Holocauste

Date: 
16 Février, 2016
Auteur: 
Chapoutot Johann

Cet article a été publié avec le soutien de la Fondation pour la mémoire de la Shoah

Article traduit de l'anglais par Odile Demange

Le choix du terme le plus pertinent pour désigner un crime sans nom, l’assassinat par les nazis de six millions de Juifs dans les camps d’extermination et les sites de mise à mort d’Europe de l’Est entre 1941 et 1945, a fait l’objet de nombreux débats.

Les nazis eux-mêmes recouraient à une formule euphémique, la « solution finale de la question juive » (Endlösung der Judenfrage), pour maquiller leur crime. Les juristes des puissances alliées préférèrent, quant à eux, le terme de « génocide » (« genocide » en anglais, Völkermord en allemand), forgé par le juriste polono-américain Raphael Lemkin en 1944. Le problème était que ce mot de « génocide » fut employé dans les années qui suivirent la Deuxième Guerre mondiale pour qualifier d’autres crimes de masse, privant ainsi la destruction des Juifs d’Europe de la spécificité qu’elle méritait.

On a également recouru à l’appellation d’« Holocauste », peut-être parce qu’elle avait déjà été en usage au Moyen-âge où elle était synonyme de pogrome, mais plus probablement parce que ce mot avait été couramment employé dans l’entre-deux-guerres pour parler du génocide des Arméniens perpétré dans l’Empire ottoman en 1915. Un « holocauste » est un immense massacre ou destruction par le feu, à l’image des immolations massives d’animaux sacrifiés aux dieux dans la Grèce et la Rome antiques. Après sa mise à mort, l’animal était intégralement (olos) brûlé (caustos) pour nourrir les dieux de la fumée de sa chair calcinée.

Si l’idée d’une destruction totale par le feu contenue dans le terme d’holocauste paraissait pertinente, l’inexistence de toute divinité à laquelle les nazis auraient pu rendre un culte en tuant des Juifs, et l’absence de rituel dans la mise à mort de six millions d’êtres humains, faisaient paraître le terme impropre. Il est aujourd’hui largement employé dans le monde anglophone, où il a été popularisé par la série télévisée américaine de 1978 intitulée Holocaust, ainsi qu’en Allemagne, comme en témoigne le débat entourant l’Holocaust-Denkmal de Berlin en 1998. En Israël, le mot hébreu Shoah, signifiant catastrophe, semble être le seul en usage depuis la création de la journée nationale du souvenir (Yom Ha-Shoah) en 1951. Mais Holocauste est également utilisé dans les traductions anglaises des documents liés à la Shoah, notamment au mémorial de Yad Vashem. Le terme d’Holocauste est indéniablement le plus utilisé en anglais pour désigner le massacre des Juifs d’Europe par les nazis.

En fait, cette appellation se référait à une caractéristique essentielle de l’assassinat massif des Juifs par les nazis : la volonté de détruire intégralement la population ciblée, de l’effacer de la surface de la terre et même de la culture et de la mémoire des hommes. Des projets nazis précoces envisageaient de transformer le quartier juif de Prague (dans l’actuelle République tchèque) en musée permanent de la culture juive, exposant ainsi ce que la réalité juive avait été un jour. C’était tout ce qui devait rester des Juifs d’Europe une fois l’Holocauste accompli.

Quant aux individus, ils devaient être tués et brûlés. La crémation ne fut pas seulement retenue pour des raisons pratiques, parce qu’elle permettait de se débarrasser des corps de façon plus satisfaisante que les fosses communes. Elle représentait aussi l’anéantissement d’êtres, réduits en fumée et en cendres. Les tombes, qui matérialisaient l’existence d’anciens êtres humains, étaient donc exclues en tant que telles.  Ajoutons que dans le discours fortement « biologisé » des nazis, les Juifs étaient considérés comme une menace virulente, un foyer de germes infectieux. La politique (intérieure et extérieure) étant confondue avec la biologie et l’altérité réduite à une maladie, les nazis n’estimèrent jamais que ces « autres » devaient faire l’objet d’un traitement conventionnel. Les conventions internationales, le droit commun ou les coutumes humaines n’avaient de pertinence qu’appliqués à des êtres humains. Les Juifs n’étant pas humains, il était normal de leur refuser tout traitement humain, même après la mort. D’où la dispersion et la réification des cendres humaines, parfois vendues comme engrais.

Cet aspect majeur de l’entreprise criminelle nazie est mis en évidence par le terme d’« Holocauste ». En 1943, Heinrich Himmler déclara, dans un célèbre discours prononcé à Poznań en Pologne, que la « solution finale » constituait un « chapitre glorieux » de l’histoire allemande, « un chapitre qui n’était pas écrit, et ne le serait jamais. » Les victimes elles-mêmes, mais aussi le souvenir même du crime, devaient disparaître. En ce sens, la volonté des nazis a été clairement accomplie par ceux qu’on appelle les « négationnistes », lesquels nient, dans différentes régions du monde, la réalité même de ce crime.

Pourtant, le mot d’« Holocauste » ne doit pas faire oublier que l’assassinat massif de six millions d’êtres humains a été décidé après l’élaboration et l’abandon d’autres projets. Comme l’expliquent d’autres articles de cette revue (voir : Shoah), la décision finale ne fut prise qu’en 1941, après le renoncement à un projet de déportation massive vers Madagascar et après que les rapides victoires des armées allemandes à l’Est ont placé plusieurs millions de Juifs d’Europe orientale sous la juridiction du Reich allemand.

Bibliographie

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FRIEDLÄNDER, Saul, Nazi Germany and the Jews ? The Years of Extermination, 1939-1945, New York, Harper Collins, 2008. [L’Allemagne nazie et les Juifs. 2, Les années d’extermination : 1939-1945, trad. Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris,  Éd. du Seuil, 2008.]
 

Citer cet article

Chapoutot Johann, Holocauste , Violence de masse et Résistance - Réseau de recherche, [en ligne], publié le : 16 Février, 2016, accéder le 22/11/2019, https://www.sciencespo.fr/mass-violence-war-massacre-resistance/fr/document/holocauste, ISSN 1961-9898