Les villages stratégiques : politiques contre-insurrectionnelles et regroupements de populations

Entretien/Analyse
Date : 
01/06/2018

Entretien avec Pamela Colombo, responsable du dossier de Critique internationale, n° 79 avril-juin 2018

Vous rappelez que, depuis le début de la guerre froide, les politiques de contre-insurrection ont eu pour objectif de détruire les mouvements de guérilla tout en « gagnant les cœurs et les esprits » de la population, selon l’idée formulée par le général britannique Sir Gerald Templer et appliquée pour la première fois en Malaisie à la fin des années 1950. L’une de ces politiques contre-insurrectionnelles, en vigueur depuis bientôt sept décennies, est la création de villages stratégiques. Avant de présenter cette technique contre-subversive, pouvez-vous rappeler quelles ont pu être les autres techniques utilisées tant par les puissances coloniales en contexte de décolonisation que par les dictatures à partir des années 1960-1970 ?

Selon cette doctrine militaire, c’était l’« amélioration » des conditions de vie de la population qui devait permettre de gagner « les cœurs et les esprits » et, ce faisant, de vaincre la guérilla. La pauvreté et la dispersion des habitants en milieu rural sont conçues, en général, comme étant à l’origine du soutien des civils aux mouvements révolutionnaires. Il existe sans doute un large éventail de techniques contre-insurrectionnelles qui, pendant la guerre froide, ont été déployées dans le but de gagner « les cœurs et les esprits » de la population. De manière analytique, on peut essayer de faire grosso modo une différenciation des « actions civiques militaires », qui vont au-delà de la seule construction des villages stratégiques. On trouve, d’une part, la réalisation de grands travaux d’infrastructures, par exemple des routes et des autoroutes qui, sous prétexte de « relier » la population au reste du territoire national, vont permettre d’en intensifier le contrôle et l’accessibilité à des fins stratégiques ; d’autre part, la création d’institutions, telles que des hôpitaux ou des écoles, qui vont permettre aux militaires de « parfaire » la présence étatique dans la zone de conflit. Derrière la mise en place de ces « avant-postes » de l’Etat dans des territoires disputés, l’idée est toujours de créer un scénario qui aidera à consolider le soutien de la population aux actions de contre-insurrection et qui, parallèlement, pourra stimuler la délation et la collaboration. De plus, à une échelle plus micro mais non moins efficace, les forces armées utilisent les festivités, les actes commémoratifs et les hommages pour s’assurer la sympathie de la population. Tous ces travaux d’infrastructures et ces entreprises de transformation sociale sont clairement accompagnés d’un système de propagande puissant et bien organisé, qui essaie non seulement de convaincre la population de ne pas soutenir les guérillas, mais aussi de défendre et de diffuser l’idée d’« Etat-nation » promue par l’armée.

La politique des villages stratégiques semble donc avoir été conçue en deux volets : non seulement couper les liens entre les populations et les mouvements guérilleros en déplaçant et en regroupant les communautés autochtones, mais aussi contrôler ces populations, gagner des territoires et consolider le pouvoir de l’Etat sur ces zones en investissant dans cette urbanisation naissante par l’implantation d’infrastructures et de services. Cette combinaison entre une tactique militaire et ce que ses protagonistes ont présenté comme une entreprise de développement rural et de modernisation – fût-elle forcée – constitue-t-elle la singularité de cette pratique ?

Oui, je considère que l’un des éléments les plus importants qui distingue les villages stratégiques de contre-insurrection des expériences précédentes de regroupements de populations est la conjonction de tactiques militaires et de programmes dits de développement rural et de « modernisation » forcée.
Mes terrains de recherche m’ont permis de constater que, face au même « problème » (en l’occurrence la perte de contrôle de certains territoires), des Etats pourtant différents en termes de régime politique finissent par adopter des politiques de regroupements de populations très similaires. Je suis donc partie de ce constat pour construire la définition des villages stratégiques. Ce concept regroupe de multiples expériences qui, bien que portant des noms différents, ont en commun plusieurs éléments fondamentaux.
Si l’on considère les caractéristiques générales des programmes de villages stratégiques, il s’agit dans la majeure partie des cas : de déplacer et de regrouper des populations rurales et autochtones dans des villages créés ex nihilo ; d’empêcher physiquement et politiquement le soutien des populations aux mouvements rebelles ; d’utiliser l’urbanisation forcée comme un outil pour mieux contrôler les habitants ; de modifier l’ordre économique et politique de la région par l’instauration du capitalisme ; d’améliorer la « lisibilité » du territoire et des populations ; d’obtenir le soutien de certains gouvernements étrangers et des organismes d’aide au développement ; de créer des milices, enfin de bouleverser les modes de vie et d’habitat antérieurs. En outre, le plus souvent, les villages stratégiques sont créés aux marges de l’Etat, c’est-à-dire pour des populations et dans des espaces considérés comme marginaux.
De fait, si l’on considère les caractéristiques de la construction des villages stratégiques, on constate que la plupart d’entre eux se situent dans un milieu naturel (comme la jungle, le maquis ou la montagne) qui rend difficile le contrôle du territoire, et que leur design géométrique est conçu pour permettre une surveillance rapide et efficace. L’infrastructure de vigilance comprend des miradors, des check points, de nouvelles routes, des réseaux barbelés, voire des murs séparant le village de l’extérieur. Enfin, le contrôle s’exerce sur la mobilité ainsi que sur les façons d’habiter à l’intérieur de ces villages, et s’appuie sur un système de punitions et sur un fort processus d’endoctrinement.

Ces nouveaux espaces urbains ont été utilisés comme des instruments de guerre. En quoi cette technique militaire a-t-elle opéré un changement d’échelle dans les façons de faire la guerre ?

L’étude des villages stratégiques permet d’approfondir l’analyse de ces zones grises d’indétermination où certaines techniques de gouvernement se situent dans une sorte de continuité entre la guerre et la paix. Pour l’armée, il ne s’agit pas seulement d’enlever « l’eau aux poissons », il faut aussi modifier radicalement l’environnement, en détruisant les espaces de vie antérieurs des populations déplacées (par la technique de la « terre brûlée ») et en bouleversant leurs modes d’organisation politique, économique et sociale.
Le fait que certains manuels de contre-insurrection promeuvent l’idée de regrouper et d’« urbaniser » les paysans ne veut pas dire que les militaires entendent créer des villes. Le but est plutôt de supprimer les formes de vie traditionnelles des populations rurales par l’introduction de divers éléments constitutifs d’un mode de « vie urbain ». L’« urbanisation forcée » implique aussi l’idée d’une « modernisation forcée », l’espace urbain étant souvent associé par les militaires à la « modernisation » des espaces ruraux.
En postulant que les villages stratégiques peuvent être considérés comme des dispositifs spatiaux ayant permis d’introduire la sphère de l’intime dans le combat contre des mouvements révolutionnaires, je fais référence à ce changement d’échelle de la guerre dans lequel la sphère privée devient un champ de bataille. La vie quotidienne au sein des villages stratégiques est un exemple parfait pour comprendre ces transformations des techniques de guerre à une micro-échelle. Souvent, les populations déplacées étaient obligées de collaborer avec les militaires, soit en travaillant pour eux, soit en constituant des milices paramilitaires. Les traces de cette implication perdurent encore aujourd’hui dans ces corps et ces espaces, autrefois zone de conflits.

Les programmes de villages stratégiques sont loin d’avoir disparu aujourd’hui. Sous quelle(s) forme(s) persistent-ils, notamment dans des scénarios de guerres contemporaines ? Assiste-t-on à une mise en place globale des villages stratégiques ? Et si oui, en quoi ces nouvelles urbanisations forcées se distinguent-elles, éventuellement, des pratiques passées, par exemple au niveau de l’implication des civils et des militaires, des gouvernements nationaux et des Etats étrangers, des ONG et des organismes internationaux ?

Dans les conflits armés contemporains, il existe de nombreux programmes qui se rapprochent beaucoup des villages stratégiques mis en place durant la guerre froide. Dans mon introduction à ce dossier, j’ai essayé de présenter une généalogie de l’application globale de cette pratique. Certains chercheurs signalent, par exemple, des similitudes entre les villages stratégiques et les programmes de relocalisation planifiée du gouvernement turc au Kurdistan. D’autres en relèvent avec les programmes mis en place en Irak et en Afghanistan dans le cadre de la guerre contre « le terrorisme ».
Un travail approfondi de comparaison entre ces programmes contemporains et ceux menés durant la seconde moitié du XXe siècle reste à faire pour comprendre non seulement comment cette technique a pu circuler, mais aussi comment elle a pu être modifiée et reformulée au fil du temps.
Comme vous l’avez bien signalé, on peut entrevoir de grandes différences entre les cas, compte tenu du fait que les enjeux politiques et les types de régime sont aujourd’hui très différents. Cette étude comparative représente donc un sérieux défi. Elle n’en est pas moins centrale car elle permettra d’expliquer pourquoi les Etats continuent d’appliquer ces politiques de regroupements forcés des populations dans des situations de conflits armés et, plus généralement, d’explorer la façon dont ces instruments de gouvernementalité ont pu traverser différents contextes, régimes et époques.

Propos recueillis par Catherine Burucoa
Juin 2018