Mieux comprendre la finance pour mieux la réguler

L’École de droit et l’École du management et de l’innovation de Sciences Po créent le premier cursus intégré qui combine une formation en droit et une formation en finance au sein d’un même établissement. Ce master joint en trois ans est destiné aux étudiants de Licence 3 (ou niveau équivalent), et ne nécessite aucun prérequis en droit ou en finance à l’entrée de la formation. La première promotion fera sa rentrée en septembre 2018. Entretien croisé avec Christophe Jamin, doyen de l’École de droit, et Marie-Laure Djelic, co-doyenne de l’École du management et de l’innovation, qui assurent la direction scientifique de ce programme.

Pourquoi créer un double diplôme en droit et en finance ?

Christophe Jamin : L’évolution de la pratique du droit économique et des affaires exige des juristes qu’ils aient une vision opérationnelle de leur exercice professionnel. Ils ne peuvent plus se contenter d’être de purs techniciens du droit. Leur excellence technique doit se combiner avec la maîtrise de savoirs connexes propre à enrichir le raisonnement juridique. Comment concevoir des contrats du crédit pertinents sans parler le langage de la finance ? Comment exercer un contrôle sur certaines pratiques financières sans en comprendre intimement les ressorts et les contraintes ? C’est une question de bon sens qui incite souvent les étudiants à compléter leur éducation juridique en dehors des écoles qui les forment et ne leur donnent souvent de la finance que des rudiments.  

Marie-Laure Djelic : Le monde change et l’univers de la finance est de plus en plus naturellement associé et intégré aux problématiques de régulation et de gestion des risques. L’époque de “l’innovation financière“ débridée et des grandes manœuvres sans filets a été remise en cause – le prix à payer, nous l’avons vu, étant le risque fort d’instabilités financières et économiques avec des retombées sociales mais aussi politiques potentiellement dramatiques. Parce que la finance est un secteur central de notre mode de développement économique, il est d’autant plus important qu’il soit encadré. Dans ce contexte, l’interface entre le droit et la finance devient un véritable enjeu stratégique pour les années à venir.  La force de Sciences Po est de savoir former des « spécialistes transdisciplinaires » :  nos étudiants sont à la fois de très bon professionnels, mais nous les formons aussi à penser au-delà de leur spécialité disciplinaire,ce qui leur permet de contextualiser leur action, d’en mesurer les enjeux plus larges. Ce savoir-faire nous paraît particulièrement adapté à la formation de ces acteurs qui vont, dans les années à venir, devoir prendre en charge la frontière finance/droit et régulation avec pour objectif de rendre durable notre mode de développement économique qui reste fortement structuré par l’activité financière.

Quelles sont les particularités de cette formation ?

CJ : Il existe déjà des formations à la finance qui s’ajoutent aux études juridiques. Notre double formation est unique car elle est totalement intégrée. Il ne s’agit pas de faire du droit puis de la finance, mais d’apprendre les deux en même temps, en réalisant en quelque sorte un panachage permanent entre les deux disciplines qui se nourriront donc l’une l’autre durant trois années de formation. Et c’est plus facile à faire quand une double formation se fait dans le même établissement sous l’autorité de deux doyens qui s’y investissent pleinement et ont pris l’habitude de travailler ensemble !

MLD : Nous souhaitons former des profils véritablement « bilingues droit et finance / finance et droit ». On reconnaît un individu bilingue à ce qu’il/elle a finalement réussi à se recréer un mode de pensée hybride et au fait qu’il/elle ne se pose parfois plus trop la question de savoir dans quelle langue il/elle parle ou pense. Nous avons, pour le monde de demain, besoin d’individus qui ne pensent pas droit puis finance ou finance puis droit mais qui soient les pionniers d’une nouvelle langue pour laquelle il nous faudra peut-être trouver un nouveau label mais que l’on peut penser pour l’instant comme « droitregulationrisquefinance » ou « financerisqueregulationdroit ».

Quels sont les profils que vous recherchez ?

CJ : De manière générale, nous ne fixons aucun prérequis pour l’entrée au sein de l’École de droit. Tous les étudiants peuvent y accéder dès l’instant qu’ils sont titulaires d’un diplôme de l’enseignement supérieur (niveau L3 ou équivalent). Nous ne voulons  pas changer notre philosophie sauf à exiger de nos étudiants une grande capacité de travail et une belle agilité d’esprit. Ce sont trois années intenses qui obligent les étudiants à jongler entre des matières nombreuses et très différentes !

MLD : Comme l’indique Christophe la diversité des profils est tout à fait clef pour nous. L’absence de prérequis est une force à partir du moment où nous recrutons des étudiants intelligents, travailleurs et extrêmement motivés par le projet. Nous serons aussi attentifs à des qualités personnelles que nous recherchons pour tous nos étudiants de l’École du management et de l’innovation – une capacité à réconcilier pensée complexe et volonté de faire, engagement et sens des responsabilités par rapport à des enjeux collectifs qui sont ceux du monde de demain.

Quels sont les débouchés ?

CJ : Tous les juristes pourraient avoir intérêt à suivre cette double formation, et pas seulement ceux qui se destinent au secteur bancaire ou financier ! Ceux qui évoluent dans le domaine du droit économique et des affaires ont tout intérêt à maîtriser les aspects financiers des questions qu’ils traitent, qu’ils travaillent au sein d’une profession libérale, d’une entreprise commerciale, d’une autorité de régulation de l’économie ou d’une juridiction ! Qu’ils plaident, conseillent ou rédigent des actes pour leurs clients ! Je ne doute nullement que tous seront accueillis à bras ouverts par leurs futurs employeurs qui sont toujours à la recherche de profils pluridisciplinaires…

MLD : De la même manière, dans un monde parfait, tous les futurs acteurs du secteur banque et finance devraient avoir eu une formation approfondie en droit, régulation, et gestion des risques associée à une compréhension des enjeux politiques et éthiques qui sont étroitement liés à la nature même de l’activité financière aujourd’hui…

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