans la mesure où les mobilisations sociales récurrentes depuis 2011 connaitraient une traduction très limitée. En attendant, on restera attentif pour voir si cette chronique d’une victoire annoncée de Michelle Bachelet résiste à l’épreuve de la campagne, et surtout, le 17 novembre, aux résultats des élections législatives qui indiqueront les marges de manœuvre du nouveau président.

 

Liens des sites des candidats:

Bachelet :    http://michellebachelet.cl
Enriquez-Ominami :    http://www.marco2014.cl/presidente/index.php
Claude:    http://www.todosalamoneda.cl/
Parisi:    http://www.parisi2014.com/

 




[1] La Constitution promulguée en 1980 a subi de nombreuses modifications, les plus importantes lors de la transition, puis en 2005 (voir Fuentes Claudio, El Pacto). Cependant elle reste imprégnée de la logique de l’Etat subsidiaire que promouvait son architecte, Jaime Guzman.
[2] La Constitution interdit la réélection immédiate du Président, qui ne peut donc se présenter à sa propre succession (mais pourrait envisager de suivre le chemin de Michelle Bachelet, avec une nouvelle candidature en 2017)

[3]

Les candidatures de Roxana Mirana (indépendante issue d’un mouvement social), Alfredo Sfeir (écologiste) et Tomas Jocelyn-Hoyt (Chile primero) sont de bien moindre importance.