Saloth Sâr (Pol Pot)

Date: 
10 Septembre, 2012
Auteur: 
OEMV

Huitième de neuf enfants, Saloth Sâr nait au milieu des années 20 dans une famille prospère d’un village de Prek Sbauv près de Kompong Thom, à 130 km au nord de Phnom Penh. Les registres du protectorat français le font naître en 1928, mais lui-même affirme être né en 1925 (et avoir changé cette date pour pouvoir étudier à ). Son grand-père, notable provincial, vivait sous la protection de la Famille Royale à Phnom Penh. Sâr fut envoyé dans la capitale, où sa cousine Meak était danseuse du Ballet Royal et l’une des favorites du Roi Monivong. Par ailleurs, sa sœur aînée Roeung était concubine du vieux roi. Pol Pot affirmera avoir passé six ans dans un monastère bouddhiste, mais Chandler et Kiernan parlent plutôt de deux ans seulement de noviciat et d’apprentissage des sutras (Kiernan, 1985: 25-27; Chandler, 1992). En 1935, il déménage à l’Ecole Miche, dirigée par des pères français. Elève médiocre, Sâr s’oriente vers une formation technique de charpentier, choix judicieux en raison des carences en techniciens au Cambodge. En 1949, il devance de nombreux candidats et décroche une bourse pour des études d’ingénieur radio en France. Là, sous la tutelle d’un étudiant plus âgé, Keng Vannsak, il s’engage dans le combat pour l’indépendance du Cambodge, soutenu par le PCF. Des analystes tels que Philip Short considèrent que les mauvais résultats académiques de Sârt se révèlent un avantage déterminant au sein d’un PCF anti-intellectualiste, pour qui les paysans sous-éduqués et les travailleurs constituent le vrai prolétariat. Cela lui permet de diriger un groupe d’études, Le Cercle marxiste, qu’il contribue à fonder. Il participe également pendant ses vacances à une brigade internationale du travail où il construit des routes en Yougoslavie. Il aurait alors lu les œuvres de Staline, qu’il dira plus tard avoir trouvé plus accessibles que ceux de Marx et Lénine. Il est également marqué par les traditions révolutionnaires françaises : la Commune de trahie par la bourgeoisie, et la Révolution Française, preuve à la fois que l’alliance des paysans et des intellectuels peut changer le cours de l’Histoire, et qu’une Révolution qui fait les choses à moitié se condamne elle-même (Short, 2004).

Sâr quitte après trois échecs successifs à ses examens. Il retourne au pays en 1953, convaincu de sa vocation de révolutionnaire. Il passe un an dans le maquis de l’est du Cambodge avec les Viet Minh (alors en lutte contre les Français au Vietnam) et rejoint le Parti Révolutionnaire du Peuple Khmer (PRPK), embryon de Parti crée par les Vietnamiens. Après les accords de Genève de 1954, Sâr revient à Phnom Penh avec Tou Samouth, le chef-adjoint du PRPK et participe à l’établissement d’une structure clandestine dans la ville. Sa couverture est celle d’un pigiste et d’un professeur de français, histoire-géographie et éducation civique (Chandler 1992). En 1960, à la fondation du PCK comme Parti indépendant des Vietnamiens, Samouth en prend la tête avec Sâr et Nuon Chea au Comité Permanent. Trois ans plus tard, après le meurtre de Samouth dans des circonstances mystérieuses (probablement du fait de la police secrète de Sihanouk), Sâr lui succède à la tête du Parti avec Nuon comme adjoint. En 34 ans, le contrôle de Sâr sur le Parti ne serait jamais réellement remis en cause. Arbitre ultime de la politique des Khmers Rouges, il devint progressivement le seul à prendre les décisions.

 La répression anticommuniste de Sihanouk s’intensifiant, Sâr déménage son quartier général (le « Bureau 100 ») vers une base vietnamienne de l’autre côté de la frontière, puis à Ratanakiri au nord-est du Cambodge. Pendant cette période, il se rend à Hanoi et à Pékin. Après le renversement de Sihanouk par Lon Nol en 1970, Sâr s’installe dans la jungle près de Kompong Cham. La petite guérilla qui affrontait Sihanouk à la fin des années 1960 devient alors un mouvement de résistance à grande échelle contre le régime proaméricain de Lon Nol. C’est à ce moment que Sâr développe l’idéologie caractéristique qui distingue le PCK des autres mouvements marxistes-léninistes. Se méfiant des ouvriers, il leur préfère la paysannerie pauvre en qui il voit l’incarnation du « bon sauvage » de Rousseau (Short, 2004). Son Parti a le fonctionnement d’une secte, et plusieurs auteurs soulignent que le communisme y est teinté de structures cambodgiennes et bouddhistes (Short 2004 ; Ponchaud 1998). Ses membres devaient abandonner toute possession matérielle et tout attachement spirituel, le but ultime étant l’écrasement de l’individualité en vue d’une soumission totale à la collectivité. La discipline était féroce et le secret omniprésent. Fuyant le devant de la scène, Sâr préfère opérer de l’ombre et utiliser des pseudonymes : Pouk, Hay, « 87 », Pol, Grand Oncle, Frère Ainé, Premier Frère et, dans ses dernières années, « 99 » ou Pem. Son fanatisme était masqué par un fort charisme personnel : ceux qui le rencontrèrent se souviennent de son sourire communicatif et de ses talents d’orateur (Chandler, 1992; Short, 2004; Sher, 2004).

A l’instar de la plupart des dirigeants successifs du Cambodge, Sâr nourrissait une suspicion maladive à l’égard des Vietnamiens, persuadés que ceux-ci chercheraient à terme à s’emparer du Cambodge. Ce fut l’une des justifications des mesures radicales prises dès 1975 (15 jours avant la chute de Saïgon), avec lesquelles toute considération de dignité et de bien-être fut subordonnée à l’édification économique et militaire du Cambodge à marche forcée afin de résister à une imminente confrontation à mort avec leurs voisins vietnamiens (Short, 2004). Des villes furent vidées, les soldats et fonctionnaires de l’ancien régime assassinés, la monnaie abolie, la religion interdite et réprimée, les familles séparées, la population (notamment les « intellectuels ») dépouillées de ses droits et réduite en esclavage afin, d’après Short, de bâtir un système d’irrigation qui assurerait l’autosuffisance économique. Le résultat fut l’opposé des attentes de Sâr (Pol Pot à partir de 1976). Le pays en fut ruiné. Un quart, voire un tiers de la population – 1.7 millions de personnes – mourut aux travaux forcés, de faim ou de maladie, ou fut exécuté pour indiscipline ou liquidé dans les incessantes purges politiques. En poussant sa logique à l’extrême, Pol Pot discrédita ses idéaux à jamais.

De septembre 1976 à sanvier 1977, Pol Pot laisse sa place de Premier ministre à Nuon Chea sous prétexte de maladie. On peut supposer qu’il craignait un coup de force, ou bien qu’il voulait prendre les purges en main ou encore visiter les autres pays communistes. Ce n’est qu’en Septembre 1977 (plus de deux ans après sa prise de pouvoir) que Pol Pot révèle dans un discours à la radio que l’organisation (« Angkar ») aux commandes du pays est le PCK ; mais il ne se dévoila comme étant Sâr qu’après avoir perdu le pouvoir en 1979 (Chandler, 1992). Après les incursions de Mok au-delà de la frontière orientale en décembre 1978, le gouvernement vietnamien, convaincu de l’impossibilité de cohabiter avec les Khmers Rouges, ordonna une invasion massive. La nuit du 6 janvier, Pol Pot et le reste des dirigeants fuirent. Il devait vivre les dix-neuf années suivantes à cheval sur la frontière thaïe-cambodgienne. En 1979, tout comme Ieng Sary, il est condamné à mort par contumace au terme d’un procès politique orchestré par la nouvelle République Populaire du Cambodge. S’il démissionne officiellement en 1981 du Secrétariat et dissout le PCK, il continue de diriger la guérilla Khmer Rouge. Au départ, il est soutenu par Pékin et, plus discrètement, par Washington en tant que pion de la Guerre Froide contre le Vietnam prosoviétique. Mais après l’effondrement de l’URSS, ce soutien prend fin et le Vietnam se retire en 1989. Après les accords de de 1991 qui mettent fin à la guerre civile et prévoient l’envoi d’une force de l’ONU de maintien de la paix, Sihanouk retrouve son trône et Pol Pot ne réussit pas à trouver une manière d’employer son mouvement en temps de paix. Mais plus aucun de ses partisans n’a la force de reprendre la guérilla. Sa dernière purge, qui voit son vieux Ministre de la Défense Son Sen être massacré avec sa famille, intervient alors que son soutien dans les campagnes disparaît. Craignant d’être les prochaines victimes de purges, les autres leaders décident de s’en débarrasser. Le plus puissant d’entre eux, Mok, place Pol Pot en résidence surveillée et organise un procès-spectacle. Un an plus tard, en avril 1998, Pol Pot meurt, officiellement d’arrêt cardiaque dans son sommeil. Néanmoins, sa mort survenant juste après l’annonce par les USA de leur intention de le remettre à un tribunal international, les circonstances restent discutées, et certains soupçonnent un empoisonnement ou un suicide (Kane, 2007). Pol Pot fut incinéré à Anlong Veng le 17 avril 1998, exactement 23 ans après la victoire des Khmers Rouges. 

Certains des écrits de Pol Pot ont été traduits et publiés par David Chandler, Ben Kiernan et Chantou Boua sous le titre Projets de Pol Pot pour l’avenir. Deux biographies détaillées et extensives sont disponibles, Frère numéro 1 de David Chandler (1992) et Pol Pot, anatomie d’un cauchemar de Philip Short (2004).

Citer cet article

OEMV , Saloth Sâr (Pol Pot) , Violence de masse et Résistance - Réseau de recherche, [en ligne], publié le : 10 Septembre, 2012, accéder le 05/12/2019, https://www.sciencespo.fr/mass-violence-war-massacre-resistance/fr/document/saloth-sar-pol-pot, ISSN 1961-9898