Race et génomique aux États-Unis

Auteur(s) : 
Les dossiers du CERI
Date : 
01/2017

Dans son ouvrage récent sur les « fondements de la différence », tout aussi pénétrant que ses travaux antérieurs, le sociologue Rogers Brubaker consacre un chapitre entier au « retour du biologique ». Il y relate une évolution profonde de la pensée américaine sur la race intervenue depuis une quinzaine d’années:

"Le Projet Génome Humain a été célébré pour avoir mis en lumière ce qu’il y a de commun à l’espèce entière sur le plan génétique, mais le flux de données génétiques relativement peu coûteuses qui a suivi encourage l’exploration des différences entre groupes. Ces différences se voient explicitement liées aux conceptions populaires de la race, ce qui confère une respectabilité nouvelle à l’idée que celle-ci, en tant que phénomène social, a un fondement biologique. L’autorité culturelle de la génomique modifie les visions et les pratiques en matière de race et d’ethnicité dans la recherche biomédicale, la police scientifique, la généalogie génétique ; elle suscite de nouveaux types de revendication politique ; elle remet en question les théories constructivistes de la race et de l’ethnicité qui semblaient solidement établies"1.

En sciences sociales, cette renaissance de la pensée biologique sur la race participe d’un élargissement du champ de la génomique. Selon Catherine Bliss, auteure de Race Decoded2, les données et méthodes génétiques sont de mieux en mieux accueillies par les concepteurs d’enquêtes, les bailleurs de fonds de la recherche et les revues professionnelles. Toutefois, ces travaux centrés sur les gènes, malgré les excellentes intentions de leurs signataires et l’intérêt de leur apport scientifique, peuvent transporter avec eux un bagage racial problématique. Par exemple, quand l’Association américaine de sociologie (ASA), lors de son congrès de 2013, a organisé une session intitulée « Questions à la génétique contemporaine et sa contribution potentielle aux sciences sociales », la race n’apparaissait nulle part dans le programme et pourtant chaque intervenant en a parlé. Cela donne à penser que, à mesure que la socio-génomique s’implantera plus largement dans notre discipline, elle y introduira des débats nouveaux sur le lien entre race et biologie.

L’injection de la race dans tous les domaines possibles de la vie – politique, juridique, économique, social et scientifique – est une habitude si profondément ancrée aux États-Unis qu’il ne faut pas s’étonner de nous la voir chercher maintenant dans des molécules d’acide désoxyribonucléique (ADN). Après tout, nous sommes un pays où, en 2014 encore, le journaliste scientifique du New York Times Nicholas Wade publiait un livre affirmant que les nations peuplées d’Européens et de leurs descendants comptent parmi les plus riches du monde parce que les blancs ont des gènes spéciaux propices à la créativité et à la démocratie3. Il y aurait plutôt lieu de s’étonner si les sciences sociales n’utilisaient pas les outils qui sont les leurs pour scruter, disséquer et contester les nouvelles thèses biologiques sur le caractère objectif ou « naturel » des classifications et des différences raciales. Je le ferai ici à partir de deux articles de sociologues établissant des liens entre groupes raciaux et groupes génétiques, récemment publiés dans des revues ayant pignon sur rue.

Un défi génomique à la race comme construit social ?

En 2012, le sociologue Jiannbin Lee Shiao et ses coauteurs Thomas Bode, Amber Beyer et Daniel Selvig ont soutenu dans la revue Sociological Theory de l’ASA que la vision constructiviste de la race devait être amendée à la lumière de certaines découvertes récentes de la génétique. La théorie dominante selon laquelle la race est un construit social, écrivaient-ils, « souffre d’un déficit de réalité biologique »4 et « traîne inutilement le fardeau […] d’une conception de la variation biologique humaine en décalage avec les progrès récents de la recherche génétique »5. Ces auteurs souhaitaient attirer l’attention des sociologues sur un sous-ensemble de travaux de généticiens et de statisticiens qui ont proposé et soumis à examen critique des méthodes d’identification de groupes génétiquement distincts au sein de l’espèce humaine. Pour certains scientifiques, ces clusters ou « classes clinales » seraient l’équivalent des races et même des groupes ethniques6.

Deux ans plus tard, la revue Demography de l’Association américaine d’études de population (PAA) publiait un article de Guo, Fu, Lee, Cai, Mullan Harris et Li intitulé « Généalogie génétique et construction des catégories raciales dans les enquêtes sociales aux États-Unis aujourd’hui »7. Les auteurs ne citaient pas la publication antérieure de Sociological Theory mais poursuivaient le même objectif : établir des liens entre traits génétiques et catégories raciales. À cette fin, ils n’ont pas eu recours à la littérature de génétique humaine, qui s’engage rarement dans cette voie de manière explicite, mais ont conduit leurs propres analyses empiriques de données génomiques. En particulier, ils ont mesuré, à l’aide du programme STRUCTURE – utilisé par les généticiens pour repérer des clusters de population8 – des niveaux d’« ascendance africaine » et d’« ascendance européenne » dans deux échantillons de jeunes Américains, puis ont confronté ces indicateurs génétiques quantitatifs aux auto-identifications raciales des individus en question. Le résultat, selon eux, montre « comment le contexte social interagit avec l’ascendance biologique pour former la catégorie raciale »9.

Ni Shiao et ses co-auteurs ni Guo et les siens ne formulent d’assertions simplistes sur une correspondance directe, terme à terme, entre catégories socio-raciales et clusters génétiques inférés : les deux équipes ne conçoivent le groupe biologique que comme l’un des intrants des schémas sociaux de catégorisation, non comme leur miroir ou leur déterminant intégral. Par exemple, pour Guo et al., « l’ascendance biologique-géographique [est] une composante de la classification raciale »10. En soi, cette affirmation n’est ni nouvelle ni surprenante : ne savons-nous pas déjà que la connaissance de l’ascendance biologique-géographique d’un individu et/ou l’interprétation de ses caractéristiques phénotypiques à composante génétique jouent un rôle majeur dans son assignation sociale à telle ou telle catégorie raciale ? Mais ce qui est remarquable dans ces formulations de sociologues, c’est l’assertion que, à la différence des construits sociaux que sont les catégories raciales et ethniques en usage, il existe dans les populations humaines des clusters génétiques « objectifs », mesurables de manière impartiale et qui, dans une certaine mesure, forment le modèle de nos classifications socio-politiques. Selon la formulation de Shiao et al., les classes clinales sont « le pendant biologique de la race/ethnicité socialement construite » ; elles reflètent la « mesure » biologique, objective et naturelle de l’ascendance par opposition à sa « perception » sociale, subjective et construite11. L’intérêt manifesté par Guo et al. à la question de savoir « comment l’auto-classification raciale s’écarte de l’ascendance biologique à cause des influences socio-contextuelles »12 est également très révélateur. Dans cette perspective, les catégories raciales sont le résultat d’un processus de déformation par les forces sociales de notre représentation de l’ascendance biologique. Ainsi en arrive-t-on logiquement à l’idée selon laquelle nous ne pouvons savoir dans quelle mesure nos catégories sont « sociales » qu’en leur soustrayant ce qui est biologique ; le social entre en jeu là où le biologique s’arrête ; et aujourd’hui, grâce aux progrès de la génétique, il devient possible de séparer les deux.

Comme Shiao et al. le reconnaissent, la dichotomie théorique entre la « race » socialement construite et l’« ascendance biologique » génétique fait écho à « la distinction des féministes entre le sexe biologique et le genre socialement construit »13. Mais la recherche féministe offre une leçon différente de celle retenue par nos auteurs : à savoir que, en fait, même les meilleures et les plus sérieuses de nos approximations du monde naturel sont toujours imprégnées de social14. Comme ceux qui élaborent les méthodes statistiques d’identification de groupes génétiques sont les premiers à l’admettre, les pratiques et présupposés des chercheurs influencent directement les catégories qu’ils constituent15. Les décisions humaines concernant l’échantillonnage des individus, leur localisation géographique, le type et la quantité d’information génétique analysée, le niveau de résolution souhaité, ainsi que les hypothèses sur l’histoire de l’humanité, y compris migrations et mélanges de populations, tout cela a un impact sur les clusters (et leur nombre) que produisent les analyses statistiques16. Bref, les clusters que nous obtenons par nos opérations statistiques sont tout aussi tributaires de nos croyances culturellement déterminées sur les groupes, la similitude et la différence que les classifications sociopolitiques du recensement américain.

Replacer le débat scientifique dans son contexte social

L’observateur extérieur pourrait croire que ces débats ne constituent qu’un cas tordu parmi d’autres illustrant l’obsession américaine de la race. Toutefois, étant donné la prédominance des États-Unis dans la production scientifique mondiale, c’est là un phénomène auquel les chercheurs vont être confrontés où qu’ils soient. Et surtout, les conditions sociales qui stimulent la quête de races génétiques sont loin d’être une exclusivité américaine. Les angoisses quant au changement de la composition ethnique d’une population nationale ne se limitent pas aux États-Unis, et même quand elles ne s’expriment pas en termes biologiques, elles ont un vrai potentiel de durcissement en croyances têtues dans la réalité de groupes fixes et essentiels, croyances sur lesquelles reposent justement les conceptions génétiques de la race. La force de ces peurs démo-dystopiques de part et d’autre de l’Atlantique appelle des efforts concertés de la part des praticiens des sciences sociales pour étudier les convictions des gens sur la nature des différences entre groupes. À cet égard, affirmer que « la race est biologique » ou que « la race n’existe pas » ne nous sera guère utile. Ce n’est qu’en nous colletant avec la réalité sociale et les racines des croyances occidentales en matière de race – que le mot soit ou non prononcé – que nous pourrons comprendre l’impact durable de celle-ci sur l’organisation sociale, politique et économique des sociétés qui sont les nôtres.

Traduit de l’anglais par Rachel Bouyssou.

  • 1. Rogers Brubaker, Grounds for Difference, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2015, p. 3.
  • 2. Catherine Bliss, Race Decoded: The Genomic Fight for Social Justice, Redwood City (CA), Stanford University Press, 2012.
  • 3. Nicholas Wade, A Troublesome Inheritance: Genes, Race and Human History, New York, Penguin, 2014.
  • 4. Jiannbin Lee Shiao, Thomas Bode, Amber Beyer et Daniel Selvig, « The Genomic Challenge to the Social Construction of Race », Sociological Theory, 30 (2), 2012, p. 67, 69.
  • 5. Ibid., p. 68.
  • 6. Voir, par exemple, Esteban Gonzalez Burchard, Elad Ziv, Natasha Coyle, Scarlett Lin Gomez, Hua Tang, Andrew J. Karter, Joanna L. Mountain, Eliseo J. Perez-Stable, Dean Sheppard et Neil Risch, « The Importance of Race and Ethnic Background in Biomedical Research and Clinical Practice », New England Journal of Medicine 348 (12), 2003, p. 1170-1175; Neil Risch, Esteban Burchard, Elad Ziv et Hua Tang, « Categorization of Humans in Biomedical Research: Genes, Race and Disease », Genome Biology, 3 (7), 2002, p. 1-12.
  • 7. Guang Guo, Yilan Fu, Hedwig Lee, Tianji Cai, Kathleen Mullan Harris et Yi Li, « Genetic Bio-Ancestry and Social Construction of Racial Classification in Social Surveys in the Contemporary United States », Demography, 51 (1), 2014, p. 141-172.
  • 8. J. K. Pritchard, M. Stephens et P. Donnelly, « Inference of Population Structure Using Multilocus Genotype Data », Genetics, 155 (2), 2000, p. 945-959.
  • 9. Guo et. al., « Genetic Bio-Ancestry and Social Construction of Racial Classification in Social Surveys in the Contemporary United States », p. 141.
  • 10. Ibid., p. 142.
  • 11. Shiao et. al., « The Genomic Challenge to the Social Construction of Race », p. 72, 79, 77.
  • 12. Ibid., p. 142.
  • 13. Ibid., p. 72.
  • 14. Voir, par exemple, Emily Martin, The Woman in the Body: A Cultural Analysis of Reproduction, Boston, Beacon Press, 2001; Sandra Harding, The Science Question in Feminism, Ithaca (NY), Cornell University Press, 1986; Londa Schiebinger, Nature's Body: Gender in the Making of Modern Science, Boston, Beacon Press, 1993.
  • 15. J. K. Pritchard, M. Stephens et P. Donnelly, « Inference of Population Structure Using Multilocus Genotype Data », Genetics, 155 (2), 2000, p. 945-959; Noah A. Rosenberg, Saurabh Mahajan, Sohini Ramachandran, Chengfeng Zhao, Jonathan K. Pritchard et Marcus W. Feldman, « Clines, Clusters, and the Effect of Study Design on the Inference of Human Population Structure », PLoS Genetics, 1, 2005, p. 660-671; David Serre et Svante Pääbo, « Evidence for Gradients of Human Genetic Diversity Within and Among Continents », Genome Research, 14 (9), 2004, p. 1679-1685
  • 16. Deborah A. Bolnick, « Individual Ancestry Inference and the Reification of Race as a Biological Phenomenon», in Barbara A. Koenig, Sandra Soo-Jin Lee et Sarah S. Richardson (eds), Revisiting Race in a Genomic Age, New Brunswick (NJ), Rutgers University Press, 2008, p. 70-88.