Foucault and the Modern International

A l’occasion de la parution dans la collection Sciences Po chez Palgrave Macmillan, de l’ouvrage dirigé par Philippe Bonditti avec Didier Bigo et Frédéric Gros, intitulé Foucault and the Modern International. Silences and Legacies for the Study of World Politics, le CERI interroge l’initiateur du projet, Philippe Bonditti, sur ce que l’on peut entendre par « international moderne », ce que Michel Foucault en a pensé, ou pas, et en quoi les silences du philosophe-historien sur les relations internationales sont instructifs...


Qu’est-ce que l’international moderne ?
C’est, en partie au moins, la question à laquelle s’attachent les contributeurs de cet ouvrage. Non pour y répondre de manière définitive, mais en travaillant à construire l’international comme objet pour la pensée, à partir et/ou au moyen des travaux de Michel Foucault, et dans un travail de problématisation plus large qui interroge quatre des grandes caractéristiques que l’on prête spontanément à notre monde contemporain : (néo)libéral, biopolitique, global et donc aussi international.
L’international en effet appartient à la longue liste des impensés qui structurent nos pratiques quotidiennes et nos schèmes d’interprétation des réalités présentes, comme passées. On notera que le mot « international » n’est utilisé que comme adjectif, c’est-à-dire donc pour qualifier autre chose que lui-même : le système, des organisations, des relations, le droit sont dits « internationaux ». Or faire usage du mot « international » comme d’un adjectif suppose déjà d’admettre que l’on sait ce à quoi renvoie le concept d’international dont on dérive le sens d’un autre concept, celui de national, auquel on a adjoint le préfixe « inter » pour désigner « ce qui s’établit entre. » Serait « international » tout ce qui ne relève pas strictement du national, c’est-à-dire tout ce qui ne renvoie pas, et de manière exclusive, à la juridiction particulière d’un Etat, mais survient entre les Etats.
On a donc une conception négative de l’international, toujours déjà dépendante et donc absolument déterminée par l’idée que nous nous faisons du national. Celui-ci est renvoyé au local et au particulier tandis que l’international renvoie, lui, à une sorte d’au-delà du national, à un espace sans territoire, totalement abstrait et constitué en espace de pratiques dont on a longtemps cru qu’elles se limitaient à celles du diplomate et du soldat (pour reprendre ici la dualité aronienne de la diplomatie et de la guerre) et que la dite discipline des RI s’est donnée pour objet.
Depuis une trentaine d’années toutefois, sous l’effet en particulier du développement de formes transnationales de mobilisations et d’actions collectives, de la diffusion des techniques du traitement automatique de l’information, et de l’interdépendance croissante des économies, il semble de plus en plus clair que l’international n’est plus, en tout cas plus seulement, ce qui s’établit strictement entre les Etats. Est-ce à dire que nous assisterions à la fin de l’international (après celles, tant annoncées et jamais réalisées, des idéologies, de l’Histoire, de l’Etat et des territoires) ? À sa substitution par quelque chose que l’on veut désormais appeler le « global », animé par l’imaginaire d’un monde sans frontière et d’un marché absolument dérégulé ? Ou bien assiste-t-on à l’émergence de ce que certains nomment déjà un « néo-féodalisme » ?
C’est tout l’enjeu de cet ouvrage que de refuser les prophéties hâtives en choisissant plutôt de se réapproprier le concept d’international, si longtemps monopolisé par les RI et leurs tentatives de théorisation des rapports entre Etats, et ainsi faire que, dans nos efforts visant à donner sens à ce qui se passe à travers le monde, on ne reconduise pas de manière automatique la catégorie de l’international sans l’avoir préalablement interrogée, en particulier dans sa confrontation avec celles du (néo)libéral, du biopolitique et du global.

En quoi les travaux de Michel Foucault peuvent-ils nous aider dans cette tâche ?
Je crois de trois manières différentes au moins : par les concepts qu’on y trouve, par les méthodes d’enquête qu’ils décrivent, et par le travail de problématisation auquel ils nous invitent ; ces trois dimensions n’étant bien sûr pas exclusives les unes des autres.
Par ses concepts de biopolitique, de (bio)pouvoir, de gouvernement(alité), de discours et d’archive, de dispositif et de régime de vérité entre autres, Foucault autorise d’abord de nouvelles découpes des phénomènes que l’on étudie, de nouvelles approches aussi comme le suggèrent par exemple les contributions de Williams Walters sur les violences faites aux migrants et de Ferhat Taylan sur « l’environnement ». De ce point de vue, l’ouvrage donne à voir quelques-unes des manières possibles de s’approprier et de faire usage de ces concepts dans une sorte d’herméneutique du présent et d’analytique de ce qui se met en place.
Par ses méthodes ensuite, archéo-généalogique et/ou en terme de dispositif, Foucault nous aide à dépasser certaines limites attachées à la disciplinarisation des savoirs. En problématisant le couple sujet connaissant/objet de connaissance qui gouverne le mode moderne, scientifique et positiviste de la connaissance, l’enquête archéologique—elle que la conduit Armand Mattelart sur le « global »—, comme l’approche par le dispositif que déploie Michael Shapiro, nous permettent d’approcher autrement ces phénomènes traditionnellement attachés à l’international (politique étrangère, diplomatie, guerre) ou ceux que l’on veut dire aujourd’hui « globaux » (migrations, violence/terrorisme, dégradations environnementales, globalisation etc...). Elles suggèrent notamment de prêter une attention particulière aux manières dont ils sont d’abord configurés dans et par le discours via des jeux continus d’association/dissociation de concepts.
Enfin, le travail de problématisation auquel Foucault nous invite suggère de rompre avec l’obsession de la recherche des solutions sur laquelle prospère le mode expert de la connaissance, en mettant l’accent sur les problèmes c’est-à-dire, d’une part en cherchant à comprendre comment les choses en viennent à faire problème à une époque donnée et, d’autre part, en faisant problème de ce qui se donne pour évident. C’est ce double effort de problématisation que l’ouvrage dans son ensemble développe à propos de l’international, mais aussi du libéral, du biopolitique et du global.
Pour autant, il ne s’agit pas d’appliquer absolument Foucault, ses concepts ou ses méthodes, mais plutôt de les faire travailler, quitte à faire la critique de Foucault, comme a pu le faire Stuart Elden, à chercher à le « dépasser », comme le suggère Mariella Pandolfi et Laurence Mcfalls sur la question du libéralisme, ou à configurer son propre Foucault, tel que Nicholas Onuf revendique de l’avoir fait. La démarche ne convaincra pas tous les « foucaldiens. » Reste que cela a eu ses effets, dont Foucault lui-même n’aurait peut-être pas été si critique. La manière dont les travaux de Foucault (avec ceux de Derrida en particulier) ont été mobilisés par la critique des RI dans le monde anglo-américain à partir des années 1980 le prouve. Si elle demeure très puissante institutionnellement parlant, la dite discipline des RI ne s’est jamais vraiment relevée de cette critique d’un point de vue épistémologique : elle est demeuré dans un état de crise permanente qui a permis le développement de nouvelles approches de l’international, plus ethnographiques comme la sociologie historique et comparée du politique telle que la développe Jean-François Bayart depuis cette même époque et, plus récemment, avec l’International Political Sociology proposée par Didier Bigo.

Foucault semble n’avoir jamais étudié les « relations internationales. » En quoi ses silences sont-ils intéressants ?
Les silences sont souvent très instructifs. En l’espèce, celui de Foucault sur l’international, en fait sur le « savoir internationaliste » des RI, l’est du point de vue de ce qu’il nous dit—ou de ce que l’on peut lui faire dire—à propos de la trajectoire de pensée de Foucault, certainement aussi de son époque (pas si lointaine), et des jeux de pouvoir attachés à l’organisation disciplinaire des savoirs. En effet, comment s’expliquer que Foucault soit resté silencieux à propos des RI ?  C’est là quelque chose de tout à fait surprenant lorsque l’on sait, d’une part que ce savoir s’était déjà constitué en savoir relativement autonome—et donc assez facilement repérable—au sein de la science politique, dans le monde anglo-américain principalement, mais aussi, même si dans une moindre mesure il est vrai, en France ; lorsque l’on sait d’autre part que Foucault lui-même avait, à la fin des années 1970, approché de très près certains des concepts—celui notamment « d’équilibre des puissances »—autour desquels ce savoir s’était stabilisé, posant même les bases d’une véritable archéologie des RI. Sur tous ces points, la contribution de Didier Bigo, celle également de Paulo Esteves et Marta Fernandez, sont, chacune à leur manière, particulièrement intéressantes et nous montrent combien l’économie des savoirs n’est jamais déconnectée d’une économie du pouvoir.
Mais les silences à propos de Foucault, et même la « mise en silence » de Foucault, de ses concepts et de ses méthodes, sont aussi très riches d’enseignements. Encore aujourd’hui, il reste difficile, en France, de faire valoir un appareil conceptuel foucaldien en science politique, et ce malgré les efforts de Pierre Lascoumes ou de Jean-François Bayart, malgré également tous les apports des travaux de Béatrice Hibou et qu’elle rappelle en partie dans sa contribution sur les « abstractions néolibérales ».


Ce livre n’est pas un livre sur Michel Foucault...
Ce n’est pas un livre sur Foucault en effet. Pour autant, je crois que ceux qui s’intéressent d’abord à ses travaux et à la circulation de ses concepts gagneront à le consulter et même à le lire. Ils ne découvriront pas seulement—ce que probablement ils savent déjà—que l’international est demeuré un point aveugle des travaux de Michel Foucault, mais aussi que les concepts de Foucault ont été largement appropriés en RI où sa posture historico-critique, sa théorisation du pouvoir et sa méthode archéologique ont inspiré la critique des RI à partir des années 1980. De ce point de vue, si l’ouvrage n’est pas un livre sur Foucault, il ajoute à la connaissance d’un certain Foucault, le « Foucault artificier, » celui qui aimait à faire « tomber les murs entre les disciplines » et à équiper de ses outils conceptuels tous ceux qui étaient près à le suivre dans cette démarche.

Cela en fait-il un livre foucaldien ?
Je ne le crois pas et même si l’on parvenait à s’entendre sur ce que signifie « être foucaldien, » ce qui n’est pas une mince affaire. Un « foucaldien » est-il un commentateur des travaux de Michel Foucault, celui qui ferait une sorte de travail exégétique de l’œuvre ? C’est bien sûr une possibilité et, dans ce cas, je crois que cet ouvrage, pris dans son unité, ne l’est pas—et bien que certaines des contributions, celles en particulier de Michael Dillon, Mitchell Dean, Frédéric Gros et encore la conclusion de R.B.J. Walker, contribuent, je crois de manière particulièrement éclairante, à la connaissance des travaux de Foucault.
Ou bien est-on foucaldien lorsqu’on s’efforce de déployer la méthode historico-critique que l’on associe généralement au nom « Foucault », c’est-à-dire lorsqu’on essaye de faire fonctionner sur un objet certains éléments de méthode et certains concepts proposés par Foucault pour tenter de voir ce qu’ils nous donnent à comprendre de problèmes historiques, de leur éventuelle actualité et même possiblement des outils foucaldiens? Dans cette seconde acception non plus, je ne crois pas que le livre soit foucaldien—même si, là encore, certaines contributions, par exemple celle de Luca Paltrinieri sur le « capital humain » ou la mienne sur le « terrorisme » et la violence peuvent l’être éventuellement.
En fait, je dirais que le livre n’est pas foucaldien car il a été construit de telle sorte qu’il ne puisse pas l’être. L’enjeu n’était pas de faire un livre foucaldien, mais de donner à voir quelques-unes des possibles appropriations de Foucault. Pas plus que les contributeurs de cet ouvrage ne partagent une même conception de l’international, ils ne s’entendent sur un seul et même Foucault. L’ambition, dont seul le lecteur dira si elle a abouti, a en fait été double : mettre les travaux de Foucault, ses concepts et sa méthode historico-critique à l’épreuve d’objets, de problèmes et d’enjeux tels qu’ils se posent dans notre présent immédiat et, en retour, à travers la multiplicité des usages de Foucault, faire s’évanouir l’icône Foucault.

Pourquoi le format collectif de cet ouvrage fait-il sens et en quoi les chapitres dialoguent-ils les uns avec les autres ?
Avec cet ouvrage et la conférence de laquelle sont issues la plupart des contributions qui le composent, il s’est agi, sinon de faire dialoguer—car c’est un exercice toujours délicat—, tout du moins d’organiser la rencontre de plusieurs univers disciplinaires autour de la non-rencontre de Foucault avec l’international. Faire se rencontrer des philosophes, des sociologues, des anthropologues, des criminologues, des géographes, et même des universitaires qui revendiquent d’appartenir à la discipline des RI, tous spécialistes reconnus des travaux de Michel Foucault et critiques de cette même discipline afin de problématiser Foucault à partir de ses silences sur l’international, et l’international à partir de Foucault. De ce point de vue, le format de l’ouvrage collectif nous a semblé faire sens.
Et si, je crois, je l’espère en tout cas, il propose des formes de problématisation particulièrement convaincantes de Foucault et de l’international, il ne les épuise évidemment pas. C’est à ceux qui croiront trouver quelques ressources, quelques lignes d’inspirations dans l’effort que nous avons entrepris collectivement, de continuer à faire parler ce silence de Foucault sur l’international dans le souci constant de reconstruire et l’un et l’autre.

Entretien réalisé par Miriam Périer