Entretien avec Juliette Galonnier

Entretien/Analyse
Date : 
26/08/2019


Juliette Galonnier vient de rejoindre le CERI. Elle nous parle ici de son parcours, de ses précédentes recherches et de ses projets.

Quel a été votre parcours avant de rejoindre le CERI ?

C’est non sans émotion que je rejoins aujourd’hui le CERI car c’est auprès de chercheurs de ce laboratoire que j’ai été initiée à la recherche en sciences sociales, il y a tout juste dix ans. Lorsque je n’étais qu’en Master recherche (2009-2011) à l’École doctorale de Sciences Po, j’ai longuement travaillé avec et à partir du fonds d’archives de Violette Graff (1924-2017) sur les émeutes entre hindous et musulmans en Inde. Ces recherches ont mené à la parution d’un index chronologique dans l’Online Encyclopedia of Mass Violence de Jacques Sémelin. J’ai aussi contribué à cette époque au projet de recherche Muslims in Indian Cities, coordonné par Christophe Jaffrelot et Laurent Gayer, en étudiant les effets des émeutes sur la ségrégation de la minorité musulmane dans la ville d’Aligarh. Par la suite, j’ai exploré d’autres terrains de recherche en rejoignant l’Observatoire sociologique du changement (OSC) pour ma thèse : j’ai réalisé mon doctorat (2011-2017) dans le cadre du double diplôme en sociologie entre Sciences Po et Northwestern University sous la direction de Marco Oberti et de Carolyn Chen. J’ai ainsi passé deux ans à Chicago où j’ai été formée à la tradition sociologique américaine.

Ma thèse consiste en une analyse comparative de l’expérience des convertis à l’islam en France et aux États-Unis. Je me suis appuyée sur 82 entretiens biographiques avec des convertis (hommes et femmes), des observations ethnographiques dans des associations de nouveaux musulmans à Paris et Chicago et l’analyse d’un corpus de témoignages, d’archives de presse et de sources historiques. La comparaison entre la France et les États-Unis m’a par ailleurs permis de faire la lumière sur les spécificités de chacun de ces contextes nationaux en termes de systèmes de stratification raciale, de rapport à l’islam et de sécularisme.  Cette thèse a reçu en 2018 le Best Dissertation Award de l’American Sociological Association (ASA), qui chaque année récompense la meilleure thèse parmi toutes celles soutenues dans les départements de sociologie américains. Il s’agit là d’une très belle reconnaissance pour la sociologie comparative d’une part et pour la double formation française et américaine que j’ai reçue d’autre part.

Après ma thèse, j’ai rejoint l’INED (Institut national d’études démographiques) pour participer dans le cadre d’un post-doctorat (2017-2019) au projet ANR « Global Race » dirigé par Patrick Simon. Ce projet collectif et interdisciplinaire, qui réunit douze chercheurs, vise à analyser les évolutions du concept de « race » dans les champs académique, institutionnel et statistique depuis 1945, dans des pays d’Europe, d’Amérique du Nord et d’Amérique du Sud, ainsi que dans les instances internationales. Ce projet ANR se conclura en décembre 2019 lors d’une grande conférence finale, qui aura d’ailleurs lieu au CERI. C’est donc avec le sentiment de « boucler une boucle » que je prends mes fonctions d’Assistant Professor au CERI, un centre de recherche qui m’a toujours accompagnée de près ou de loin au cours de ma carrière de jeune chercheuse.

Pouvez-vous nous parler de vos travaux en cours ?

Plusieurs chantiers de recherche sont actuellement en cours. Je travaille notamment à la réécriture de mon manuscrit de thèse en vue d’une publication. Comme chacun sait, ce type de projet éditorial prend du temps !

Nous finalisons en parallèle les recherches du projet ANR « Global Race » : je travaille plus précisément sur les usages de la notion de « race » dans la sociologie française ; sur les controverses qui entourent les catégories ethniques et raciales dans plusieurs pays d’Europe (notamment en France, au Royaume-Uni, au Portugal) et sur le rôle des arènes internationales comme le CERD (Comité pour l’élimination de la discrimination raciale de l’ONU) dans la dissémination de normes et de standards pour la lutte contre les discriminations. Dans le cadre de cette investigation, je co-édite avec Patrick Simon un numéro spécial intitulé « Les organisations internationales face à la question raciale de 1945 à nos jours ».

Enfin, j’ai coordonné en 2018 aux côtés de Mahamet Timéra (URMIS/Paris Diderot) un projet de recherche sur les musulmans d’origine subsaharienne et comorienne en France. Ce projet, qui a réuni une équipe de six personnes, a été mené dans le cadre des appels à projets « Islam, religion, société » financés par le Bureau central des cultes du ministère de l’Intérieur (projet 21-2017). Une publication qui devrait voir le jour à la fin de l’année 2019 revient sur les temps forts de cette recherche, qui a porté sur le positionnement doublement minoritaire des musulmans noirs en France et sur leur manque de visibilité et de représentation au sein des lieux de culte et des instances censées représenter les musulmans.

Nous nous sommes intéressés aux conflits d’autorité religieuse, aux expériences de discrimination et stratégies de dé-stigmatisation des musulmans d’origine subsaharienne et comorienne ainsi qu’aux pratiques et aux reconfigurations identitaires de la deuxième génération. Le colloque du projet organisé en décembre 2018 à l’Université Paris Diderot a réuni des universitaires, des acteurs et personnalités du culte et a suscité de très riches débats sur les enjeux de racisme, de représentativité et de structuration de l’islam en France.

Pourquoi avez-vous choisi de travailler sur l’islam ? D’où vient votre intérêt pour cette thématique ?

Au cours de ma carrière de recherche, mes investigations empiriques se sont souvent concentrées sur le cas de l’islam en situation minoritaire, dans une pluralité de contextes nationaux (France, Inde, États-Unis). Sur ces terrains très différents, mes préoccupations théoriques sont toutefois restées les mêmes : il s’agissait pour moi d’étudier la construction sociale des catégories raciales et religieuses, et de réfléchir à leur imbrication fréquente. Lors de mes premières recherches en Inde, j’avais en effet été frappée par la rigidification des catégories religieuses  « hindou » et « musulman »  qui n’opéraient pas seulement comme des appartenances confessionnelles mais comme des marqueurs indélébiles venant structurer de façon déterminante les rapports sociaux. J’ai alors décidé de consacrer mes travaux aux processus d’essentialisation du religieux.

Pour mon doctorat, je me suis concentrée sur l’islam dans les sociétés occidentales et sur la construction de la figure du « musulman », une catégorie ambigüe qui amalgame croyances, pratiques, origine nationale et assignation ethno-raciale en Europe et en Amérique du Nord. Ma thèse intitulée Choosing Faith and Facing Race: Converting to Islam in France and the United States traite de l’imbrication entre race et religion dans le cas de l’islam, à partir de l’expérience particulière des convertis à cette religion. Il s’agit de mobiliser la conversion comme un outil heuristique pour offrir un éclairage nouveau sur les processus d’assignation raciale qui affectent les minorités musulmanes de part et d’autre de l’Atlantique. En traversant les frontières religieuses, les convertis nous renseignent sur la nature de ces frontières et nous permettent de déterminer si celles-ci sont purement religieuses ou si elles incarnent également d’autres formes d’altérité, à dimension racialisante. En revêtant les signes visibles d’appartenance à l’islam, les convertis s’exposent notamment à de nouvelles formes de catégorisation et d’hostilité raciale qu’il importe d’analyser. Je souhaite poursuivre ce travail sur la construction des catégories raciales et religieuses et sur leur articulation dans le contexte européen. En somme, l’islam est avant tout pour moi un point d’entrée empirique pour traiter de questions théoriques plus larges qui concernent aussi d’autres religions.

Dans quels projets collectifs êtes-vous engagée, au CERI et ailleurs ?

Au CERI, outre le projet ANR « Global Race » auquel participe également Daniel Sabbagh, je suis membre de l’International Research Network (IRN) « Contextualizing Radicalization », coordonné par Nadia Marzouki, qui analyse les effets sur nos sociétés des discours autour de la radicalisation et de la contre-radicalisation. Je participe également au réseau thématique pluridisciplinaire (RTP) « Islams et chercheurs dans la cité », là encore aux côtés de Nadia Marzouki. Ce réseau vise à réfléchir à la place des chercheurs travaillant sur les mondes musulmans dans la sphère publique et à leurs relations complexes avec les journalistes, les experts et les décideurs politiques.  En dehors du CERI, je suis membre du projet « Agenda pour une sociologie critique des religions », coordonné par Yannick Fer (CMH/CNRS), dont l’objectif est de réinscrire l’étude des faits religieux dans le social. Nous coordonnons actuellement un ouvrage intitulé Religions et classes sociales. Enfin, je suis membre du comité de rédaction de la revue Tracés qui requiert un intense travail collectif pour l’écriture d’appels à contributions, l’évaluation des articles et la construction des numéros. Je coordonne actuellement aux côtés d’Anthony Pecqueux (AAU/CNRS) et de Stefan Le Courant (EHESS) un hors-série sur ce qu’il advient des « données de la recherche » dans le contexte particulièrement mouvant qui est le nôtre (politiques de la science ouverte, surveillance numérique, RGPD, évolution de la relation d’enquête, etc.).

Propos recueillis par Corinne Deloy