Les écrans du socialisme. Essai d’histoire culturelle

Présentation

Ce projet de recherche, financé par le Scientific Advisory Board (SAB) de Sciences Po s’inscrit dans le sillage du renouveau historiographique sur le socialisme observé ces dernières années. Une littérature, soucieuse de dépasser l’opposition longtemps structurante dans les études est-européennes entre « totalitarisme » et « révisionnisme » s’est en effet intéressée à des quotidiens socialistes envisagés dans leurs ambivalences, leur banalité parfois aussi (Voir, par exemple, Mark Edele, « Soviet Society, Social Structure and Everyday Life. Major Frameworks Reconsidered », Kritika : Explorations in Russian and Eurasian History, 8 (2), print. 2007, p.349-373; Michel Christian, Emmanuel Droit, « Écrire l’histoire du communisme : l’histoire sociale de la RDA et de la Pologne communiste en Allemagne, en Pologne et en France », Genèses 61(4), 2005, p.118-133). Empruntant à l’histoire culturelle et sociale, à la sociologie des arts et à l’anthropologie, elle a renoncé au postulat d’une toute puissance des Etats communistes face à des acteurs sociaux atomisés et a mieux éclairé la diversité des socialismes est-européens (Notamment Suzanne Reid and David Crowley (eds.), Style and Socialism. Modernity and Material Culture in Post-War Eastern Europe, Oxford & New York : Berg, 2000; David Crew (ed.), Consuming Germany in the Cold War, New York : Berg, 2003; Mark Landsman, Dictatorship and Demand: The Politics of Consumerism in East Germany, Cambridge & London : Harvard University Press, 2005). Pour stimulantes qu’elles soient, certaines de ces approches ne sont toutefois pas sans présenter des difficultés. La première concerne la tentation de penser l’Est à partir de son « échec final », autrement dit de surinterpréter les décennies ayant précédé la chute du Mur de Berlin au regard de 1989. La seconde, souvent corrélée, consiste à envisager l’Est depuis l’Ouest, les interconnexions entre ces deux espaces étant principalement vues en termes de rivalités et, plus encore, à travers la manière dont les logiques de l’Ouest auraient érodé les systèmes est-européens (Pour une critique similaire, voir Alexei Yurchak, « Soviet Hegemony of Form. Everything Was Forever, Until It Was No More », Comparative Studies in Society and History, 45 (3), 2003). Nés en opposition à la seule focalisation sur l’Etat et son appareil répressif, ces travaux sont parfois également tentés par une élision du politique et/ou un usage de la notion de « quotidien » expurgé de contenu sociologique au prix d’une omission de dynamiques sociales essentielles à l’intelligence des ordres communistes (processus de différentiation et de dé-différentiation sociale, trajectoires de mobilité sociale).

La démarche retenue ici repose, par contraste, sur deux hypothèses : premièrement, quotidien et pouvoir ne peuvent être considérés comme des enjeux et approches mutuellement exclusifs. Il convient précisément d’appréhender les relations de pouvoir dans leurs déploiements quotidiens, dans les interactions banalisées au sein desquelles elles prenaient forme et les univers de sens souvent partagés des acteurs. Deuxièmement, une réflexion sur les expériences vécues des socialismes ne peut faire l’économie d’une étude des transformations profondes intervenues dans les modes de vie, les identités professionnelles et les statuts sociaux à la faveur de l’industrialisation, de l’urbanisation et de la généralisation de l’accès à l’enseignement. Aborder les quotidiens socialistes depuis les imaginaires et pratiques culturelles permet de tenir ces deux exigences, tout en invitant à franchir les frontières disciplinaires pour articuler une étude des techniques et des industries, une réflexion sur les matières, les goûts et les sensibilités, une analyse des sociétés attentive aux stratégies individuelles de distinction sociale et aux structures d’inégalité, ainsi qu’un examen des ordres politiques constitués par et dans des interactions entre acteurs, discours et dispositifs.

Dans ce contexte, cinéma et théâtre sont envisagés comme des objets d’histoire totaux ouvrant une fenêtre sur les modes d’assujettissement et de subjectivation sous le socialisme. L’étude ne se limite pas aux seuls contenus imagés projetés sur les écrans ou dans le cadre des spectacles vivants. Elle inclut une réflexion sur les expériences des loisirs et, plus encore, sur les dynamiques décisionnelles au sein des responsables de la culture, de la direction des théâtres ou d’une industrie cinématographique jugée prioritaire par les pouvoirs publics bulgares. Elle se veut par ailleurs attentive aux mondes d’inscription spatiale et temporelle de la culture, et sert une réflexion sur les redéploiements des passés ante communistes à travers lesquels s’est tissée la césure de l’après-1944. Le terrain retenu porte sur la Bulgarie, sans toutefois supposés connus les contours spatiaux de la réflexion. Il s’agit en effet non d’offrir une « monographie » mais de tenter de penser les formes de connexions - dans son espace régional, les Balkans, à l’échelle du bloc de l’Est, dans les relations Est-Ouest et au-delà – qui ont contribué à façonner les mondes de la culture en Bulgarie socialiste.

Enseignement à Sciences Po

Un enseignement est par ailleurs dispensé au Collège universitaire de Sciences Po qui prolonge et met en discussion, avec des étudiants anglophones de première et deuxième année, ce programme de recherche. Voir « Screening Socialism. Visual Culture in Eastern Europe ».

Organisation de colloque international

Dans le cadre de ce projet de recherché, j’ai organisé les 13-14 décembre 2012 au CERI Sciences Po un colloque international «Visions of Socialism(s) : Visual Cultures and the Writing of History » au CERI Sciences Po.

Les principales tables rondes ont porté sur: « Socialism(s) as Future-Past: Inhabiting Utopia »; « Back to the Future: The Mysteries of Socialist Science »; «  ‘Seeing like a State’: Building Socialism and/or the Nation? »; « Looking beyond East and West: Towards a Connected History of Socialisms? »; « Visions as Rememoration: The Multifold Temporalities of Socialism »; «Visions and Knowledge: Sight, Sound and Touch in Writing the History of East European Socialisms »; « Beyond Eastern Europe: Images and Acts of Seeing in the Writing of History »)]. Le programme complet de la conférence peut être consulté à l’adresse: http://calenda.org/231877.

La finalité de ce colloque était de faire dialoguer les travaux sur le communisme avec des recherches sur les arts et les archives visuelles menées depuis d’autres disciplines (sociologie de la culture, anthropologie, histoire…). La notion de « visions » y était entendue dans une triple acception, renvoyant d’abord à l’utopie communiste, faisant référence ensuite aux pratiques culturelles et artistiques, évoquant enfin des images remémorées, résultats d’inscriptions, de ratures et/ou d’effacements. A travers elles, le souhait était de revenir sur les temporalités, étroites ou longues, dans lesquels les ordres communistes s’étaient inscrits.  Le colloque s’est achevé sur une table ronde ayant vocation, au-delà des trajectoires est-européennes, à interroger la manière dont le visuel, envisagé comme matérialité et comme pratique, peut nous aider à écrire des récits du passé. Les actes du colloque feront l’objet d’une publication sous forme d’ouvrage collectif en langue anglaise.

Organisation et co-animation d’un séminaire de recherche au CERI Sciences Po

De 2010 à 212, nous avons, avec A. Capelle-Pogăcean, co-animé au CERI Sciences Po un séminaire de recherche « Visions du communisme. Les cultures visuelles dans l’histoire », qui visait à mettre en lumière plusieurs facettes des cultures visuelles et des techniques de visualisation sous le socialisme (photographie privée, cinéma, visions inspirées en des espaces de méditation, etc.). La démarche retenue dans le cadre du séminaire consistait à croiser les recherches conduites depuis des terrains est-européens avec celles nourries par d’autres sites d’observation.

Interventions dans des colloques et séminaires

21 mars 2014 : Communication sur « Si tous les Allemands étaient nazis, comment serions-nous là ? ». Zvezdi/Sterne/Etoiles (Konrad Wolf, 1959) ou quand cinéaste est-allemands et bulgares négociaient le passé de la Shoah » dans le cadre de la Conférence « Sociétés, espaces et cultures cinématographiques en Europe médiane » organisée par le GDR Europe médiane à l’Institut d’études slaves.

12 décembre 2013 : Présentation et débat du Film Zvezdi/ Sterne/Etoiles réalisé par Konrad Wolf sur un scénario d’Angel Wagenstein - une co-production entre la Bulgarie et la RDA, primé du Prix spécial du Jury au Festival de Cannes en 1959 – au Mémorial de la Shoah, Paris.

21-24 novembre 2013 : Communication intitulée: « A Transnational Production of Bulgarian Socialism? The (Time) Travels of Gorna Dzhumaya’s Theater in the 1940s » présentée dans le cadre du 45e Congrès de l’Association for Slavic, East European and Eurasian Studies, Boston.
 
21 juin 2013 : participation à la table ronde organisée par la revue Annales, dans le cadre du lancement du dossier, coordonné par Larissa Zakharova sur les « Quotidiens du communisme », à la Bibliothèque nationale de France, en présence d’Etienne Anheim, Larissa Zakharova, Nathalie Moine et Sophie Coeuré.

13-17 mai 2013 : communication sur « Естетическо възпитание, изкуство или забавление?
Социологическите анкети за публиките през 70-те години в България », dans le cadre du colloque international organisé par l’Institut d’étude des arts de l’Académie des sciences bulgares, Sofia.

13-14 décembre 2012 : communication sur « A Transnational Production of Bulgarian Socialism? The (Time) Travels of Gorna Dzhumaya’s Theater in the 1940s », dans le cadre du colloque international « Visions of Socialism(s) in Eastern Europe: Visual Cultures and the Writing of History », organisé au CERI Sciences Po, Paris. Le programme est disponible ici.

6 novembre 2012 : intervention, aux côtés d’A. Capelle-Pogăcean, dans le séminaire « Sociétés politiques comparées » du Master de sociologie politique comparée, co-animé par Jean-François Bayart et Richard Banégas ; présentation-débat avec les étudiants de l’ouvrage, Vie quotidienne et pouvoir sous le communisme. Consommer à l’Est, Paris : Karthala, 2010, Sciences Po, Ecole doctorale, Paris.

1er juin-3 juin 2012 : communication sur « Screening the Publics: Movie-Going and Audience Research in Late Socialist Bulgaria », dans le cadre de la troisième édition de la Small Cinemas International Conference organisée par le Center for Eastern European Film and Media Studies et le Département de science politique de The West University (Universitatea de Vest din Timişoara), Timişoara, Roumanie.

20-21 avril 2012 : communication sur « Time(s) of Violence: Cinema and the Forced Assimilation of Muslim Minorities in Late Socialist Bulgaria » dans le cadre du Colloque international « Physical Violence in Late Socialism: (Dis)entangling Statehood, Labour, and the Nation » co-organisé par l’Institute for East and Southeast European Studies (IOS) de Regensburg et le Zentrum für Zeithistorische Forschung de Potsdam, Regensburg, Allemagne

20-21 avril 2012 : communication « Time(s) of Violence: Cinema and the Forced Assimilation of Muslim Minorities in Late Socialist Bulgaria » dans le cadre du Colloque international « Physical Violence in Late Socialism: (Dis)entangling Statehood, Labour, and the Nation » co-organisé par l’Institute for East and Southeast European Studies (IOS) de Regensburg et le Zentrum für Zeithistorische Forschung de Potsdam, Regensburg, Allemagne.

27-28 janvier 2012 : communication sur « Star Wars à la conquête des écrans bulgares.  Questions pour une histoire culturelle de la guerre froide », dans le cadre du colloque international « La guerre froide et le cinéma » organisé par l’Université Paris VIII, Paris.

16 décembre 2011 : communication sur « Projections et pratiques d'une ville-frontière en Bulgarie communiste. Blagoevgrad ou quand le cinéma sert la nationalisation des âmes », Séminaire général du Centre d’études des mondes russe, caucasien et centre-européen (CERCEC), EHESS, Paris.

13 décembre 2011 : communication sur « Cinema and the Presences of the Past(s) in Socialist Bulgaria », Ludwig Boltzmann Institute for European History and Public Spheres, dans le cadre des « Joint Seminar Series on Communist and Post-Communist Times in Central Europe », Vienne.

7 novembre 2011 : communication sur « Unifier la nation par l’écran ? Cinéma et assimilation forcée des minorités », dans le cadre de la conférence « Histoire et géopolitique de la mer Noire au prisme des images » co-organisée par l’Institut national de l’audiovisuel (INA) et l’INALCO, Paris, INA.

14 avril 2011 : communication sur « Paysages cinématographiques en Bulgarie communiste : la ville dans les pliures du temps », dans le cadre du Séminaire « Savoirs urbains » co-animé par Stéphane Van Damme et Vincent Calay, Centre d’histoire de Sciences Po, Paris (Mélanie Traversier est également intervenue au cours de cette séance).

31 mars 2011 : communication sur : « Visions du communisme : cinéma et urbanité dans l’architecture de la Bulgarie jivkovienne », séminaire du Centre Marc Bloch animé par Jérôme Bazin, Berlin.

19 janvier 2011 : intervention, avec A. Capelle-Pogăcean, sur les vies quotidiennes du socialisme dans le séminaire « Les États en Europe centrale et orientale XIXe-XXIe siècle : approches croisées des sciences sociales » co-animé par Jérôme Heurtaux et Morgane Labbé à l’Ecole des Hautes études en sciences sociales (EHESS), Paris.

6 décembre 2010 : intervention, avec A. Capelle-Pogăcean et L. Zakharova, dans le séminaire du Master de Politique comparée animé par Jean-François Bayart, autour de l’ouvrage Vie quotidienne et pouvoir sous le communisme. Consommer à l’Est, Paris : Karthala & CERI, 2010, Université Paris I, Paris.

26 novembre 2010 : organisation avec A.Capelle-Pogăcean d’une table ronde (Sandrine Kott, Larissa Zakharova et Thomas Lindenberger) à l’occasion du lancement de l’ouvrage Vie quotidienne et pouvoir sous le communisme. Consommer à l’Est, Paris : CERI & Karthala, 2010, CERI Sciences Po, Paris.

22-23 avril 2010 : intervention sur « Socialism at the Movies : Daily Life in the Bulgarian Film Industry (1970-1989) », Conférencier invité par Oliver Jens Schmitt, directeur du Institut for Osteuropeaïsche Geschichte, Universität Wien, Vienne.

13 novembre 2009 : participation à la Table ronde « Derrière le mur : la vie quotidienne au pays du communisme réel », avec Sonia Combe et Emmanuel Droit, animée par Valérie Hennin, dans le cadre du Festival d’histoire de Pessac « Il était une foi le communisme », Pessac.

25-27 juin 2009: communication sur « The Political Economy of the Bulgarian Movie Industry in the 1970-1980s » lors du colloque international « Beyond East and West: Two Decades of Media Transformation After the Fall of Communism », Central European University, Budapest, Hongrie.

27-29 mars 2010: intervention sur « Screening Socialism. Daily Life and Power in Bulgarian Cinema », Annual Conference of the British Association for Slavonic and East European Studies (BASEES), Fitzwilliam College, Cambridge University, Cambridge.

Publications

« Time(s) of Violence: Cinema and the Forced Assimilation of Muslim Minorities in Late Socialist Bulgaria », Nationalities Papers, dossier coordonné par Sabine Rutar (article soumis).

« Au-delà des étoiles : Stars Wars et l’histoire culturelle du socialisme tardif en Bulgarie », Cahiers du monde russe, 54 (1-2), 2013, à paraître 1er semestre 2014.

« Star Wars à la conquête des écrans bulgares », CinémAction, 150, avril 2014, p.119-127.

« La culture habitée aux frontières du socialisme : v(ill)e et lieux du spectacle à Gorna Džumaja (Bulgarie) en 1944-1948 » (avec A. Capelle-Pogăcean), Annales. Histoire, sciences sociales, 68, 2, 2013, p.391-427.

Vie quotidienne et pouvoirs sous le communisme. Consommer à l’Est (co-dirigé avec A. Capelle-Pogăcean), Paris : Karthala & CERI, 2010.

« Introduction » (avec A. Capelle-Pogăcean), in : Nadège Ragaru et Antonela Capelle-Pogăcean (dir.), Vie quotidienne et pouvoir sous le communisme. Consommer à l’Est, Paris : Karthala & CERI, 2010, p.7-47.

« Les écrans du socialisme : micro-pouvoirs et quotidienneté dans le cinéma bulgare », in : Nadège Ragaru et Antonela Capelle-Pogăcean (dir.), Vie quotidienne et pouvoirs sous le communisme. Consommer à l’Est, Paris : Karthala & CERI, 2010, p.277-348.

« Recension de David Crowley and Susan Reid (eds.), Pleasures in Socialism. Leisure and Luxury in Eastern Europe, Northwestern University Press, 2010 », Annales. Histoire, sciences sociales, 68, 2, 2013, p.617-620.

« Recension de Marie-Rose Lagrave (dir.), Fragments du communisme en Europe centrale », Paris : Editions de l’EHESS », Annales. Histoire, sciences sociales, 68, 2, 2013, p.646-649. 

Pour en savoir plus sur ce programme, consulter le blog Cultures visuelles du communisme