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14 octobre 2014

Sciences Po | Ceri - CNRS  
     
 

Édito

  Elections au Brésil : bouleversements sociaux sans réalignements politiques  
     
 

Par Olivier Dabène, professeur des Universités à Sciences Po

A l’issue d’une campagne électorale aux multiples rebondissements, le premier tour des élections brésiliennes du 5 octobre 2014 a rendu un verdict conforme aux équilibres politiques du pays depuis vingt ans*. Le deuxième tour de la présidentielle opposera le 26 octobre le Parti des Travailleurs (PT) au Parti de la Social Démocratie Brésilienne (PSDB), comme lors des cinq précédentes élections**. La troisième voie qu’a tenté d’incarner Marina Silva n’a finalement pas séduit au-delà des 20% qu’elle avait déjà obtenus en 2010.

Dilma Rousseff, la présidente sortante du PT candidate à la réélection, et surtout Aécio Neves, le candidat du PSDB, reviennent pourtant de loin. Celle qui a succédé en 2011 à Lula, alors au faîte de sa popularité, est longtemps parvenue à préserver le capital de soutiens hérité de son prédécesseur, en dépit d’un ralentissement de l’économie provoqué par la fin du boom des exportations de matières premières.

En mars 2013, 56% des Brésiliens interrogés par Data Folha font part de leur intention de voter pour Dilma Rousseff aux élections de 2014. Marina Silva est alors créditée de 14% et Aécio Neves de 10%. Trois événements viennent alors rebattre les cartes.

En juin 2013, les impressionnantes mobilisations sociales ébranlent la présidente. Dilma Rousseff s’effondre dans les sondages, à 29%, contre 18% pour Marina Silva et 15% pour Aécio Neves. Fin 2013, les stratèges du PT se réjouissent de voir la présidente remonter à 47% dans les enquêtes, mais le premier semestre de 2014 ne lui est pas favorable. A l’approche de la coupe du monde de football, les manifestations se multiplient dans le pays. L’événement donne de la visibilité aux revendications des classes moyennes concernant les investissements publics, sacrifiés sur l’autel du Mundial et des dépenses extravagantes qu’il occasionne. Les adversaires de Dilma Rousseff ne tirent pas profit de cette séquence, car ils ne peuvent pas s’aligner sur le mot d’ordre des manifestants "No vai ter copa" (la coupe du monde n’aura pas lieu).

Le 13 août 2013, un événement tragique vient à nouveau relancer la campagne. Marina Silva n’ayant pu candidater au nom de son parti, Red de sostinibilidad (dont le Tribunal suprême électoral n’a pas légalisé la création faute de nombre suffisant de signatures), elle avait adhéré au Parti socialiste brésilien (PSB) pour devenir la colistière d’Eduardo Campos. Or celui-ci disparaît dans un accident d’hélicoptère le 13 août, et Marina Silva devient candidate à sa place. Alors que le ticket Campos–Silva ne décollait pas dans les sondages, les intentions de vote bondissent de 8% à 34% dès lors que la candidature du PSB est portée par Marina Silva. Celle-ci se retrouve à égalité avec Dilma Rousseff, reléguant Aécio Neves à une distante troisième place (15%).

Les deux derniers mois de la campagne sont marqués par un effritement régulier des soutiens à Marina, qui profitent tant à Dilma qu’à Aécio. L’icône Marina Silva résiste mal aux attaques lancées contre elle. Le positionnement politique de la militante de gauche, attachée à la défense de l’environnement, apparaît progressivement ambigu, voire contradictoire. Dans la dernière ligne droite, les machines politiques du PT et du PSDB font la différence.

Quelles leçons peut-on tirer de ce premier tour ? Usé par douze ans de pouvoir et de nombreux scandales de corruption, malmené pendant la campagne, et surtout handicapé par une conjoncture économique très défavorable, le PT est parvenu à limiter ses pertes. Dilma Rousseff recule de 5 points par rapport au premier tour de 2010, mais arrive en tête. Le PT perd 18 sièges à la chambre des députés fédérale et un sénateur, mais il fait élire trois gouverneurs des Etats fédérés dès le premier tour et pourrait égaler ou même dépasser son score de 2010 (il avait obtenu à l’époque cinq postes de gouverneurs). Le recul du PT profite à ses adversaires, comme le PSDB et le PSB, mais aussi à des petites formations. Avec 28 partis représentés, l’Assemblée fédérale pour la période 2015-2019 sera la plus fragmentée de l’histoire du Brésil, ce qui ne facilitera guère la tâche de l’exécutif qui devra, comme toujours, marchander le soutien de nombreux députés.

Au-delà, ce premier tour montre que les bouleversements sociaux qu’a connus le pays depuis une décennie ne se traduisent pas par des réalignements politiques. Selon Data Popular, le contraste entre les électeurs de 2002 (première victoire de Lula) et de 2014 est saisissant : 29% des électeurs avaient un contrat de travail en 2002, contre 43% en 2014 ; la proportion d’électeurs disposant d’un niveau d’éducation primaire a chuté de 66% à 43% ; la catégorie des revenus intermédiaires est passée de 39% à 56% de la population.

De nombreux observateurs s’interrogeaient sur le comportement électoral de la "nouvelle classe moyenne" brésilienne et y voyaient une des clefs du scrutin. Cette élection montre que les 40 millions de personnes sorties de la pauvreté dans les années 2000 ne forment pas une "classe" homogène. Au plan géographique et sociologique, la division entre le Brésil du nord et du nord-est d’une part, et celui du sud d’autre part, se consolide. Les Brésiliens du nord, sortis de la misère rurale mais toujours vulnérables, restent fidèles au PT. Ceux, plus jeunes, plus diplômés, vivant dans les grandes villes du sud, et qui étaient dans la rue en juin 2013 pour exiger des services publics de qualité dans le domaine de l’éducation, de la santé ou des transports, ont lâché le PT, mais sans tomber dans le rejet du système. L’addition des abstentionnistes, des votes blancs et des votes nuls représente 29% des inscrits, contre 36% en 2002. Les déçus du PT qui se sont tournés vers Marina Silva n’iront sans doute pas spontanément vers Aécio Neves au deuxième tour. Au total, le vote rétrospectif de reconnaissance du nord et le vote prospectif d’impatience du sud se sont équilibrés.

L’explication de ce décalage entre les évolutions sociales et politiques du Brésil réside sans doute en partie dans l’efficacité des grands partis politiques, qui savent mobiliser leurs troupes, mais aussi dans l’incapacité de l’opposition à incarner une alternative politique crédible, alors même qu’une large majorité de la population (près de 74% selon des sondages) souhaite un changement.

Le défi de Dilma Rousseff au deuxième tour consiste à consolider son image d’une présidente garante des acquis sociaux qui sait faire face aux difficultés, là où son adversaire tentera de montrer qu’il ne menace pas les premiers mais qu’il offre un surcroît d’efficacité pour relancer l’économie.

Pour l’un comme pour l’autre, le défi consistera d’abord à construire une majorité pour gouverner***.

___________________

* A l’occasion des élections générales de 2014, les Brésiliens étaient appelés à élire leur président et les gouverneurs des 27 Etats de la Fédération et à renouveler les chambres de députés (fédérale et dans chacun des 27 Etats), et un tiers du Sénat fédéral.

** Dilma Rousseff (PT) obtient 41,59% des voix, devant Aécio Neves (33,55%) et Marina Silva (21,32%). Voir le dossier sur le site web de l’OPALC.

*** Les défis qui se présentent pour le Brésil en 2015 feront l’objet d’une autre analyse qui sera publiée prochainement sur le site du CERI.

 
 

 

VIENT DE PARAÎTRE

         
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Francesco Ragazzi, Vers un "multiculturalisme policier" ? La lutte contre la radicalisation en France, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni

Les Etudes du CERI, n° 206, septembre 2014.

 
         
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Kathy Rousselet, From juvenile system reform to a conflict of civilizations in contemporary Russian society

Les Etudes du CERI, n° 204 bis, juin 2014.

 
         
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François Bafoil, Emerging Capitalism in Central Europe and Southeast Asia. A Comparison of Political Economies

Editions Palgrave Macmillan, coll. International Relations and Political Economy, 2014, 256 p. Site de l'éditeur.

 
         
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Denis Lacorne, Justin Vaïsse, Jean-Paul Willaime (dir.), La diplomatie au défi des religions. Tensions, guerres, médiations

Paris, Odile Jacob, 2014, 360 p.

 
         
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Nadège Ragaru (dir.), La Shoah en Europe du Sud-Est. Les Juifs en Bulgarie et dans les territoires sous administration bulgare (1941-1944)

Paris: Editions du Mémorial de la Shoah, 2014. Disponible en version e-book.

 
         
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Elsa Tulmets, East Central European Foreign Policy in Pespective. Back to Europe and the EU's Neighbourhood

Palgrave Macmillan, 2014, 344 pages.

 
         
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Antoine Garapon, David Schimmel, Stéphanie Balme, Li Bin et Jean-Louis Langlois, Le procès civil en version originale. Cultures judiciaires comparées. France, Chine, Etats-Unis

Paris, Lexis Nexis / Institut de Hautes Etudes sur la Justice, 2014. Ebook.

 

COUP D'ŒIL

  Deux chercheurs du CERI participent à un nouveau projet de recherche ANR  
     
 

Le projet de recherche ProsCrim. La traite des êtres humains saisie par les institutions. Une comparaison France / Allemagne a été lancé le 1er septembre 2014. Coordonné par Mathilde Darley (CNRS-CESDIP-Centre Marc Bloch Berlin) et Rebecca Pates (Université de Leipzig), il bénéficie d’un co-financement par l’Agence nationale de la recherche (ANR) et la Deutsche Forschungsgemeinschaft (DFG). L’équipe interdisciplinaire du projet est composée de chercheurs et post-doctorants français et allemands spécialistes des questions de traite, prostitution et/ou traitement policier des déviances. Elle inclut, outre les coordinatrices, deux chercheurs du CERI, Gilles Favarel-Garrigues et Nadège Ragaru, ainsi que Milena Jaksic, Fabien Jobard, Gwénaëlle Mainsant et Lilian Mathieu pour l’équipe française ; Anne Dölemeyer, Julia Leser, Daniel Schmidt et Christiane Howe pour l’équipe allemande.

Le projet vise à interroger les interactions entre prostituées migrantes et institutions chargées de leur contrôle et/ou prise en charge au regard des mécanismes de catégorisation institutionnelle. Il s’agit notamment de s’intéresser au rôle particulier que revêt la qualification de "victime de la traite" au prisme de laquelle il semble que la prostitution de femmes étrangères soit souvent envisagée par les discours médiatiques et politiques dominants. La mise en perspective des régimes différenciés de régulation de la prostitution (réglementariste en Allemagne et abolitionniste en France) doit permettre d’interroger le poids du cadre légal sur les pratiques d’administration mises en œuvre localement. Le projet entend contribuer à enrichir les travaux disponibles à travers une démarche méthodologique originale alliant analyse du cadre légal national et international d’une part et ethnographie des pratiques étatiques et associatives de contrôle et/ou de prise en charge des prostituées étrangères d’autre part. La confrontation entre discours et pratiques visera notamment à mettre à jour la manière dont sont (ou non) mobilisées, dans les interactions quotidiennes avec les "publics" visés, les catégories prévues par le cadre légal, et notamment ici celle de "victime de la traite". Il s’agira aussi, au-delà du cas particulier de la traite, de chercher à saisir les évolutions de l’action publique dans le domaine de la sécurité et d’inscrire les analyses dans un ensemble de recherches plus vaste articulé autour de la sociologie de l’Etat et de ses agents.

BRÈVES

  Christophe Jaffrelot honoré par deux prix pour son récent ouvrage sur le Pakistan  
     
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Pour son ouvrage "Le syndrome pakistanais" paru en 2013 aux éditions Fayard dans la collection "Les grandes études internationales" du CERI, Christophe Jaffrelot a obtenu le Prix Brienne du ministère de la Défense, qui lui a été attribué en septembre 2014, ainsi que le Prix Joseph du Teil de l'Académie des Sciences Morales et Politiques, qui lui sera remis le 17 novembre prochain.

A ces deux distinctions vient s'ajouter un Prix d'excellence Ramnath Goenka, décerné à Christophe Jaffrelot par The Indian Express pour deux de ses articles portant sur le rôle des religieux hindous dans le jeu politique indien.

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13 novembre 2014, 17h-19h

 
 

 

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