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Repenser les choix nucléaires, un manifeste

 Illustration abstraite

Avec l’arrivée au pouvoir de Donald Trump et les tensions entre la Russie et l’OTAN, les armes nucléaires sont à nouveau un sujet de préoccupation, et pas seulement celles de Pyongyang, ou celles dont les experts nous disent depuis dix ans que l’Iran va s’en doter à très court terme.  Alors que les Etats dotés ont ou sont en voie de lancer des programmes dits de « modernisation » qui engagent leurs communautés politiques pour au moins trente ans et qu’un traité visant à interdire les armes nucléaires va être négocié à Genève, des choix cruciaux attendent les dirigeants des Etats dotés d’armes nucléaires dans les cinq prochaines années. C’est dans ce cadre que la recherche a un rôle essentiel à jouer.  Un débat public éclairé exige qu’une recherche indépendante éclaire les termes des paris présentés. 

Le premier programme de recherche indépendant sur les questions nucléaires et transparent sur ses sources de financement

Contre les trois fatalismes de la prolifération perçue comme loi de l’histoire globale, du nucléaire comme inconnaissable, et de la subordination aux pouvoirs en place comme condition de l’accès à des informations pertinentes sur le sujet, ce programme réaffirme la fécondité et la nécessité d’une approche interdisciplinaire de sciences sociales pour élucider les paris implicites qui fondent les choix nucléaires proposés, ou pas, aux citoyens.

Récusant les postures de l’inconnaissable et de l’autocensure au nom d’un espoir d’accès, nous affirmons que la rigueur des modalités d’accès à cette connaissance jugée impossible est garantie par une indépendance vis-à-vis de tous les intérêts en présence et l’autorité incontestée d’un conseil scientifique de la chaire composé de 11 experts choisis pour leur contribution reconnue internationalement à la connaissance sur le nucléaire en particulier, la sécurité internationale ou les sciences humaines. La chaire sécurité à Sciences Po est le premier programme de recherche sur les questions nucléaires en France, strictement indépendant, et transparent sur ses sources de financement.

Repenser les termes des choix nucléaires à partir de quatre axes de recherche

Le programme de recherche dont j’ai la responsabilité dans le cadre de la chaire d’excellence junior en études de sécurité au CERI (USPC) se saisit de ce défi. Il déploie une conceptualisation renouvelée de la vulnérabilité, incluant ses composantes épistémiques et politiques, pas seulement matérielles. En effet, dans un contexte d’information rare, secrète et manipulée, où la guerre nucléaire que tout le monde veut éviter est sans précédent, les savoirs nucléaires et l’horizon des possibles qu’ils définissent sont beaucoup plus contingents qu’il n’y paraît. Ils dérivent de quatre types de présuppositions ou préconditions que nous étudions:

1)    des institutions nucléaires porteuses d’une autorité spécifique

2)    des catégories spécifiques pour penser le problème, qui ont pour la plupart été forgées entre 1945 et 1965 et qui restent présentées comme un champ lexical indépassable.

3)    des événements passés jugés susceptibles de porter des leçons sur ce qui peut ou doit être fait en matière nucléaire (la crise dite « de Cuba » de 1962 est exemplaire de ce point de vue parce qu’elle continue de faire référence, de même que les bombardements matriciels d’Hiroshima et Nagasaki sur lesquelles travaillent mes assistantes de recherche Alicia Jensen et Anushka Kaushik) et les modalités spécifiques de mémorialisation.

4)   des imaginaires des futurs possibles et impossibles qui eux aussi ont une historicité à étudier qui constitue l’horizon du débat présent. 

Si l’humanité joue aux dés au bord du précipice, la modeste tâche du chercheur, que lui seul peut accomplir, consiste, à élucider les formes des facettes avant qu’ils ne soient lancés au nom de tous.