Nationalisme méthodologique et théories politiques de l'immigration (INAME)

Projet financé par le PRES en collaboration avec Paris Descartes, Centre de recherche sur les liens sociaux CERLIS
Responsables: Astrid von Busekist, Speranta Dumitru

Objet
Cette recherche porte sur la critique du nationalisme méthodologique et la manière dont elle affecte les théories politiques de l'immigration.
 
Problématique
Le « nationalisme méthodologique » consiste à étudier les processus et les acteurs sociaux en considérant les frontières nationales comme l'échelle significative d'analyse. La critique du nationalisme méthodologique a initialement visé la sociologie (Martins, 1974), puis l'ensemble des sciences sociales, avant de se tourner, au début des années 2000, vers les études de la migration (Wimmer & Glick Schiller, 2002). Parce qu'elle remet en question la pertinence des frontières de l'Etat-nation comme unité privilégiée d'analyse, cette critique touche à l'étude des migrations. Savoir comment définir les migrants et étudier la traversée des frontières sans nationalisme méthodologique est une question émergente dans les études de la migration (Amelina et al. 2012).

Justification
En prenant pour objet les théories politiques de l'immigration, cette recherche se démarque par une triple originalité. Premièrement, elle traite une question émergente dans un champ théorique qui n'a connu son véritable essor que dans la dernière décennie (Bader, 2005 ; Seglow, 2005).
Deuxièmement, cette recherche vise à combler une lacune disciplinaire : tandis que la critique du nationalisme méthodologique a été discutée dans d'autres disciplines (sociologie, histoire, géographie sociale, relations internationales, etc.), la théorie politique, y compris d'orientation cosmopolitiste, est restée à l'écart de cette réflexion méthodologique (Dumitru, 2009). Troisièmement, ce projet répond à un besoin scientifique actuel : en appelant à une redéfinition de l'objet et des méthodes des études de la migration, la critique du nationalisme méthodologique est susceptible d'en changer l'orientation (Amelina et al, 2012 ; Geiger & Pécoud, 2012) ou l'épistémologie (Chavel, 2012).
 
Corpus
Par-delà cette triple originalité, l'ancrage de ce projet dans le corpus relativement récent des théories politiques de l'immigration lui confère un avantage de faisabilité. Ce corpus sera divisé en deux, selon les thématiques dominantes de ce champ :
a) les théories de la justice distributive et inégalités mondiales ;
b) les théories de la démocratie et de la citoyenneté. L'objectif de ce projet est d'analyser ces deux thématiques par le prisme de la critique du nationalisme méthodologique.

Hypothèse
Pour analyser ce corpus, l'équipe rassemblée autour d'Astrid von Busekist, spécialiste des théories du nationalisme, a élaboré l'hypothèse selon laquelle il existe plusieurs significations du « nationalisme méthodologique », tout comme il existe plusieurs théories et concepts de nationalisme (v. Busekist, 1997 ; v. Busekist, 2008). Tandis que la juridicisation des notions d'« étranger » ou de « migrant » (Kissangoula, 2001 ; Basilien, 2012) peuvent renforcer l'une ou l'autre des significations, ces différences théoriques ont un impact sur la portée et les limites de la critique du nationalisme méthodologique. Cette hypothèse est susceptible d'enrichir aussi bien le débat sur le nationalisme méthodologique tel qu'il est conduit aujourd'hui dans les sciences sociales que la compréhension de son impact sur les deux thématiques des théories politiques de l'immigration.
 
Calendrier
Ce projet sera réalisé en trois étapes, déployées sur trois ans. Il reposera sur un séminaire mensuel, chaque étape étant clôturée par une journée d'études.

1. Les migrations du nationalisme méthodologique (12 mois)
La première tâche de ce projet consiste à clarifier le concept de « nationalisme méthodologique », ses significations et ses limites. Au sein d'une littérature croissante sur la critique du nationalisme méthodologique (Chernilo, 2007 ; Amelina et al. 2012 pour des revues de littérature), il existe, selon notre hypothèse, plusieurs façons de comprendre cette notion. Les identifier permet de clarifier et de limiter la portée de cette critique dans les études de la migration.
 
Si la réalisation de cette tâche prend appui sur les travaux d'A. von Busekist (Sciences Po) sur les nationalismes, les travaux sur la notion de « frontière », qu'elle soit comprise dans sa signification politique, comme chez A. Pécoud (Paris 13), juridique comme chez M-L. Basilien (Paris 3) ou plus sociale, voire subjective comme chez S. Chavel (Poitiers) sont extrêmement pertinents. Les travaux philosophiques sur le particularisme d'A. Zielinska (Paris 5) seront aussi convoqués. Des collaborations avec les promoteurs de la critique du nationalisme méthodologique des universités de Bielefeld (Pr. Anna Amelina, Th. Faist) et de Manchester (Pr. Nina Glick Shiller) sont également prévues.      
 
Livrables
Rapport d'étape avec revue de littérature sur les significations et les usages de la critique du nationalisme méthodologique ; préparation d'un numéro spécial pour la revue Raisons politiques sur le nationalisme méthodologique.

2. Théories politiques de l'immigration et inégalités globales (12 mois)
La deuxième étape du projet consiste à utiliser la typologie des nationalismes méthodologiques pour analyser ces théories politiques de l'immigration qui se sont développées en réponse à la question des inégalités globales. Cette question a été généralement traitée avec les outils conceptuels des théories de la justice distributive. Elaborées pour un cadre national, celles-ci varient selon les distribuenda utilisées (besoins fondamentaux,  chances, droits). Les théories politiques de l'immigration ont emprunté ces outils pour analyser les politiques d'admission des différentes catégories de migrants, distingués selon le niveau de qualification, le statut familial, les raisons du départ. Selon l'hypothèse de ce projet, la polysémie de la notion de « nationalisme méthodologique » est susceptible d'affecter la redéfinition aussi bien des migrants que des distribuenda présupposés
 
La réalisation de cette tâche prend appui sur les travaux sur la justice sociale et migration de S. Dumitru (Paris 5), B. Boudou (Sciences Po), S. Chavel (Poitiers), mais aussi sur ceux autour des inégalités Nord-Sud et des politiques du développement de Fouad Nohra (Paris 5). L'intégration de la notion de mobilité transfrontalière et de gouvernance des migrations s'appuiera sur les travaux d'A Pécoud (Paris 13) et pour les questions concernant la liberté de circulation dans le cadre européen, sur ceux de M-L. Basilien (Paris 3). Une demande de collaboration franco-canadienne, notamment entre Paris 5, Poitiers et l’université de Laval, est soumise au Fond de recherche France-Canada, autour de la mobilité et les inégalités.
 
Livrables
Préparation d'un volume collectif sur les inégalités et la mobilité ; rédaction d'articles.

3. Théories politiques de l'immigration : démocratie, citoyenneté, appartenance 
La dernière étape consiste à utiliser la typologie des nationalismes méthodologiques pour analyser les questions de l'inclusion démocratique et des appartenances. En théorie politique, il a été suggéré que la question de la citoyenneté sans nationalisme peut ouvrir vers différents desseins institutionnels : d'une citoyenneté basée sur un jus nexi (Shachar, 2009) découplée de l'appartenance nationale (Benhabib, 2004 ; Bauböck, 1994) à un fédéralisme ou un républicanisme cosmopolites (Bohman, 2007 ; Habermas, 1997), ou même à une démocratie mondiale (Held, 1995 ; Archibugi, 2009).
 
La réalisation de cette tâche repose sur des travaux de théorie politique (B. Boudou), d'histoire du droit public, à la fois français (avec les travaux sur la constitutionnalisation de la notion d'étranger de J. Kissangoula, Paris 5) et international (avec les travaux sur les premiers théoriciens de l'Etat-nation et du cosmopolitisme de G. Demelemestre, CERSES, Paris 5). Les travaux sur les migrants et l'espace public de M-L. Basilien (Paris 3) et ceux sur la participation politique des migrants de F. Nohra (Paris 5) seront aussi convoqués.
 
Livrables
Edition d'un volume collectif en anglais. Articles individuels. Publication de la thèse de B. Boudou sur La démocratie et l'étranger : théorie et pratique de l'hospitalité, soutenue en 2013, sous la direction d'A. von Busekist.

Etat de l’art
Formulée il y a une quarantaine d'année (Martins, 1974 ; Giddens, 1973 ; Smith, 1979), la critique du nationalisme méthodologique a donné lieu à de nombreuses interrogations en sociologie (Wallerstein, 1989), histoire (Braudel, 1980), géographie sociale (Lefebvre, 1991), anthropologie sociale (Anderson, 1991), relations internationales (Agnew, 1994), pour ne mentionner que les travaux pionniers. Elle connaît, depuis une décennie, un nouvel rebondissement (Beck, 2000 ; Chernilo, 2007) et commence à être appliquée aux études des migrations (Wimmer & Glick Schiller, 2002).
 
Le positionnement de ce projet lui confère un double avantage. Par son volet épistémologique, il contribue à la clarification de ce débat en l'analysant non seulement au prisme des théories du nationalisme, mais aussi en le comparant à d'autres débats méthodologiques, conceptuellement voisins, comme celui qui a opposé individualisme méthodologique (Schumpeter, 1908 ; Popper, 1957) et holisme méthodologique (Smuts, 1926 ; Gellner, 1968) ou qui oppose aujourd'hui nationalisme et cosmopolitisme méthodologique (Beck, 2000). On interrogera également les rapports du nationalisme méthodologique avec l'émergence des concepts comme le post-nationalisme (Soysal, 1994) transantionalisme (Rocco, 2006 ; Vetovec, 2009), glocalisation (Robertson, 1995).

Par son volet théorie politique, ce projet inclut un nouveau champ dans la critique du nationalisme méthodologique tout en étudiant la façon dont ce dernier champ en serait lui-même affecté. Les théories politiques ont analysé la migration de deux façons : comme une question de justice distributive qui affecte les politiques d'admission ou comme une question d'inclusion démocratique qui concerne les politiques d'accès à la citoyenneté. Ainsi, les politiques d'admission ont-elles été analysées par leur impact sur la satisfaction des besoins fondamentaux (Pogge, 1997 ; Cavallero, 2006 ; Shachar, 2009) sur l'égalité des chances (O'Neill, 1994 ; Moellendorf, 2002) et sur l'égalité des droits (Steiner, 1992). Toutefois, si pour bon nombre d'auteurs, les politiques d'admission ne sont pas nécessairement objet de justice (globale), les politiques d'accès à la citoyenneté doivent l'être (Benhabib, 2004 ; Walzer, 1983 ; Miller, 1994). D'autres auteurs analysent l'impact de l'émigration des catégories particulières de migrants sur le pays d'origine : le personnel qualifié, dans le débat sur la fuite des cerveaux (Teson, 2008 ; Kapur & McHale, 2005) ; les femmes (Hochschild, 2000 ; Meghani & Eckenwiler, 2012), les migrants non qualifiés (Chauvier, 2007). Enfin, une autre littérature concernant les politiques d'inclusion a développé le concept de denizen (Hammar, 1990 et 1997 ; Bosniak, 2006)

Indépendamment des orientations de cette littérature, on remarque  une absence de réflexion méthodologique concernant l'échelle significative d'analyse. Notre projet vise à combler ses lacunes.  

Agnew, John. 1994. “The Territorial Trap: The Geographical Assumptions of International Relations Theory”, Review of International Political Economy 1(1): 53-80.

Amelina, A. et al. 2012. Beyond Methodological Nationalism. Research Methodologies for Cross-Border Studies. NY: Routledge.

Bauböck, Rainer. 1994. From aliens to citizens : redefining the status of immigrants in Europe. Aldershot: Avebury.

Beck, Ulrich. 2000. What is Globalization? Cambridge: Polity Press.

Benhabib, Seyla. 2004. The Rights of Others : Aliens, Residents, and Citizens. Cambridge: Cambridge University Press.

Bohman, James. Democracy across Borders: From Dêmos to Dêmoi. Cambridge: The MIT Press, 2007.

Carens Joseph. 1987. « Aliens and Citizens: The Case for Open Borders ». Review of Politics, Vol. 49 n°2, pp. 251 -73, (trad. fr. 2007, Raisons politiques, n°26).

Chauvier Stéphane. 2007. « Immigration rationnée ». Raisons politiques, n°26, p.41-61.

Chernilo, Daniel. 2007. A Social Theory of the Nation-State. The Political Forms of Modernity Beyond Methodological Nationalism, London and NY, Routledge.

Cole, Philip, Wellman, Christopher. Debating the Ethics of Immigration: Is There a Right to Exclude ?, Oxford : Oxford University Press, 2011.

Held, David. 1995. Democracy and the Global Order: From the Modern State to Cosmopolitan Governance. Oxford: Polity Press.

Goodin, Robert. « Enfranchising all affected interests, and its alternatives ». Philosophy and Public Affairs, 2007, Vol.35, n°1, p.40-68.

Habermas, Jürgen. « Kant's Idea of Perpetual Peace, with the Benefit of Two Hundred Years' Hindsight », in Bohman, James, Lutz-Bachman, Matthias (dir.). Perpetual Peace: Essays on Kant's Cosmopolitan Ideal. Cambridge : MIT Press, 1997.

Kapur Devesh et McHale John. 2006. « Should a Cosmopolitan Worry about “The Brain Drain”? ». Ethics and International Affairs, Vol.20 n°3, p.305-320.

Martins, Herminio. 1974. “Time and theory in sociology”, in Rex, J. (ed.) Approaches to Sociology, London Routledge and Kegan Paul.

Moellendorf Darrell. 2002. Cosmopolitan Justice. Boulder Colorado : Westview Press.

Pogge Thomas. 2005. « Migration and Poverty », in Robert Goodin and Philip Pettit (eds.), Contemporary Political Philosophy: An Anthology, p.710-720. Oxford : Blackwell.

Robertson, R. 1995. “Glocalization: Time-Space and Homogeneity -Heterogeneity”, in Global Modernities. M. Featherstone, S. Lash and R. Robertson (eds.). London: Sage.

Seglow, J. 2005. “Ethics of immigration” Political Studies Review. Vol. 3, 3, p. 317-334.

Smith, Anthony D. 1979. Nationalism in the Twentieth Century, Oxford, Martin Robertson.

Vertovex, S. 2009. Transnationalism. London : Routledge.

Walzer Michael. 1983. Sphères de Justice: Une défense du pluralisme et de l'égalité. Paris : Seuil, (trad. fr. 1997).

Wallerstein, I. 1989. The Modern World-System. San Diego: Academic Press.

Wimmer, A., Glick Schiller, N. 2002. “Methodological nationalism and the study of migration” European Journal of Sociology, Vol. 43, n°2, 217-40.