Au-delà des mobilisations médiatiques: les expériences politiques des jeunes brésiliens

A propos de Lucia Rabello de Castro, Marco Aurélio Prado & Claudia Mayorga (org.) “Juventude e A Experiencia da Politica No Contemporaneo”, Rio de Janeiro: Contracapa, 2013.

 

Au cours de la dernière décennie, l’une des contributions majeures des « youth studies » est d’avoir montré que les jeunes ne sont pas seulement des « citoyens de demain en formation », rôle dans lequel les cantonne l’institution scolaire, les politiques de la jeunesse ou les organisations de la société civile : ils sont dès aujourd’hui des acteurs importants de nos démocraties, de nos sociétés et de notre monde. Les principaux auteurs de cet ouvrage ont activement participé à cette évolution de la littérature internationale.

Si certains en doutaient encore, l’année 2011 est venue démontrer à quel point ces jeunes sont des acteurs majeurs de nos sociétés. Ils ont joué un rôle de premier plan dans les révolutions arabes. Ils ont initié le mouvement du 15 mai en Espagne pour dénoncer une « démocratie sans choix » et occupé les places publiques en Europe et dans les Amériques contre la soumission des décideurs politiques à la dictature des marchés financiers et aux grandes entreprises. Au Chili et au Canada, ils ont organisé des mobilisations étudiantes. Au Mexique, ils ont opposé la créativité, l’art et la poésie à la violence. En Chine, ils ont fait grève pour obtenir de meilleures conditions de travail et sont devenus des cyber-activistes pour l’information et la démocratie. Avec Anonymous, ils sont aussi devenus des hackers pour défendre la liberté d’expression et dénoncer les abus des pouvoirs économiques. Ces jeunes révoltés qui ont marqué l’année 2011 ne se sont pas contentés de dénoncer et de réclamer de meilleures démocraties. Ils ont également expérimenté des modalités d’une démocratie directe et ancrée dans les quartiers. Ils ont pour cela redéployé des formes d’engagement inspirées de l’altermondialisme, et en particulier des jeunes « alter-activistes »: une volonté de mettre en œuvre les pratiques d’une démocratie participative ; un engagement qui fait la part belle à la subjectivité, la créativité, la transformation de soi, l’expérience et l’expérimentation ; des campements qui sont à la fois des lieux d’échanges, de résistance, d’expression et d’ expérimentations d’une démocratie directe et horizontale ; un usage créatif des nouvelles technologies et des connexions en réseaux ; une capacité à s’inscrire dans des enjeux globaux tout en restant prioritairement ancrés dans l’espace local.

Au Brésil, c’est en juin 2013 que des centaines de milliers de jeunes ont envahi les rues et les places. Les auteurs de cet ouvrage publié deux mois avant ces mobilisations présentent une analyse fine du terreau dans lequel elle plonge ses racines. Il rappelle que les aspects les plus médiatiques des mobilisations récentes ne sont que la partie immergée d’un iceberg. Les auteurs nous aident à mieux comprendre ce qui est au cœur de ces mobilisations mais reste pourtant peu visible dans la presse et auquel seul des travaux de terrain conséquents nous permettent d’accéder. Leurs études de cas soulignent l’existence d’une grande envie de participer chez ces adolescents et ces jeunes, de devenir acteur de leur vie et de leur monde, que ce soit en prenant part aux décisions, en s’organisant ou en organisant des actions expressives originales qui interpellent parce qu’elles rompent la routine du quotidien. Au moment où, à travers le monde, de nombreux chercheurs se sont empressés de multiplier les publications sur des mouvements très médiatiques et relativement éphémères, l’un des grands mérites de cet ouvrage est de rappeler avec force que la participation politique des jeunes ne se réduit pas à ses aspects les plus visibles et les plus médiatisés. C’est au contraire souvent loin des projecteurs des médias, à l’école dans la famille, leur quartier que la plupart des jeunes s’engagent et deviennent acteurs de leur vie et de leur monde, qu’ils se construisent comme sujets et expérimentent la démocratie.

Pour comprendre les modalités de la participation sociale et politique des adolescents dans les espaces de leur vie quotidienne, depuis l’école jusqu’aux loisirs en passant par le quartier, la musique et la sexualité, les équipes réunies par Lúcia Rabello de Castro, Claudia Mayorga et Marco Aurélio Máximo Prado ont articulé une démarche construite autour de trois exigences. Premièrement, elle s’inscrit dans une perspective interdisciplinaire. La majorité des auteurs ancrent leurs travaux dans la psychologie et la psychologie sociale apportent une grande sensibilité à l’individu dans sa singularité et aux processus de construction de soi. Les auteurs mobilisent également les travaux de philosophes qu’ils mettent en perspective à partir de terrains de recherche et d’enquêtes sociologiques. Ils s’inscrivent ainsi pleinement dans la sociologie de la jeunesse et contribuent à une meilleure compréhension des enjeux contemporains de la démocratie, qui est au cœur des sciences politiques.

Deuxièmement, elle se fonde sur des travaux de terrain et sur des données empiriques dont l’ampleur et la diversité méritent d’être soulignées, de même que l’usage de différentes méthodes d’investigation (analyses de données quantitatives et qualitatives, enquêtes par questionnaires, entretiens, focus groups, études de cas,…). Les coordinateurs de chacune des recherches sont parvenus à entrainer dans leurs sillages des jeunes chercheurs particulièrement prometteurs. Leurs études de cas nous font pénétrer dans des espaces de participation très divers, comme ces mouvements qui « libèrent les livres », des groupes musicaux mais aussi dans les classes et les écoles. Ces travaux de terrains ont été réalisés dans différents contextes sociaux et culturels, dans des villes brésiliennes mais aussi auprès d’une jeunesse rurale, trop souvent négligée par les chercheurs et auxquels un chapitre particulièrement intéressant est consacré. Il souligne combien les formes de la participation, la culture sociale et familiale dans laquelle elle s’inscrit et les obstacles que ces jeunes y ont à surmonter sont bien différents de ceux des jeunes urbains. Ces recherches empiriques menées dans différents contextes rappellent que l’expérience de la jeunesse se traduit de manière différente en fonction du milieu social et familial, du milieu scolaire et du lieu de vie. Cette diversité se reflète dans les conceptions et pratiques de la participation : tous les jeunes ne participent pas de la même manière et n’ont pas les mêmes attentes. Les préoccupations, les relations aux institutions politiques et de la société civile, les visions du monde et de la démocratie varient, comme le montre par exemple les différences observées entre les préoccupations exprimées par les élèves de différents réseaux scolaires de Rio de Janeiro ou les différences observées entre les différentes villes et régions du pays. Il est dès lors nécessaire de distinguer différentes formes de participation et de rappeler que, si certains jeunes sont séduits par des pratiques innovantes qui donnent une large place à la créativité, à la subjectivité et aux réseaux d’autres adoptent des formes d’engagement très classiques ou sont séduits par des organisations qui n’ont rien d’innovant.

Troisièmement, les auteurs de cet ouvrage dressent les contours d’une perspective analytique très stimulante qui accorde une place centrale à la subjectivation et à la construction de soi comme sujet et acteur. Plusieurs d’entre eux s’appuient pour cela sur la philosophie de Jacques Rancière. Ils ne se contentent pas de la reproduire. Sur la base d’une solide récolte de matériaux empiriques, ils l’approfondissent, la nuancent et la font évoluer. Ils dessinent alors les contours d’une perspective qui dépasse les clivages entre participation des jeunes et démocratie des adultes, entre construction de soi et engagement et entre espace public et lieux de la vie quotidienne. La contribution majeure de cet ouvrage collectif réside ainsi dans le dépassement de deux clivages qui marquent encore trop souvent les analyses de la participation sociale et politique : celui qui sépare l’engagement public et les lieux de la vie quotidienne et celui qui sépare la construction de soi et la subjectivation d’un côté, l’espace public et la démocratie de l’autre.

D’une part, la participation politique continue d’être trop souvent pensée à partir d’analyses d’un espace public déconnecté des lieux de la vie quotidienne, comme s’il existait une frontière entre la vie de tous les jours et la démocratie, comme si l’espace publique et la vie constituaient deux sphère séparées et que seules comptaient les actions qui trouvaient un écho dans les médias ou dans la politiques institutionnelles. Cet ouvrage nous montre au contraire toute l’importance de la participation dans toutes les sphères de la vie. Il rompt la déconnexion entre la vie quotidienne et la vie politique, ce qui n’est évidemment pas sans susciter de tensions et nous engage à penser autrement les institutions, à commencer par l’école. Deux chapitres de cet ouvrage offrent ainsi au lecteur un vibrant plaidoyer pour sortir l’éducation des impasses de la subordination et contre la normalisation de la condition d’élève. Bien au-delà de l’école, les autres contributions soulignent la nécessité de sortir de la normalisation de la condition de citoyen. A partir de recherches consacrées aux adolescents et aux jeunes, c’est un aspect fondamental des démocraties contemporaines qui est ici abordé. La citoyenneté ne se joue pas que dans des arènes institutionnelles et là où l’attendent journalistes et politologues. Elle est présente dans chacun des espaces de la vie quotidienne. A la centralité d’une vie politique dominée par la présence de héros publics succède une participation démocratique ancrée dans la vie quotidienne, à laquelle José Nun, Alberto Melucci ou Jacques Rancière ont appelé de leurs vœux. Loin des grandes idéologies, c’est une révolte pratique, qui en appelle à la construction d’autres manières de faire, d’autres sociabilités, d’autres formes de vie. 

D’autre part, cet ouvrage nous montre à quel point ces dimensions subjectives sont au cœur de la participation et de l’engagement, de la construction de soi comme individu et comme acteur. Il s’inscrit dans une tendance dynamique et innovante de la sociologie des mouvements sociaux qui se centre sur l’acteur (plutôt que les structures), sur les individus (plutôt que sur les organisations) et sur la nécessité de prendre en compte à la fois les logiques d’action et la subjectivité des acteurs. Les auteurs sont particulièrement sensibles aux aspects les plus personnels et subjectifs de l’engagement, négligés par les théories structurelles ou celles de la mobilisation des ressources. Pour comprendre ces engagements sociaux et politiques, nous ne pouvons nous limiter à la dimension publique et politique des individus. Nous  devons prendre en compte leurs émotions, leur subjectivité et leur créativité. Le caractère performatif et transformateur de l’engagement lie d’ailleurs intimement la construction de soi et l’engagement dans l’espace public : en s'affirmant comme sujet, l'individu devient acteur de sa vie et en se transformant lui-même, il transforme le monde. Face à des instances qui les réduisent au rôle d’ « élèves placés dans une relations d’apprentissage au sein d’un système éducatif », de jeunes ruraux dominés par le patriarcat et les rôles sociaux ou à une société qui nie la sexualité qu’ils ont choisis, ces adolescents et ces jeunes opposent la résistance de leurs expériences singulières, leur subjectivité, leur créativité. Plusieurs chapitres de cet ouvrage apportent une contribution essentielle en soulignant que l’esthétique et l’art permettent aux jeunes de dire, faire, voir et raconter les caractères les plus singuliers et subjectif de leur conditions, qui se révèlent collectives lorsqu’elles s’articulent aux autres dans un engagement à la fois personnel et public. Leur engagement, leur participation sociale et politique n’est cependant pas uniquement centrée sur l’art pour l’art et l’esthétique pour elle-même, mais sur l’art et l’esthétique comme des lieux d’expression de subjectivités articulée à l’affirmation d’une volonté d’être acteur de sa vie et de son monde.

L’engagement et la créativité de ces jeunes et de ces adolescents sont de bon augure pour la vitalité démocratique du Brésil de demain. Mais ce qui se lit dans ces pages, c’est surtout de la démocratie telle qu’elle se vit aujourd’hui. Cette démocratie ne se limite pas à la sphère de la politique institutionnelle. Elle se réalise et s’expérimente dans la participation dans tous les lieux et espaces de la vie et s’incarne dans la volonté de ces adolescents et de ces jeunes de participer, d’être des acteurs de leur vie et de leur monde. C’est autour de ce constat et forts de leurs recherches empiriques que les chercheurs réunis dans cet ouvrage posent les jalons d’une perspective analytique particulièrement stimulante et qui est appelée à trouver un large écho parmi ceux qui s’intéressent à la jeunesse et à la démocratie au Brésil et dans le monde.

 

Geoffrey Pleyers

Chercheur qualifié FNRS à l’Université de Louvain et au CADIS/EHESS.