"Former la prochaine génération de politologues"

Entretien avec Colin Hay, directeur des études doctorales en science politique
  •  Colin Hay,  Professeur des universités à Sciences Po Colin Hay, Professeur des universités à Sciences Po

Envie de faire une thèse en science politique ? Discipline-phare enseignée dès le Collège universitaire, la science politique est aussi l’un des piliers de la recherche à Sciences Po. Quelle recherche en science politique pratique-t-on à Sciences Po ? Comment trouver un sujet de thèse dans cette discipline ? Les conseils et réponses de Colin Hay, Professeur des Universités rattaché au Centre d’études européennes et de politique comparée, directeur des études doctorales en science politique.

Parlez-nous de votre parcours ? 

J’ai passé la première partie de ma carrière entre les États-Unis et le Royaume- Uni. J’ai enseigné à l’Université de Birmingham tout en étant affilié au Centre d’études européennes de Harvard, puis au Département de science politique du Massachusetts Institute of Technology (MIT). Au bout de trois ans, je suis rentré au Royaume-Uni, où je suis finalement devenu directeur du Département de Science Politique et d’Études Internationales à Birmingham. Puis je suis devenu professeur d’analyse politique à Sheffield, où j’ai cofondé le Sheffield Political Economy Research Institute (SPERI), qui ressemble un peu à notre MaxPo. C’est là que, de 2010 à 2015, j’ai été nommé président du comité de l’évaluation de la qualité de recherche des départements de science politique et affaires internationales au Royaume-Uni, le REF (Research Excellence Framework). Enfin, je dirige ou codirige trois revues internationales : New Political Economy, Comparative European Politics et British Politics.

Vos champs de recherche portent sur l’économie et la science politique, qu'est-ce qui vous amené à vous y intéresser ?

Mon travail a toujours été à l’intersection des disciplines – d’abord la sociologie et la science politique, et de plus en plus la science politique et l’économie. Je ne suis pas un grand fan de frontières disciplinaires – c’est une des raisons pour lesquelles j’ai été attiré par la France, et notamment Sciences Po, où ces frontières sont plus poreuses qu’elles ne le sont dans le monde anglo-saxon !

Mes champs de recherches sont donc des plus variées : la désaffection des citoyens envers le politique qui frappe aujourd’hui les démocraties libérales ; le développement de l’Etat et de l’Etat providence dans la période d’après-guerre ; le néolibéralisme avec une approche comparative ; l’intégration européenne et la globalisation ; les fondations ontologiques et épistémologiques de l’analyse politique. Ces orientations apparemment disparates sont liées par le souci commun d’interroger et d’élucider les processus et mécanismes de changement. Il s’agit aussi d’identifier et d’attirer l’attention sur les politiques inhérentes à tout choix social conséquent. Cette approche est souvent décrite en tant qu’«institutionnalisme constructiviste ». Elle a été développée dans de nombreux ouvrages, tels que Political Analysis (2002), Why We Hate Politics (2007), The Political Economy of European Welfare Capitalism (avec Dan Wincott, 2012), The Failure of Anglo-Liberal Capitalism (2013) et, plus récemment, Civic Capitalism (avec Anthony Payne, 2015). Avec Andy Smith (IEP, Bordeaux) je suis en train de codiriger le Dictionnaire du Capitalisme pour Les Presses de Sciences Po.

Quelles activités de recherche menez-vous au Centre d’études européennes et de politique comparée (CEE) ?

Je suis très actif au sein de la recherche en économie politique du Centre d’études européennes et de politique comparée (CEE), cette activité représente une force caractéristique du centre et a fortiori de Sciences Po.

C'est au CEE que je supervise un groupe de 6 doctorants qui travaillent très largement sur l'économie politique comparée en Europe et sur les questions de gouvernance environnementale. Bien que cela concerne moins le CEE, je dirige également CAMPO (Cambridge-Sciences Po - Academic Exchange Programme), en collaboration avec Chris Bickerton à Cambridge. C'est un nouveau partenariat de recherche entre Cambridge et Sciences Po, très enthousiasmant, qui a été signé en novembre dernier et dont l'attribution de la première partie du financement a déjà été initiée pour des travaux de recherche communs. Ce projet inclut également un programme d'échange en doctorat.

Vous avez été nommé à la rentrée dernière directeur des études doctorales en science politique, en quoi est-ce intéressant d'accompagner les études des doctorants ?

Tout d’abord, je dois dire que c’est un grand honneur d’avoir été invité à diriger le programme doctoral de science politique dont la renommée est bien méritée. Je suis conscient de ma grande responsabilité ! Mais c’est aussi un rôle passionnant qui peut permettre de former la prochaine génération de politologues à un moment où, à mon avis, la science politique est plus importante que jamais, compte tenu des enjeux colossaux auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés. J’espère que la prochaine génération de politologues pourra élaborer des solutions aux problèmes que ma génération a mieux réussi à décrire qu’à résoudre. Et si c’est le cas, ils méritent tout le soutien qu’on peut leur apporter, ce qui accroît encore ma responsabilité !       

D’après-vous quelles sont les clés pour bien réussir son doctorat ?

C’est une bonne question. Je ne suis pas sûr que des conseils d’ordre général soient toujours utiles – ce qui marche pour une personne ne marchera pas forcément pour une autre. Mais certaines choses me frappent immédiatement. Tout d’abord, une thèse doctorale est une intervention dans le débat académique et une contribution à ce débat – il est, ou du moins, devrait être - analysé et évalué en ces termes. Une thèse ne doit pas se limiter à être une démonstration d’expertise dans un champ particulier, souvent très pointu. Elle doit nous dire quelque chose que nous ne saurions pas autrement, nous encourager à réfléchir sur un problème ou une question et d’une manière à laquelle nous n’aurions pas pensé. Une thèse est donc une position et un argument à défendre – et ensuite une défense de la crédibilité de cette position. Je pense que c’est important d’être clair sur ce point d’emblée.  

Ensuite, une thèse est certainement, au moment de sa remise, la chose la plus longue que l’étudiant n’ait jamais écrit. Cela veut dire qu’il faut qu’elle soit écrite d’une façon différente du mémoire de master. Elle doit être très structurée. Surtout, sa raison d’être doit être très clairement identifié et rappelé tout au long de la thèse. En cas de doute, il suffit de reprendre un livre académique apprécié et le relire – pas pour l’argument mais pour la forme de présentation de l’argument. Un bon conseil est de suivre cette façon de présenter.

Enfin, les bonnes thèses doctorales sont faciles à lire et faciles à comprendre. L’érudition est appréciée mais elle ne devrait pas, à mon avis, devenir une excuse pour un texte impénétrable. Un questionnement de recherche peut être exprimé de manière claire. Autrement dit, un questionnement (qui mérite d’être défendu dans une thèse) n’est pas bon s’il ne peut pas être clairement exprimé. C’est peut-être le meilleur conseil à donner et celui-ci vaut aussi bien pour mes collègues que pour moi-même !

Quels conseils donneriez-vous aux étudiants voulant faire un doctorat en science politique ?

Encore une fois, c’est une bonne question, mais elle n’est pas simple. Mon premier conseil est peut-être légèrement controversé/contestable : il ne s’agit pas d’un simple choix de thèse mais plutôt d’un choix de sujet en relation avec un directeur ou une directrice de recherche potentielle/éventuelle. La relation entre le directeur et le doctorant est crucial (ou devrait l’être) dans un travail de thèse. Il convient donc de lire les travaux d’un directeur potentiel, d’essayer d’apprendre comment elle ou il pense, et de se poser une question simple mais primordiale : « Est-ce que je pourrais travailler avec elle/lui » ? 

Et le deuxième conseil est tout aussi simple : il faut faire partager son enthousiasme et sa passion pour le sujet que l’on présente dans son dossier de candidature. En fin de compte, une thèse doctorale est, et doit être, un argument (et la défense de cet argument). Cela implique une certaine passion pour le sujet et un désir de résoudre la problématique qui anime la thèse. Si le candidat réussit à intégrer cette passion dans sa proposition de thèse, la moitié du travail est déjà accomplie. Bref, il faut pouvoir répondre à cette question : étant donné qu’il y a un nombre presque infini de choses qu’un étudiant pourrait étudier, pourquoi choisir celle-ci et consacrer 3 - 4 ans de ma vie à ce sujet ? La plupart des étudiants qui cherchent à poursuivre une thèse doctorale connaissent la réponse à cette question, mais très peu parviennent à le communiquer dans leur dossier de candidature.

concernant l'intégration des doctorants au CEE : pourquoi les integrer au sein du centre de recherche ? Quel avantage pour les étudiants ? 

Le département de science politique est d'un dimensionnement si important à Sciences Po qu'il nous semble indispensable que les étudiants doctorants soient complètement intégrés et soutenus au sein d'un centre de recherche. Chacun des trois centres de recherche en science politique à Sciences Po, le Centre de recherches internationales (CERI), le Centre de recherches politiques (CEVIPOF) et le Centre d’études européennes et de politique comparée (CEE) propose un accompagnement très large à la communauté d'étudiants doctorants et est soucieux de transmettre les fondamentaux en même temps que de proposer un lieu où chaque étudiant se sente réellement accueilli.

Tout ceci, à notre avis, permet aux étudiants de bénéficier des avantages d'un très grand département, riche et diversifié, doté d'une exceptionnelle variété de spécialités tout en étant membre à part entière d'une communauté de recherche de taille plus modeste et de fait plus intégrante. Nous pensons qu'il s'agit là d'une partie significative de ce qui distingue Sciences Po dans son offre au niveau doctorat et de ce qui rend celle-ci particulièrement attractive.

En savoir plus :

=> Sur Colin Hay et le Centre d'études européennes et politique comparée (CEE)

=> Sur le master de science politique de l’École doctorale de Sciences Po

=> Sur le doctorat de science politique de l’École doctorale de Sciences Po

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