Face à la domination politique, il faut se départir du « prêt à penser »

Entretien/Analyse
Date : 
04/04/2017

Béatrice Hibou est interrogée sur la notion de domination politique, qu’elle développe dans son ouvrage, Political Anatomy of Domination, paru dans la collection de Sciences Po chez Palgrave Macmillan.

D’où vient le titre « anatomie politique » ?

Ce titre est évidemment un hommage à Michel Foucault qui, dans son ouvrage Surveiller et punir proposait de mener une « anatomie politique du détail », mais aussi à Karl Marx qui, cité comme référence par Foucault lui-même, entendait poursuivre une « anatomie du capital ». En m’inspirant notamment de ces deux auteurs, je propose une anatomie politique de la domination dans des pays autoritaires à partir des pratiques économiques. Je tente de montrer comment les dispositifs et les pratiques économiques les plus banals et le fonctionnement économique quotidien participent simultanément des mécanismes de domination. Autrement dit, je considère l’économique comme un lieu de pouvoir, un champ non autonome, un site d’analyse des rapports de force, des jeux de pouvoir et de l’exercice de la domination, qu’il faut analyser dans son fonctionnement quotidien pour en faire ressortir la multiplicité des dimensions et des rationalités.


Comment définiriez-vous la domination politique ?

Je pense que la meilleure définition de la domination telle que je la conçois nous a été proposée par Max Weber lorsqu’il nous dit : « La ‘domination’ ne signifie pas qu’une force naturelle supérieure l’emporte d’une manière ou d’une autre, mais que l’action des uns (« commandement ») est dans une relation de sens avec celle des autres (« obéissance ») et vice versa, de telle sorte que, en moyenne, on est en droit de compter sur la réalisation des attentes d’après lesquelles l’action s’oriente de part et d’autre » (« De quelques catégories de la sociologie de compréhension » in Concepts fondamentaux de sociologie, traduits et présentés par Jean-Pierre Grossein, Paris, Gallimard – Tel, 2016, p. 201). Cette définition m’a beaucoup inspirée car elle suggère toute une série de pistes extrêmement riches qui complexifient l’analyse de la domination : son caractère jamais absolu ni uniquement imposé d’en haut ; sa nature relationnelle ; son exercice nécessairement dépendant de la signification que les uns et les autres lui donnent ; l’importance des anticipations (de comportement, de compréhension) … En prenant en compte les « constellations d’intérêt », j’ai essayé de penser la pluralité et l’hétérogénéité à l’œuvre derrière les pratiques de domination.


Concrètement, qu’est-ce que cela veut dire ? Que la population prend une part active dans l’instauration puis le maintien d’une forme de domination politique ? Est-ce l’idée de « servitude volontaire » de La Boétie ?

Non, et oui ! Non, si vous entendez par là que les gens décident consciemment d’être serviles et d’obéir… comme le sous-entendent les lectures trop rapides, voire l’absence de lecture effective du Discours de la servitude volontaire. Ou le Contr’Un de La Boétie. Oui, si en suivant l’argument effectivement développé par La Boétie, vous entendez par là que la domination ne s’exerce que sur les uns par les autres. Ce que j’ai essayé de montrer, c’est que la domination joue simultanément sur les dépendances mutuelles, sur l’autonomie et le désir d’émancipation des sujets. Cette part active que vous mentionnez, elle peut être parfois une réelle adhésion à des valeurs (celle de l’honneur de la patrie, de la modernisation, de la révolution…), mais le plus souvent, elle est une ambition d’être reconnu dans son travail, une envie de monter l’échelle sociale, la volonté de s’enrichir et de réussir, mais aussi celle d’être « conforme » à l’ordre social dominant ou de ne pas s’attirer d’ennui.


Pourquoi une population peut-elle en venir à accepter un pouvoir politique autoritaire qui lui impose sa domination ?

Pour de multiples raisons, à commencer par le fait qu’elle ne perçoit pas forcément la domination comme telle, qu’elle ne la vit pas forcément comme imposée. C’est toute la question du sens que la définition de Weber met au centre de l’analyse de la domination : le désir de normalité, le désir de modernité, le désir d’Etat ne sont pas forcément vécus comme l’acceptation de la domination, quand bien même elle le permet effectivement. De même, l’acceptation ou le silence ne sont pas forcément synonymes d’obéissance et de soumission, la docilité n’est pas de l’adhésion ; ils peuvent signifier une prise de distance, un quant-à-soi, une recherche de tranquillité et d’autonomie, une capacité à prendre en compte des contraintes tout en donnant un sens propre à ses actions. Sans compter que les acteurs ne sont pas sans cesse en train de réfléchir à ce qu’impliquent leurs actions en termes d’exercice de la domination.


En quoi votre analyse diffère-t-elle de travaux déjà existants sur le nazisme, le stalinisme, le fascisme par exemple ?

Elle diffère en premier lieu par son approche comparative éclectique. L’étude du nazisme, du stalinisme ou du fascisme a rempli des bibliothèques entières de travaux réalisés par des spécialistes de ce sujet et de cette période ; et quand il y a eu comparaison, celle-ci a comparé le comparable, c’est-à-dire précisément le nazisme au fascisme et au stalinisme… Ce que j’ai proposé dans ce livre, c’est, selon la belle formule de Marcel Détienne, de « comparer l’incomparable », de comparer donc le nazisme et la Tunisie benalienne, le stalinisme et la Chine contemporaine, le fascisme et l’Angola indépendant. C’est une étude comparative non de situations mais de questionnements, de problématiques. La domination est sans doute l’un des sujets les plus étudiés en science politique et par les sciences sociales en général, mais au cours du temps et selon les « terrains », la façon de l’appréhender diffère en fonction des traditions intellectuelles, des situations historiques analysées, des conjonctures prises en compte, des moments de l’analyse. Mettre en évidence ces différences et ces décalages permet d’enrichir notre compréhension de la domination en la conceptualisant mieux, ou de façon plus fine et différenciée. Mon analyse se distingue en second lieu et comme je l’ai rappelé plus haut, par l’analyse de la domination à partir d’une approche d’économie politique comparée.


Que peuvent apporter les approches africanistes dans l’étude de la domination politique ? Pourquoi sont-elles rarement prises en compte ?

Les travaux africanistes sont rarement pris en compte précisément parce que l’Afrique est considérée comme autre, trop exotique pour être « comparée à » (à l’Allemagne nazie, à l’URSS, à l’Italie fasciste… bref, aux archétypes des situations autoritaires). Cette position trahit tout à la fois une certaine condescendance et des a priori (qui trahissent simultanément un « provincialisme » certain - au sens de Dipesh Chakrabarty) de la part des spécialistes des pays « sérieux » vis-à-vis d’un continent « périphérique » et une méconnaissance de celui-ci. Pourtant, les traditions intellectuelles africanistes sont particulièrement intéressantes parce qu’elles nous invitent à décentrer le regard, à prendre en compte des pratiques quotidiennes en apparence totalement étrangères ou décalées par rapport à la « domination », à nous départir aussi des explications habituelles et du prêt-à-penser.

Propos recueillis par Miriam Périer.


Références

- Etienne de la Boétie, Le discours de la servitude volontaire, Paris, Payot, 1993.
- Dipesh Chakrabarty, Provincializing Europe:Postcolonial Thought and Historical Difference, Princeton, Princeton University Press, 2000.
- Marcel Détienne, Comparer l’incomparable, Paris, Le Seuil, 2000.
- Michel Foucault, Surveiller et Punir, Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975.
- Karl Marx, Le Capital, Livre 1, Paris, PUF, Quadridge, 2014.
- Max Weber, Concepts fondamentaux de sociologie, traduits et présentés par Jean-Pierre Grossein, Paris, Gallimard – Tel, 2016.