Entretien avec Christophe Jaffrelot, nouveau membre de l'Académie des sciences morales et politiques

Entretien/Analyse
Date : 
04/11/2019

 

Christophe Jaffrelot vient d'être élu membre de l'Académie des sciences morales et politiques. Nous avons saisi cette occasion pour nous entretenir avec lui. Il retrace sa carrière, nous parle de son métier de chercheur et d'enseignant et évoque ses projets.

Vous avez récemment été élu membre de l’Académie des sciences morales et politiques. Quel sens revêt cette élection pour vous ?

Elle revêt un sens très particulier principalement parce que cette reconnaissance ne m’a pas seulement touché moi, mais elle a aussi ému mes amis et ma famille. Je viens d’un milieu modeste qu’en anglais on définirait comme lower middle class. J’ai été le premier de ma famille à passer mon bac mais mes parents m’ont toujours poussé à étudier, jusqu’à m’offrir l’Encyclopaedia Universalis dont l’achat représentait à l’époque un mois de salaire de mon père. Ma mère, qui était dactylo, a tapé ma thèse avant de s’occuper des travaux de mes collègues au CERI… Pour mes parents, le fait que je rejoigne l’Académie des sciences morales et politiques a une signification particulière. Pour ma femme Tara et mes enfants également. 


J’aimerais revenir sur votre carrière de chercheur, à l’occasion de cette élection. D’abord, vos centres d’intérêt : quelle est la généalogie de votre recherche sur l’Inde ? Quand et comment a-t-elle débuté et pourquoi l’Inde ?

J’ai commencé à m’intéresser à l’Inde en classe de terminale, au lycée de Poissy où ma prof de philo, Elisabeth Andrès, qui est devenue une amie très chère, m’a initié aux philosophies de l’Inde. Quand j’ai rejoint Sciences Po, après mon bac, j’ai combiné cet intérêt avec les sciences sociales – et surtout l’histoire – pour travailler sur la réaction des milieux hindous à l’offensive des missionnaires chrétiens au XIXe siècle. Ma thèse (intitulée Des nationalistes en quête d'une nation : les partis nationalistes hindous au XXe siècle), que j’ai réalisée sous la direction de Jean Leca et de Bruce Graham, traite de cette époque mais elle analyse surtout la trajectoire des nationalistes hindous des années 1920 aux années 1990. Comme elle faisait 1 793 pages, je n’ai pu hélas publier en livre que la seconde partie, et non les chapitres les plus historiques. Quand je suis entré au CNRS, je me suis intéressé à la politisation de la caste et au premier leader « intouchable », Ambedkar, dont j’ai écrit la biographie - qui vient d’ailleurs de sortir en hindi et en tamoul, vingt ans plus tard !

Depuis la fin des années 1990, je travaille aussi sur le Pakistan et la question de l’islam indien, notamment sous l’angle de la ghettoïsation des musulmans dans le cadre de la « démocratie ethnique » que l’Inde est en passe de devenir – c’est d’ailleurs le sous-titre de mon dernier livre, L'Inde de Modi : national-populisme et démocratie ethnique, paru chez Fayard.


Vous avez soutenu votre thèse à Sciences Po en 1991, sous la direction du Professeur Jean Leca et votre carrière a commencé cette même année lorsque vous avez été recruté au CNRS. Depuis, vous apparaissez comme un chercheur et un professeur infatigable ! Quels sont selon vous les grands moments de votre carrière et qu’est ce qui continue de vous pousser à avancer ?


Le premier grand moment, c’est la découverte du terrain. Je me rends en Inde plusieurs fois par an depuis 1984. Mais il y a trente-cinq ans, le pays était bien différent ! Bien des routes ressemblaient à des pistes, surtout dans la région que j’ai étudiée pour ma thèse, le Madhya Pradesh, dont la capitale, Bhopal, m’a captivé. J’ai passé des mois à enquêter de villes en villages, grâce notamment à l’aide de Jean-Luc Chambard qui, depuis 1957, étudiait un village largement coupé du monde. M’immerger dans cette société semi rurale a constitué un voyage dans le temps. J’ai découvert en Inde l’altérité, notamment à travers la caste – un système social dont les transformations ont été la matière de deux de mes livres dans la collection de Pierre Birnbaum chez Fayard, “L'espace du politique”.

Je n’ai toutefois pas une vision romantique du travail de terrain. Faire du terrain est excitant, mais c’est une épreuve. Non seulement c’est difficile physiquement (surtout par 45 degrés), mais c’est aussi dur psychologiquement, surtout dans des pays gagnés par la xénophobie et la surveillance policière. Au CERI, nous avons une conscience aiguë des dangers du travail de terrain : deux de nos collègues, Fariba Adelkhah et Roland Marchal, sont prisonniers en Iran depuis juin dernier. Je leur dédierai mon élection à l’Académie des sciences morales et politiques lors de ma première séance au sein de cette assemblée le 25 novembre prochain, en réponse aux mots d’accueil qui m’attendent.

L’autre moment fort, c’est évidemment mon entrée au CERI, où j’ai pris la suite de Violette Graff sur un poste FNSP dès 1989 grâce à Jean-Luc Domenach et à tous ceux qui m’ont accueilli et guidé intellectuellement, Marie-Claude Smouts, Denis-Constant Martin, Guy Hermet, Jean-François Bayart, et bien sûr Pierre Hassner – pour ne citer que quelques-uns de mes aînés d’alors. Je me suis investi au CERI à travers des groupes de travail mais aussi l’administration de la recherche, au point de devenir adjoint au directeur, Jean-François Bayart, en 1996, puis directeur en 2000, de façon d’ailleurs trop précoce. Je l’ai fait par devoir autant que par goût mais je ne le regrette pas.

Etre chercheur, c’est aussi faire fonctionner les institutions de la recherche et c’est d’ailleurs pourquoi j’ai siégé à la Section 40 dès 1995, avant de la présider pendant quatre ans (2012-2016). Au CERI, les huit années que j’ai passées à la tête du labo (dont quatre avec Christian Lequesne qui m’a succédé au poste de directeur) m’ont permis de réaliser de belles choses : créer des collections d’ouvrages, y compris en anglais avec Hurst Publisher, grâce à un staff épatant dont bien des membres sont encore présents : Ewa Kulesza, qui m'a rejoint au CERI comme directrice exécutive, Judith Burko, Grégory Calès, Corinne Deloy, Karolina Michel, Dorian Ryser, Miloud Tazibt, Roxana Vermel et ma dernière recrue : Miriam Périer ! Sans oublier les compagnons de route comme Cynthia Schoch. 

Le troisième moment fort de ma carrière, c’est l’entrée dans une communauté épistémique internationale, où rien ne compte – ni la nationalité, ni le genre, ni l’âge (la séniorité) … - autant que l’échange intellectuel, au carrefour des théories et des données empiriques (qualitatives comme quantitatives). J’ai particulièrement goûté le bonheur de dialoguer avec mes collègues indiens de Jawaharlal Nehru University ou du Centre for the Study of Developing Society, dont le sens du logos m’émerveillait, à une époque où la pensée était encore libre de tout contrôle et de bien des préjugés. Cet investissement intellectuel s’est poursuivi grâce à mon implication dans l’Ashoka University, puis aux Etats-Unis et à présent à Londres grâce au King’s India Institute du King’s College.

Mon passage par Columbia, dans le cadre d’Alliance, en 2009, a été un accélérateur de particules de ce point de vue, d’autant plus que j’ai répété ensuite l’expérience d’un semestre d’enseignement aux Etats-Unis pendant sept ans de suite, entre autre à Yale, Princeton, Johns Hopkins etc., en plus des écoles d’été que j’ai contribué à créer avec le CERI à l’université de Montréal, jusqu’en 2015.


Sur quels sujets travaillez-vous aujourd’hui ?

Je mène quatre projets de recherche en parallèle en ce moment, le cinquième touchant à sa fin car il donnera bientôt naissance à un livre sur l’Emergency (la période, de 1975 à 1977 au cours de laquelle Indira Gandhi a mis la démocratie entre parenthèses), un livre que j’ai co-écrit avec un de mes anciens étudiants indiens de Sciences Po, Pranitav Anil, et qui paraîtra chez Hurst l’an prochain.
Le projet soutenu par l’Agence nationale de la recherche que je co-dirige avec Aminah Mohammad (EHESS), Grégoire Schlemmer (IRD) et Laurent Gayer, mon complice sud-asiatiste du CERI, Shared Sacred Sites, me ramène au soufisme puisque j’y étudie, avec l’un de mes doctorants de Sciences Po, Jusmeet Singh, la capacité d’attraction que le mausolée d’un grand maître du XIIe siècle continue d’exercer sur les non-musulmans.

Le Laboratoire international associé du CNRS que je co-dirige avec Gilles Verniers, un ancien de mes doctorants de Sciences Po qui est aujourd’hui professeur à l’université Ashoka, analyse quant à lui le profil sociologique des élus indiens, un projet « quali-quanti » qui a donné naissance à une immense base de données - et auquel participent aussi le Centre des données socio-politiques et le Medialab de Sciences Po.

En collaboration avec la Lahore University for Management Science, et en particulier avec Mohammed Waseem et Asma Faiz (qui a elle aussi fait sa thèse Sciences Po avec moi) j’étudie le fonctionnement du fédéralisme au Pakistan.

Last but not least, au CERI, j’anime avec Elise Massicard un groupe de recherche sur le populisme qui a déjà débouché sur un ouvrage collectif, co-dirigé avec Alain Dieckhoff et Elise, paru dans la collection "L’Enjeu mondial" que j’avais créée aux Presses de Sciences Po il y a douze ans. Le populisme occupe une place de plus en plus importante dans mes travaux, parce qu’il s’agit d’une préoccupation personnelle en tant que citoyen, d’un objet de science politique aux multiples facettes et parce que la question devient prioritaire au sein d’institutions auxquelles je suis associé depuis longtemps, comme le CAPS du Quai d’Orsay et l’Institut Montaigne. J’ai d'ailleurs créé un portail sur le sujet et ses implications en termes d’autoritarisme.

Quels cours enseignez-vous à Sciences Po ? Considérez-vous que l’enseignement constitue une part importante du travail d’un chercheur ?

Jusqu’à l’an dernier, je donnais, seul ou en tandem, cinq cours à Sciences Po, mais après dix ans de loyaux services au Campus du Havre, spécialisé sur l’Asie, j’ai passé la main à plus jeune que moi ! Les quatre cours que j’assure à Paris traitent, à PSIA, de la démocratie en Inde, du Pakistan, à l’école d’études urbaines des villes de l’Asie du Sud, en collaboration avec Stéphanie Tawa Lama (qui fut ma première doctorante !) et enfin, à l’Ecole doctorale, en collaboration avec Elise Massicard, et avec l’aide de collègues du CERI et d’ailleurs, des « figures de la dé-démocratisation ».  

J’enseigne depuis que l’âge de 23 ans. A l’époque, Jean-Luc Chambard m’avait demandé d’assurer un cours d’histoire de l’Inde à Langues O, où j’apprenais l’hindi – mes étudiants étaient mes classmates de langue ! J’ai enseigné ensuite à Paris 1-La Sorbonne, à l’invitation de Pierre Birnbaum, puis à Nanterre, avec Olivier Herrenschmidt et, dès 1991 à Sciences Po à la demande de Bertrand Badie, puis avec Guy Hermet aux étudiants de DEA.
Enseigner est essentiel pour moi. Personnellement parce qu’on ne se sent pas vieillir quand les étudiants qui vous font face ont toujours le même âge ! Et intellectuellement parce qu’expliquer mes objets de recherche aux étudiants m’aide à clarifier mes idées. Mes cours se nourrissent de mes recherches et mes livres se nourrissent de mes cours.

Enseigner, c’est aussi diriger des thèses – une chose dont Sciences Po me donne de moins en moins l’occasion – qui permet d’assurer la relève. Nombre de mes étudiants sont devenus des collègues et des amis avec lesquels j’ai co-écrit des articles avant même qu’ils n’entrent dans la carrière (comme cela a été récemment le cas avec Malvika Maheshwari, Virginie Dutoya, Jules Naudet et Jean-Thomas Martelli).

Former des doctorants permet de transmettre le témoin que j’ai reçu de mes maîtres, de payer ma dette, pour continuer cette chaine que forment en définitive les académiques. C’est pourquoi, bien que mon statut soit celui d’un chercheur, je me perçois tout autant comme un enseignant.

Propos recueillis par Miriam Périer