L'élection présidentielle en Russie : un non-événement dans un contexte anxiogène

 

Comme prévu, l’élection présidentielle qui s’est tenue le 18 mars 2018 en Russie a constitué un parfait non-événement. Avant le scrutin, le favori ne s’est donné la peine ni de participer aux débats ni de dévoiler le moindre élément de programme : il s’est contenté de présider le pays. Le vote s’est déroulé le jour où le gouvernement invitait les Russes à fêter la réintégration de la Crimée dans la Fédération de Russie, survenue quatre ans plus tôt et représentant le principal trophée du dernier mandat de Vladimir Poutine. Les résultats du scrutin ont été à la hauteur des attentes, avec une participation en augmentation par rapport à celle de 2012 (67%), malgré les appels au boycott de l’opposant Alexeï Navalny et un score présidentiel remarquable pour un premier tour (76,69% des voix). Aussi manifestes qu’elles soient, les fraudes n’ont pas empêché l’élection d’être validée. Cantonnées à un nombre limité de cas selon la Commission électorale centrale, les fraudes semblent être considérées comme une fatalité inhérente au rituel du vote en Russie.

Ce scénario prévisible et ennuyeux n’était pourtant nullement garanti. Après tout, l’élection présidentielle précédente en 2012 avait eu lieu dans un climat beaucoup plus tendu. D’importantes manifestations hostiles à Vladimir Poutine et des contre-manifestations s’étaient succédées durant l’hiver, en lien avec la contestation du résultat des législatives du 4 décembre 2011. La séquence s’était achevée 
par un affrontement violent entre manifestants et forces de l’ordre dans le centre de Moscou la veille de l’investiture présidentielle, le 6 mai 2012, provoquant l’arrestation de 650 personnes et le jugement de 35 d’entre elles.

La campagne pour l’élection présidentielle de 2018 a suivi un cours bien différent. Elle a certes démarré avec fracas en mars 2017, lorsque l’opposant Alexeï Navalny, galvanisé par le succès de sa vidéo dévoilant la vénalité du Premier ministre Dmitri Medvedev, a appelé à manifester contre la corruption des dirigeants du pays. Autorisés dans certaines villes, maintenus malgré l’interdiction des pouvoirs publics dans d’autres, les rassemblements ont provoqué l’arrestation de centaines d’opposants, souvent très jeunes. Une autre manifestation importante contre la corruption s’est tenue le 12 juin mais la mobilisation s’est par la suite essoufflée, du fait notamment de l’ampleur de la répression policière lors des deux premiers rassemblements. Même si d’autres explications peuvent venir à l’esprit pour éclairer les causes de ce recul, à l’instar de l’absence de coalition, contrairement à 2011-2012, ou de la personnalité clivante telle que Alexeï Navalny au sein de l’opposition, les moyens déployés par le gouvernement pour contrer ce dernier semblent disproportionnés par rapport au danger qu’il pouvait représenter à court terme. Des enregistrements montrent que le personnel enseignant dans certains lycées s’est employé à dissuader les jeunes de participer aux manifestations organisées par l’opposant. Alexeï Navalny et son équipe ont été constamment dénigrés dans les médias et soumis à de multiples formes d’harcèlement et d’agression.

Ce relatif cantonnement des affrontements entre opposants et forces de l’ordre s’est opéré dans un climat politique anxiogène qui n’est pas uniquement lié à la dégradation des relations diplomatiques entre la Russie et les pays occidentaux. La menace d’une insurrection a été régulièrement agitée dans les médias durant l’année qui a précédé le scrutin. La société russe ferait face à de nombreux ennemis de l’intérieur, désireux de subvertir l’ordre politique en lien plus ou moins étroit avec des intérêts étrangers. Les révélations se sont multipliées sur des conspirations en cours et sur les « extrémistes » y prenant part, selon le terme fourre-tout employé officiellement pour les désigner. Ce climat de peur vaut tous les programmes présidentiels car il valorise la politique menée par Vladimir Poutine afin d’assurer la stabilité des institutions et il justifie son maintien au pouvoir.

La menace islamiste s’est ainsi rappelée au souvenir des Russes : deux attentats ont été commis sur le territoire en moins d’un an (l’un dans le métro de Saint-Pétersbourg en avril 2017, l’autre au Daghestan en février 2018, revendiqué par l’Etat islamique /EI/). Des informations sur des « terroristes » neutralisés ayant fait allégeance à l’EI ou des attentats déjoués (25 en 2017 selon Vladimir Poutine) ont en outre jalonné la campagne. A cette menace somme toute banale dans la période actuelle se sont ajoutés d’autres complots déjoués par les services répressifs. Des coups de filet ont ainsi été opérés fin 2017-début 2018 dans les milieux anarchistes et antifascistes dans le but d’empêcher une organisation secrète, appelée « Le réseau » et considérée comme « terroriste », de commettre des attentats lors de l’élection présidentielle et de la Coupe du monde de football qui aura lieu cet été et de déstabiliser le pays en réalisant un coup d’Etat.

Les libéraux accusés de trahir leur patrie, autres bêtes noires du gouvernement, nourrissent enfin cet imaginaire conspirationniste. S’ils ont été capables de déstabiliser l’Ukraine sur la place Maïdan, ne pourraient-ils pas y parvenir en Russie ? Le cas d’Alexeï Navalny vient immédiatement à l’esprit : beaucoup d’agressions qu’il a subies ou que son entourage a subies ont été commises par des militants qui l’accusent en effet d’être au service des Etats-Unis et de vouloir provoquer une révolution. Le cas le plus étonnant est cependant celui de Viatcheslav Maltsev. Initialement peu connu du grand public, cet ancien député, membre d’un parti libéral mais proche des milieux nationalistes, annonçait depuis 2013 que la révolution aurait lieu le 5 novembre 2017 à midi exactement et appelait les Russes à sortir ce jour-là pour prendre le pouvoir. Le mot d’ordre de l’organisation qu’il dirige, Artpodgotovka, considérée comme « extrémiste » par le gouvernement, était « ne pas attendre, mais se préparer » et le manifeste de Maltsev appelait « le peuple » à « renverser Poutine et sa mafia ». Le programme était si caricatural qu’il suscitait une grande perplexité, y compris au sein de l’opposition, mais les pouvoirs publics ont pris de plus en plus au sérieux la menace que faisait planer sur le pays celui qu’ils présentent comme un révolutionnaire irresponsable. La répression s’est accru au fur et à mesure que le jour J se rapprochait : Viatcheslav Maltsev a quitté la Russie en juin 2017 afin d’éviter les poursuites et s’est réfugié quelque part en Europe, tandis que d’importants coups de filet ont été menés au sein de l’organisation Artpodgotovka en Russie au cours du mois d’octobre. Le 5 novembre 2017, des centaines de « maltseviens » se sont rendus près des lieux de pouvoir et 430 d’entre eux ont été arrêtés, principalement à Moscou. La police n’a pas manqué d’insister sur le fait que des armes ont été trouvées dans une voiture appartenant à l’un des militants.

Ce climat anxiogène a très certainement favorisé la victoire de Vladimir Poutine. Il devrait néanmoins se maintenir après la campagne. La préparation de la Coupe du monde de football justifie en effet de maintenir un niveau de surveillance élevé en Russie et la dégradation des relations internationales invite à renforcer la vigilance dans un pays qui, plus que jamais, se considère comme une forteresse assiégée.