Le monde en 2030 – L’Arabie saoudite peut-elle se réformer ?

Auteur(s) : 

Armin Arefi, avec la contribution de Stéphane Lacroix

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Date: 
17/01/2020

ÉPISODE 10. Le prince héritier a lancé un plan ambitieux pour sortir de la dépendance au pétrole. Mais il peine à se concrétiser. En partenariat avec Sciences Po Ceri.

Le pays des deux saintes mosquées est riche. Avec plus de 194 milliards de dollars de barils de pétrole exportés en 2018, l’Arabie saoudite est le premier exportateur de brut au monde. Mais, depuis 2014 et la chute brutale des cours, la pétromonarchie, qui tire 70 % de ses recettes publiques de sa production d’or noir, perd de l’argent. Riyad prévoit ainsi cette année un déficit budgétaire de 50 milliards de dollars, soit 6,4 % de son produit intérieur brut. L’heure est grave. Jusqu’ici, les 20 millions de Saoudiens étaient habitués à vivre grassement des redistributions de la rente pétrolière.

« D’ici cinq à dix ans, les Saoudiens sont voués à voir leur niveau de vie baisser, ce qui produira du mécontentement », avertit Stéphane Lacroix, chercheur au Centre de recherches internationales (Ceri) de Sciences Po. Pour prévenir ce risque, l’Arabie saoudite à un plan : Vision 2030. Lancé en avril 2016 sous l’égide du prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS), ce vaste programme économique vise à réduire les dépenses publiques de l’État et à augmenter les recettes non pétrolières afin de sortir le pays de sa dépendance à l’or noir. Pour générer des revenus supplémentaires, le royaume a déjà commencé à augmenter le prix du carburant et de l’électricité, et introduit une taxe sur la valeur ajoutée de 5 %. Mais la vraie condition de la réussite de Vision 2030 est l’investissement du secteur privé saoudien.

Libéralisation des mœurs

En échange des efforts fournis par la population, MBS a consenti à un certain degré de libéralisation sociétale. Mais, dans le royaume wahhabite (version ultrarigoriste de l’islam, NDLR), ces mesures sont vues comme révolutionnaires. Pour encourager les femmes à participer à la vie active, le prince héritier leur a octroyé en 2018 le droit de conduire. Les restaurants et cafés n’ont plus l’obligation de disposer d’entrées séparées selon le sexe. Et la police religieuse a disparu des lieux publics. Pas à pas, le royaume wahhabite s’ouvre à la culture occidentale, pour la plus grande joie de la jeunesse saoudienne, qui forme les deux tiers du pays. Celle-ci peut désormais assister à des concerts de musique, des festivals de comédie ou de musique, des compétitions de catch féminin ou encore des projections de cinéma.

Le royaume al-Saoud s’ouvre aussi au monde. Depuis le mois d’octobre, les touristes étrangers sont dispensés de visa pour visiter le pays, et les couples peuvent même louer une chambre d’hôtel s’ils ne sont pas mariés. « Tout cela donne le sentiment qu’il s’agit plus de communication que de fond », estime néanmoins le chercheur Stéphane Lacroix. « Pour l’instant, seules les mesures sociétales et populaires du plan Vision 2030, comme le secteur du divertissement ou la conduite des femmes, ont avancé afin de consolider le pouvoir de MBS, poursuit ce spécialiste de l’Arabie saoudite. Mais toutes les réformes néolibérales et mesures d’austérité, telles que la réduction des salaires des fonctionnaires et celle des subventions gouvernementales, sont retardées ou appliquées au compte-gouttes. »

Peu d’investissements étrangers

Grande promesse de MBS, la capitalisation, en décembre 2019, d’une infime part de la compagnie nationale de pétrole afin de financer des projets géants d’infrastructures s’est pour l’heure réalisée sans encombre. En introduisant à la Bourse de Riyad 1,5 % de son capital, Aramco a officiellement réussi à lever 25,6 milliards de dollars, devenant la société cotée la plus importante au monde. Mais de nombreuses questions subsistent sur la valeur réelle de ces titres ouverts aux actionnaires privés, beaucoup d’entre eux restant toujours détenus par le gouvernement saoudien ou des entités qui y sont liées.

Placés au cœur de la stratégie Vision 2030, les investisseurs étrangers ne sont toujours pas au rendez-vous. Depuis 2018, les investissements étrangers directs (IDE) stagnent autour d’un milliard de dollars, soit seulement 0,5 % du PIB saoudien. C’est que le secteur des affaires s’inquiète des méthodes pour le moins expéditives du jeune prince héritier de 34 ans. En novembre 2017, Mohammed ben Salmane fait emprisonner des dizaines de princes et de hauts responsables saoudiens pour corruption. Détenus à huis clos dans l’hôtel du Ritz-Carlton à Riyad, où ils sont soumis à des interrogatoires musclés, ils sont en majorité libérés après avoir « rendu » à la justice plusieurs milliards de dollars. Sous MBS, les oulémas (religieux) dénonçant la libération des mœurs sont embastillés. Plus étonnant, les militantes historiques pour le droit des femmes subissent le même sort.

L’ombre de Jamal Khashoggi

En octobre 2018, toute la communication autour du prince s’effondre à la suite du scandale de l’assassinat du journaliste saoudien dissident Jamal Khashoggi au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul. Un crime qui choque le monde entier, et que MBS aurait commandité, selon la CIA. Dès lors, très peu de grands noms de la finance se pressent au forum économique annuel de Riyad, présenté comme le « Davos du désert ». Ils ont été plus nombreux en novembre 2019, mais les investissements concrets se font toujours attendre. D’autant que la politique étrangère affirmée du jeune prince ne plaide pas pour la stabilité de l’Arabie.

Depuis qu’il a été intronisé par son père ministre de la Défense début 2015, Mohammed ben Salmane a rompu avec la traditionnelle discrétion de la diplomatie saoudienne et mène une politique étrangère beaucoup plus agressive. « Son calcul est de remplacer le ciment religieux du pays par un ultranationalisme, ce qui implique une position plus belliqueuse dans les relations internationales », analyse le chercheur Stéphane Lacroix. Mais la plupart de ses initiatives régionales se soldent par de cuisants échecs.

Instabilité régionale

En mars 2015, MBS pousse son pays dans une guerre coûteuse au Yémen contre les rebelles houthis, soutenus par Téhéran. Cinq ans plus tard, le front est gelé, plusieurs dizaines de milliers de personnes ont été tuées, et le conflit est un gouffre financier pour Riyad. En juin 2017, le prince saoudien décrète un embargo économique contre le Qatar, accusé de soutien aux Frères musulmans et de complaisance à l’égard de l’Iran. Or, en dépit de la fermeture par l’Arabie de ses frontières terrestres, aériennes et maritimes avec son turbulent voisin qatarien, ce dernier ne semble toujours pas prêt à courber l’échine. Doha s’est même rapproché de la Turquie et de l’Iran, principal adversaire régional de l’Arabie saoudite.

Ayant juré en 2017 de porter le combat « en Iran » avant que « la guerre n’atteigne l’Arabie saoudite », le prince tout-puissant est littéralement humilié lorsque l’industrie pétrolière saoudienne est frappée en plein cœur, le 14 septembre 2019, par des drones et des missiles de croisière. Imputée à la République islamique par Washington, cette attaque place Mohammed ben Salmane dans une position de grande fragilité. Parce qu’elle illustre la solitude du royaume face au refus de son principal allié, les États-Unis, de riposter face à Téhéran. Et parce qu’elle remet aussi en cause l’image de l’Arabie heureuse et stable vendue par la communication du palais aux investisseurs internationaux.

Crise en vue

Le jeune prince a beau multiplier les déconvenues, la voie semble néanmoins royale pour qu’il devienne le prochain souverain, en lieu et place de son père, le roi Salmane, 84 ans, que l’on dit malade. « Toute sa stratégie a consisté à casser les contre-pouvoirs et à verrouiller les équilibres politiques autour de sa personne, pointe Stéphane Lacroix. La sécurité d’État (sorte de garde prétorienne, NDLR) lui est totalement dévouée afin de s’assurer qu’il n’y aura pas de contestation le jour où Salmane meurt. »

Pour l’heure, les voyants économiques du royaume ne sont pas encore au rouge, notamment grâce aux immenses réserves budgétaires dont il dispose (500 milliards de dollars, NDLR). Mais, sans véritable réforme de fond – et donc douloureuse pour la population –, la crise semble à moyen terme inévitable. D’après le gouvernement, les recettes devraient atteindre cette année 222 milliards de dollars, soit 14,6 % de moins qu'en 2019. En octobre, le Fonds monétaire international (FMI) a fortement dégradé ses perspectives de croissance à + 0,2 % contre 1,9 % l’an dernier. D’après le FMI, la croissance pourrait toutefois rebondir dès cette année, mais un million de nouveaux emplois doivent être créés par Riyad au cours des cinq prochaines années.

En attendant, la jeunesse saoudienne semble apprécier l’ouverture sociétale promue par le prince héritier alors que de plus en plus de voix dissidentes préfèrent fuir le pays. « Pour le moment, la société saoudienne ne ressent pas l’effet des difficultés économiques, prévient Stéphane Lacroix. Mais MBS est en train de décimer les réserves de l’État et, bientôt, le pain et les jeux ne suffiront plus. »

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