De l’usage de la mémoire en Argentine, retour sur la construction de la mémoire dans le pays du Nunca Mas

Écrit par Maeva Morin

« La lucha no ha terminado » affirmait Nestor Kirchner lors de l'inauguration du futur musée de l'ESMA en mai 2004. Ce même jour, le président demandait pardon au nom de l'Etat. Depuis 1996, on observe en Argentine un « boom de la mémoire ». Mais qui participe à l'élaboration de cette mémoire collective ? Le gouvernement encourage t-il ce mouvement ? Quel est aujourd'hui le rôle des Associations des Droits de l'homme ? En effet, comment sont-elles passées d'un discours dénonciateur des crimes de la dictature à un discours mémoriel ? Qu'en est' il des procès aujourd'hui? L'Argentine serait-elle un modèle exemplaire en matière de condamnation des anciens répresseurs ?

 « La lutte de l'homme contre le pouvoir est la lutte de la mémoire contre l'oubli »

Milan Kundera

 

La mémoire d'Etat d'Alfonsin à Kirchner

Le 23 octobre 1983 marquait la fin de la dictature avec l'élection de Raul Alfonsin à la présidence. Le premier geste du gouvernement démocratique en faveur de la condamnation des crimes du régime dictatorial fût la création de la CONADEP, le 15 décembre 1983, dont l'objectif était de recueillir des témoignages et preuves sur les disparus afin de les remettre à la justice et d'en faire un recueil final. Une nouvelle étape s'ouvrait avec la découverte des « horreurs » de la dictature : les centres de détentions illégaux, leur fonctionnement, les « vols de la mort », etc. La première explication fournie par le gouvernement et la CONADEP pour tenter d'expliquer ce déchaînement de violence fut la « théorie des deux démons » selon laquelle « une guerre avait eu lieu entre deux groupes armés, les terroristes et les Forces Armées. La société argentine fût victime de cet affrontement ». S'en suivi le procès de la junte, qui se tint à Buenos Aires du 22 avril au 9 décembre 1985 et qui jugea neuf dirigeants. Pourtant, dès les années 1986-1987, le gouvernement Alfonsin, sous la pression des militaires, mit un frein aux procès avec les lois de « punto final » et d' « Obedencia Debida » qui exemptaient de poursuites judiciaires tous les officiers de rang inférieur à celui de lieutenant colonel. L'Argentine entrait alors dans une phase « d'amnésie de son histoire », car, comme durant les années de la dictature, seules les Associations des Droits de l'Homme agissaient en faveur de l'élaboration d'une mémoire collective et surtout pour la continuité des procès. La présidence de Menem confirmait ce phénomène puisqu'en décembre 1990, celui-ci vota l'annulation des lois adoptées sous Alfonsin (Inducto), suivit par le projet de démolition de l'ESMA en 1998, au profit d'un monument de la réconciliation nationale. Cette politique eut pour résultat le réveil de la société civile pour son histoire surtout à partir du premier témoignage d'un militaire au sujet des vols de la mort. Mais le « boom de la mémoire » est vraiment significatif avec le premier gouvernement Kirchner. memoireetatalfonsinaKLe 19 mars 2004, celui-ci transformait l'ancien centre de détention l'ESMA, en mémorial. À cette occasion il demanda pardon au nom de l'Etat reconnaissant ainsi la responsabilité de celui-ci dans le terrorisme d'Etat. S'ensuivit l'annulation par la Cour suprême des lois d'amnistie dite de « Punto final » et d' « Obedencia Debida» le 15 juin 2005. L'annulation de lois votées sous Menem a permis la relance des procès. Ainsi récemment, le jugement des brigadiers César Cómes et Hipólito Mariani, et le colonel Alberto Barda, tous deux jugés responsables dans le fonctionnement du centre de détention illégale de l'Armée de l'Air « Mansion Seré » à Moron. Videla, l'ancien dictateur qui avait été jugé en 1985 et condamné à une « peine à domicile » est de nouveau en jugement. Toutefois les peines ne sont en rien exemplaires et déçoivent nombre d'Argentins en raison de la complaisance des juges. Le cas de Maria Eugenia Sampallo en est un exemple. Enfant volée sous la dictature, récupérée par les Grands-mères de la place de mai, elle intenta un procès à ses « parents adoptifs ». Alors que ses avocats réclamaient 25 ans de prison, ses « parents adoptifs » furent condamnés à 7 et 8 ans de prison. A la sortie du tribunal, Estela Carlotto, déclara « que la justice ne semble pas avoir un concept clair sur les crimes commis ». Et dans la salle, des commentaires tels que « un garçon qui vole dans un kiosco serait condamné à une peine plus importante » se répandaient. C'est en ce sens que l'Association Hijos appelait à « réveiller la justice » le 24 mars dernier.

 « Il faut réveiller la justice » : la lutte contre l'impunité

L'année 1937 marqua la naissance de la Liga Argentina por los Derechos del Hombre. Depuis, les Associations des Droits de l'Homme se sont multipliées en Argentine. En 1975, l'Asemblea Permanente por los Derechos Humanos fut crée à son tour. Durant la dictature, l'Association des Madres, Abuelas et Familiares de desaparecidos y presos por razones políticas virent le jour. Enfin, en 1980, était crée le CELS, Centro de Estudios Legales y Sociales. Or la multiplication des Associations des Droits de l'Homme est génératrice de conflits. La différence entre les organismes est surtout flagrante sur la stratégie à adopter dans le combat qu'ils ont en commun. Ainsi, la fameuse césure entre l'Association des Mères de la Place de Mai et l'Association des Madres ligne Fondatrice. Les premières sont contre l'identification des corps par des tests ADN sur les restes retrouvés, alors que les secondes y sont favorables afin d'apporter des réponses aux familles. Selon les premières, l'identification des corps ne ferait que diviser les familles, entre celles qui connaissent le sort des membres de la famille disparus et celles qui restent sans réponse. La création de l'Association Hijos en 1996, a donné un nouveau souffle à l'action en faveur des Droits de l'Homme. Ceux-ci apportèrent de nouveaux fautreveillerjusticemodes d'actions, tel que l'escrache qui consiste en une dénonciation publique d'un répresseur. Comme me l'a expliqué Augustin Cetrangolo, membre de l'association, au début l'action consistait à s'installer dans le quartier résidentiel d'un ancien répresseur et de dénoncer jour après jour le fait qu'il n'a pas été jugé et qu'il soit encore en liberté. Aujourd'hui ces actions sont davantage dirigées contre les juges jugés trop complaisant dans leur verdict. Toutefois, l'escrache ne fut jamais une fin en soi et encore moins l'agent d'une justice personnelle. L'escrache s'est totalement intégrée à la société et est reprise par la société civile. L'Association est connue pour son dynamisme et ses actions franches. Ainsi le 23 mars 2009, face au Tribunal de Buenos Aires, l'Association organisait un récital sur le thème : "Despertemos a la Justicia, juicio y Castigo YA!".

 « A 33 años del golpe genocida que desapareció a los 30.000 compañeros y compañeras detenidos-desaparecidos venimos una vez más a exigirle a esta Corte Suprema y a todo el sistema judicial que despierte de su letargo y de una buena vez cumpla con este reclamo histórico del pueblo argentino: el fin de la impunidad (...)Venimos a exigirle que acelere los Juicios a los genocidas, cómplices e ideólogos, porque mientras haya impunidad no podemos construir el proyecto de país con el que soñaron y por el que lucharon los 30.000. Los asesinos del pueblo deben estar en cárceles comunes, con condenas perpetuas y efectivas. Ya pasó mucho tiempo, demasiado. No podemos seguir esperando. No queremos seguir esperando (...) 30 años atrás el poder judicial en su conjunto fue cómplice de la maquinaria del terrorismo de Estado. Hoy exigimos que no vuelva a mirar para otro lado.

Actualmente sólo hubo 44 condenas, 385 genocidas esperan su juicio oral, 141 lo hacen desde la comodidad de sus casas, 192 represores ya se murieron (...)

La justicia está durmiendo y la vinimos a despertar (...) Exigimos a la Corte Suprema de la Nación que cumpla sus funciones de Superintendencia. Como responsable máximo de la Justicia debe terminar con su indiferencia, para terminar con la impunidad. Es su obligación garantizar que no haya más genocidas en las calles, que no haya más prófugos, que algunos se mueran sin decir todo lo que saben.

Los genocidas pensaron que iban a vivir impunes y que nunca les iba a tocar sentarse en el banquillo de los acusados a responder por los crímenes que cometieron. Mientras los Juicios se dilatan y avanzan con hiriente lentitud, ellos se organizan y por medio de amenazas e intimidaciones pretenden nuevamente generar el terror en el que la impunidad toma su base de sustento. Así vuelven a desaparecer a Julio López y con él vuelven a desaparecer a toda esa generación que dio la vida por un sueño distinto para todos los excluidos del mundo. A dos años de su desaparición, ni la Justicia ni el Gobierno Nacional, ni el Provincial han podido dar ninguna respuesta acerca de quiénes fueron los responsables. Como tampoco tienen respuestas para las cientos de amenazas que recibimos todos aquellos que estamos comprometidos con las causas por delitos de lesa humanidad (...).

Por eso hoy estamos reunidos acá: porque queremos exigir una vez más el fin de la impunidad. Y estamos acá frente a ustedes, como lo hemos estado por más de 30 años, para levantar las banderas de la Verdad, la Memoria y la Justicia. Porque todavía nos falta mucho camino por recorrer, los juicios recién comienzan y todos debemos estar presentes para conocerles las caras a los asesinos, para saber cuales fueron las dimensiones del plan sistemático de exterminio, para conocer de una vez por toda la verdad.

Hay que despertar a la justicia de este sueño eterno que se transforma en pesadilla de todos.

Hay que gritar bien fuerte, aplaudir con rabia, hacer sonar las bocinas contra la impunidad para que de una vez por todas comencemos a caminar despiertos hacia el país por el que soñaron nuestros compañeros y compañeras y así obtener para el futuro de todos la tan ansiada justicia y el fin de la impunidad.

Extrait du discours prononcé le 23 mars 2009, à Buenos Aires à Tribunales.

Alors que durant la dictature les associations des droits de l'homme dénonçaient la répression, notamment sur la scène internationale, elles militent aujourd'hui pour le jugement et la condamnation d'anciens répresseurs. Cette justice semble nécessaire pour l'élaboration d'une mémoire collective et pour l'affirmation de la démocratie dans le pays. C'est en ce sens que Nestor Kirchner justifiait la création d'un mémorial dans l'ancienne ESMA par la nécessité pour l'Etat argentin de condamner le terrorisme d'Etat afin de renforcer la démocratie. Il ajoutait « je suis convaincu qu'une société amnésique n'a pas de perspective d'avenir futur et ne peut éviter de refaire les mêmes erreurs. Il s'agit de gagner la bataille contre l'impunité. Transformer l'ESMA en musée de la mémoire n'est pas un acte isolé mais le produit d'une politique basé sur des convictions : je veux redonner à l'Argentine la qualité de ses institutions et pour cela nous devons garantir qu'il n'y a pas d'impunité ». La condamnation des crimes et des répresseurs de la dictature apparaît donc comme un moyen de renforcer la démocratie actuelle. Elle doit pour cela, semble t-il, émaner en partie de l'Etat et de son appareil judiciaire; or comme nous allons le voir au travers de deux cas symboliques, la justice est encore imparfaite.

Quand l'impunité a un visage : les cas de Julio Lopez et d'Alfredo Astiz

En Argentine, l'impunité est symbolisée par deux grandes figures à bien des égards opposées, Julio Lopez d'une part, victime du terrorisme d'Etat et Alfredo Astiz, répresseur sinistrement connu sous le nom de « l'ange blond » ou « l'Ange de la mort » qui, bien que condamné par des tribunaux européens, reste en liberté dans son pays.

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Julio Lopez témoignait en 2006 contre Miguel Etchecolatz, 77 ans, ancien commissaire général de la province de Buenos Aires, quand il disparut le 17 septembre 2006. Sa disparition avait un goût de déjà vus dans un pays qui ne compte pas moins de 30 000 disparus des années de la dictature. Ainsi, 30 ans après la dictature, Julio Lopez disparaissait de nouveau et montrait aux argentins que la démocratie ne les protégeaient pas nécessairement des vieux démons. Depuis trois ans, le pays est sans nouvelles du premier desaparecido de la démocratie. Il est probable que sa disparition ait un lien direct avec son témoignage or la police ne traite l'affaire que comme « un simple kidnapping ». Il est devenu le symbole de la lutte contre l'impunité, son nom est scandé dans les manifestations « Aparicion con Vida », slogan maintes fois utilisé durant la dernière dictature par les Madres.

Alfredo Astiz, est au contraire le symbole de la répression. Lieutenant de frégate dans la Marine, il se définit lui-même comme « l'homme le mieux préparé pour tuer ». Il est en effet une des figures de la répression des années de la dictature. En fonction à l'ESMA de 1976-1983, on le retrouve aussi partout en Europe durant cette même période (France, Italie...) où il fut envoyé pour s'infiltrer dans des organisations d'exilés argentins. Envoyé aux Malouines lors de la guerre en 1982, il se rendit le 25 avril 1982, sans opposer de résistance, à l'armée britannique. Prisonnier de guerre, il fut transféré à Londres où il attira l'attention de nombreux juges européens. Réclamé par la justice française, il revendiqua la Convention de Genève de 1949, selon laquelle « un prisonnier de guerre n'est contraint de déclarer que son nom, son grade, sa date de naissance et son matricule » droit qui lui permet de repartir dans son pays sans être inquiété. Jusqu'à récemment Alfredo Astiz n'était pas poursuivi par la justice argentine, et protégé par les lois d'amnistie il pouvait confesser librement qu'il préférait « le chaos à la démocratie » et que la « Marine ne lui avait pas appris à construire mais à détruire ». Protégé par sa hiérarchie militaire, il fut même promu capitaine de corvette en 1987. C'est finalement la justice internationale qui va rattraper Alfredo Astiz. En 1990, la justice française le condamne par contumace à la prison à perpétuité pour l'enlèvement et la disparition des religieuses françaises Léonie Duquet et Alice Domon. Puis il est jugé en Suède pour l'assassinat de l'adolescente Dagmar Hagelin. Il est aussi poursuivi par l'Espagne pour délits de génocide, terrorisme et torture. Le 30 décembre 1999, le juge espagnol Baltasar Garzon délivra un mandat d'arrêt international à son encontre. Faisant l'objet d'un mandat d'arrêt international délivré par Interpol, à la demande des autorités italiennes, pour la disparition de trois ressquimpunitevisageortissants, Alfredo Astiz décida finalement de se rendre à la justice argentine le 1er juillet 2001. Mais il fut de nouveau libéré en décembre 2008 avec une vingtaine de répresseurs de l'ESMA par la justice argentine, en raison du « nombre d'année de détention sans jugement ». A cette occasion, la présidente Cristina Kirchner déclarait que « c'était un jour de honte pour les argentins et pour l'humanité et aussi pour le système judiciaire argentin ». Pourtant, les organismes de défenses des Droits de l'homme ne semblent pas décidés à laisser « cette figure de proue » du terrorisme d'Etat s'en sortir, et Astiz serait semble t-il prochainement jugé en octobre 2009. Ces deux figures emblématiques que tout oppose sont le symbole d'une justice argentine à deux vitesses et malheureusement corrompue dans certains cas. Ils sont aussi les allégories de l'impunité, contre laquelle la société civile est fortement mobilisée. Scandant pour l'un « aparicion con Vida », elle ne laisse aucun répit à l'autre, le poursuivant et l'insultant à chaque coin de rue où il est reconnu.

 Le devoir de mémoire : la question de la transmission aux jeunes générations.

Le devoir de mémoire renvoie au rôle de l'école dans ce domaine. Depuis une quinzaine d'années, le gouvernement a imposé aux écoles l'enseignement de cette période historique. Ainsi la Province de Buenos Aires a promulgué une loi le 7 mars 1996, qui sanctionne le calendrier annuel : « tous les ans devront se réaliser des activités qui contribueront à l'information et à l'approfondissement de la connaissance de la part des élèves du coup d'Etat du 24 mars 1976, ainsi que les caractéristiques du régime ». La loi précise que le thème de la dictature devra être traité au moins une heure durant la semaine de la commémoration du coup d'Etat. Elle énonce six objectifs à atteindre parmi lesquels l'affirmation de la culture démocratique, l'importance apportée au jugement de la junte en 1985, la dénonciation du coup d'Etat et le respect du travail des organismes des droits de l'homme.

Mais l'enseignement d'une période aussi obscure que les années de la dictature pose de nombreux problèmes dans une classe d'élèves souvent hétérogène.. Ainsi Federico Lorenz, partageant son expérience d'enseignement dans le secondaire, donne des exemples de difficultés auxquelles sont confrontés les enseignants:

 « Professeur, vous ne nous parlez que de la guérilla. Pourquoi vous ne nous parlez pas des subversifs qui mettaient des explosifs dans le ventre de bébés morts ? » m'a un jour demandé le père d'un enfant venu protester parce que j'avais passé la vidéo de la Noche de los Lapices aux enfants.

« Professeur, mon père était militaire. Mon papa n'a rien fait de tout cela, il fût soldat aux Malouines. Il me dit qu'il ne me laissera plus assister au cours jusqu'à ce que nous commencions un nouveau thème ».

« Une enseignante, sœur d'un desaparecido, disait ne pas pouvoir être partial. Elle avait perdu un frère et voulait expliquer les choses ainsi, et si elle avait un élève fils de « cana » qu'il ai honte d'avoir un père ainsi ».

Le témoignage de l'enseignante pose le problème du locuteur et du destinataire, qui enseigne à qui ? L'enseignant vient avec sa propre mémoire, ses souvenirs s'il fut contemporain des évènements, la mémoire de sa famille, etc. Or dans une histoire récente et aussi traumatisante pour un pays que le fut la dernière dictature en Argentine, il est difficile d'être partial et objectif, d'autant plus que les enseignants déplorent l'absence de matériaux qui les aideraient à aborder cette période. Le témoignage de Federico Lorenz montre aussi que certains parents que certains parents s'opposent à l'enseignement de l'histoire de la dernière dictature en raison de son caractère polémique et politique. Les avis ne sont pas toujours tranchés quant à la condamnation de la dictature de 1976. Il n'est pas rare d'écouter, au cours d'une conversation anodine, un argentin vous confier que « l'action des militaires lors de la dernière dictature est condamnable, mais qu'il y avait un groupe armé en face ». En ce sens, Federico Lorenz, raconte que les « instances commémoratives établies dans le calendrier scolaire peuvent se transformer en véritables problèmes pour l'enseignant. Mais comme il faut respecter le calendrier imposé, les enseignants cherchent bien souvent une porte de sortie. L'exemple le plus représentatif est le film La Noche de los Lapices, l'idée implicite de l'enseignant lorsqu'il décide de passer ce film à ses élèves est : « je leur passe le film et c'est tout ». Toutefois certaines écoles s'engagent pleinement dans la commémoration du coup d'Etat et la transmission de la mémoire qui va avec en organisant notamment des charla en collaboration avec des organismes des droits de l'homme :

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Charla réalisé à l'école Mariano Acosta à Buenos Aires le 23 mars 2009, filmée par l'auteur.

La question de la transmission de la mémoire de la dictature fait débat en Argentine. Le gouvernement promeut une politique de commémoration dans les écoles sans répondre aux besoins des enseignants ne leur fournissant ni matériaux ni formation adéquates. C'est pour pallier à ce manque que la Comision por la Memoria de la Plata a créé des cours de formation pour les enseignants du secondaire dans le cadre de l'Aera de Investigacion y Ensenanza. La formation proposée a été reconnue par la Direction Générale de la Culture et de l'Education de la Province de Buenos Aires. Un programme a aussi été créé en 2002 pour les élèves du secondaire : « Jovenes y Memoria, Recordamos para el futuro » afin de promouvoir le traitement de la dernière dictature dans le secondaire.

Débat autour d'un mot : le cas argentin un « génocide » ?

Pour les argentins, il ne fait aucun doute que la forte répression qui a sévit dans le pays entre 1976 et 1983 est un génocide. On retrouve ce terme dans les discours, sur les murs, à l'université, dans les manifestations mais aussi dans les ouvrages universitaires. Mais ce qualificatif ne fait pourtant pas l'unanimité, notamment au regard de la définition qu'en donne l'ONU selon laquelle le génocide entendu comme un acte commis dans l'intention de détruire, en tout ou en partie, à un groupe national, ethnique, racial ou religieux, tel qu'une atteinte grave à l'intégrité physique ou mentale de membres de groupes, la soumission intentionnelle du groupe à des conditions d'existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle, ou qui vise à entraver les naissances au sein du groupe, des transferts forcés d'enfants du groupe à un autre groupe.

Aujourd'hui le terme « génocide » est entré dans le vocabulaire courant et est donc parfois utilisé, à tort, pour qualifier des crimes de grandes ampleurs sans qu'ils appartiennent à la définition juridique le définissant.En l'occurrence, le cas argentin correspond davantage à la catégorie des crimes contre l'humanité. Ainsi, l'article 7 du Statut de Rome définit onze actes constitutifs de crimes contre l'humanité, lorsqu'ils sont commis « dans le cadre d'une attaque généralisée ou systématique dirigée contre toute population civile et en connaissance de l'attaque » :

  • le meurtre
  • l'extermination
  • la réduction en esclavage
  • la déportation ou le transfert forcé de population
  • l'emprisonnement ou autre forme de privation grave de liberté physique en violation des dispositions fondamentales du droit international
  • la torture
  • le viol, l'esclavage sexuel, la prostitution forcée, la grossesse forcée, la stérilisation forcée ou toute autre forme de violence sexuelle de gravité comparable ;
  • la persécution de tout groupe ou de toute collectivité identifiable pour des motifs d'ordre politique, racial, national, ethnique, culturel, religieux ou sexiste, ou en fonction d'autres critères universellement reconnus comme inadmissibles en droit international, en corrélation avec tout acte visé dans le présent paragraphe ou tout crime relevant de la compétence de la Cour
  • la disparition forcée de personnes
  • le crime d'apartheid
  • d'autres actes inhumains de caractère analogue causant intentionnellement de grandes souffrances ou des atteintes graves à l'intégrité physique ou à la santé physique ou mentale.

Les Argentins basent leur argumentation sur la notion de génocide politique, comme le confirmait Augustin Cetrangolo lors de notre entretien. En effet selon eux, la répression ayant touché principalement des activistes de gauches, le gouvernement aurait mis en place un système répressif visant à l'élimination totale de ce groupe en particulier. Le génocide politique fut reconnu dans la première assemblée générale de l'ONU en décembre 1946 avant d'être exclu de la définition de génocide en 1948. Depuis, massacres de masse et déportations, dont les critères de discrimination ne sont ni ethniques, ni nationaux, ni religieux, ni raciaux, ne sont pas reconnus comme un génocide.

En guise de conclusion...

La société argentine a, comme nous l'avons vu, soif de justice. L'Etat tente de rassasier cette soif par des actions symboliques. La dernière dictature est omniprésente et déchaine encore les passions. Elle fait encore débat entre ceux qui condamnent, à juste titre ses crimes et ceux qui tentent de l'expliquer. Comme je l'ai dit il n'est pas rare d'entendre des témoignages tels que « à moi ils ne me firent jamais rien. S'ils ont tué des gens c'est bien pour quelque chose, parce que certaines choses se sont passées. Moi je montrais mes papiers et ils me disaient « D'où vous venez ? » « Du travail » et ils me laissaient passer. (...) Ils disent qu'ils ont tué beaucoup d'innocents. Qu'est ce que j'en sais moi. Mais il y avait des gens qui...J'ai connu des muchachos qui circulaient armés qui étaient étudiants mais qui étaient aussi communistes ». Le débat est donc loin d'être clos, il tendrait même à être de plus en plus animé avec la réouverture des procès longtemps laissés de côté. L'absence d'archives, quelles aient été détruites, quelles soient cachées ou classées confidentielles, est toutefois à déplorer car elles répondraient certainement à bien des questions. C'est là un des aspects du combat des organisations des Droits de l'homme qui demandent l'ouverture ou « l'apparition » d'archives. Ces organismes ont vu leur rôle changer depuis la fin de la dictature. Ils ne sont plus seulement des Comités de soutien pour les familles de disparus, mais aussi des membres à part entière dans l'élaboration d'une mémoire collective. Ils enquêtent sur la disparition de personnes, retrouvent des disparus, intentent des procès, militent pour l'ouverture d'archives, pour la récupération de lieux de mémoire. Ils élaborent aussi des outils pour la transmission de la mémoire et la formation des enseignants, comme la Comision Provincial por la Memoria, organisent des colloques pour réfléchir à l'élaboration de cette mémoire collective qui semble si nécessaire à la démocratie argentine. Ils sont très actifs et ont une place privilégié dans la société. Cette dernière participe ponctuellement à la mémoire de la dernière dictature, lors de commémorations ou de jugements d'anciens répresseurs. Mais la dernière dictature dérange. Beaucoup souhaiterait oublier ce qui s'est passé pour regarder vers le futur. Les jeunes générations se montrent intéressées, lors de charla par exemple, quand elles écoutent les histoires personnelles de jeunes gens tel qu'Augustin Cetrangolo, mais une fois le débat clos, ils s'empressent tous de sortir, et les discussions de récré habituelles reprennent le dessus. Enfin, face aux difficultés économiques et sociales qui secouent ponctuellement le pays, la mémoire de la dictature paraît bien lointaine.

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 Pour une explication détaillée de la théorie de « los dos demonios », se reporter à la préface de la première édition du Nunca Mas

« La historia de la memoria », Gabriela Cerruti, Puentes N°3, Comision por la Memoria, La Plata, mars 2001

Carlos Menem fut président de la République argentine du 8 juillet 1989 au 10 décembre 1990.

VERBITSKY, Horacio, El vuelo, Buenos Aires, Sudamericana, 2006

Nestor Kirchner fut président de la République argentine du 25 mai 2003 au 10 décembre 2007.

Se reporter à l'article de Clarin du 5 novembre 2008 (http://www.clarin.com/diario/2008/11/05/elpais/p-01795935.htm)

Voir Clarin : http://www.clarin.com/diario/2009/05/30/elpais/p-01929072.htm et http://www.clarin.com/diario/2009/01/09/um/m-01836573.htm

Présidente de l'Association des Grandes mères de la place de Mai.

L'Association est originale de par son organisation horizontale, il n'y a pas de président au sein de celle-ci, ni de financement. Elle vit seulement de l'apport des ses membres.

Interview de l'auteur à Buenos Aires le 6 mars 2009.

Voir Clarin, http://www.clarin.com/diario/2008/12/26/elpais/p-01828704.htm

Le 24 mars 2008, par exemple, lors de la commémoration du coup d'Etat, les jeunesses K (Kirchneriennes) ont fait un escrache au domicile de Martinez de Hoz (ministre de l'économie sous le gouvernement Videla, de 1976 à 1980). La marche est parti de la Place de Mai jusqu'au domicile de celui-ci.

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Il avait été arrêté le 27 octobre 1976.

Interview de janvier 1998 par des journalistes de Tres Puntos, cité dans Mendes France, Tristan, Gueule d'ange, France, Favre, 2003.

Un véritable bras de fer eut lieu entre l'Armée et le gouvernement Alfonsin. Celui-ci dut affronter de nombreuses manaces de coup d'Etat, ce qui explique notamment les lois d'amnistie des années 1986-1987. En décembre 1987, l'état-major demanda à Alfonsin de signé la promotion d'Astiz au rang de capitaine de frégate, comme son ancienneté lui en donnait le droit , sans quoi le président s'exposait à une démission collective de tout l'état major, ainsi qu'une menace à demi-mot de coup d'Etat militaire.

Cristina Kirchner est présidente de l'Argentine depuis le 10 décembre 2007.

Voir Clarin, http://www.clarin.com/diario/2008/12/19/elpais/p-01825293.htm

Pour une autre analyse régionale, voir l'article de Susana Debattista "Los caminos del recuerdo y el olvido: la escuela media neuquina, 1984-1998" dans JELIN, E, LORENZ, F.G, (Comp.), Educación y memoria. La escuela elaborada el pasado, Memorias de la represión, Siglo XXI, Madrid, 2004

RAGGIO, Sandra, Cuando la escuela da la palabra, Puentes N°7, Comision provincia por la Memoria, La plata, juillet 2002.

Federico Lorenz est historien et enseignant. Spécialiste des thèmes relatifs à l'histoire récente de l'Argentine, spécialement de la guerre des Malouines et du terrorisme d'Etat. Il fût le coordinateur de la Escuela Capacitacion Docente (CePA) du gouvernement de la ville de Buenos Aires.

JELIN, E, LORENZ, F.G, (Comp.), op.cit.

Expérience personnelle de l'auteur.

La Noche de las Lapices fut le nom de l'opération lancé par le gouvernement dictatorial contre des élèves du secondaire (âgés entre quatorze et dix-sept ans). L'opération fut lancée le 16 septembre 1976 et dura quelques jours suivant. Une dizène d'élèves furent séquestrés et seulement quatre seulement ont survécu dont Pablo Diaz, qui à participer à la réalisation du film « la Noche de los Lapices » en 1987.

La Comision por la Memoria de la Province de Buenos Aires est un organisme public crée en juillet 2000. La Comision travail surtout le traitement des archives, la communication et la culture, la formation d'enseigants sur le thème de la dictature et un comité contre la dictature. Voir le lien suivant : http://www.comisionporlamemoria.org/comision-acerca.htm

Pour plus de détails concernant le programme, voir le lien suivant : http://www.comisionporlamemoria.org/jovenesymemoria/el-programa.htm

L'article 2 de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, adoptée par l'assemblée générale des Nations unies, le 9 décembre 1948.

Définition de Wikipedia ; voir aussi l'article sur : http://www.rue89.com/explicateur/le-genocide-un-crime-a-definition-variable

Définition de Wikipedia

LEVIN, Florencia, Arqueologia de la memoria. Algunas reflexiones a proposito de los vecinos del horror. Los otros testigos, disponible sur: www.riehr.com.ar