Que reste-t-il de la puissance régionale turque au Moyen-Orient ?

Auteur(s) : 

Jana Jabbour

Les dossiers du CERI
Date : 
04/2016

Pays émergent en quête de statut et d’influence, la Turquie a tenté, au long des années 2000, de s’imposer comme une puissance régionale au Moyen-Orient. En s’engageant dans la région, en développant des relations bilatérales étroites avec chacun des pays arabes, et en se posant en pôle d’attraction politique et socioéconomique, Ankara a utilisé le Moyen-Orient comme tremplin pour acquérir le statut de puissance. Ce statut a cependant été remis en question par les printemps arabes. En effet, ceux-ci ont remis en cause les équilibres stratégiques sur lesquels Ankara avait assis sa politique étrangère ; ils ont bouleversé l’ordre moyen-oriental et déstabilisé le cadre régional dans lequel la diplomatie turque avait été pensée. Confiant dans le fait que le « moment d’Ankara » était arrivé, le Parti de la justice et du développement (AKP), au pouvoir depuis 2002, pensait avoir la capacité non seulement de réagir aux changements qui se faisaient jour au Moyen-Orient mais aussi de les impulser. Ainsi, la Turquie a activement contribué à la campagne électorale de Mohammed Morsi en Egypte et conféré un soutien logistique et financier à l’opposition syrienne pour hâter la chute du régime de Bachar el-Assad et reconfigurer l’espace régional en sa faveur. Le renversement de Morsi, le maintien au pouvoir du régime de Damas et le prolongement de la guerre civile syrienne ont montré les limites de la puissance d’Ankara. Si tout au long de la décennie 2000 le gouvernement turc a vanté la « profondeur stratégique »1 turque au Moyen-Orient, c’est-à-dire la capacité d’Ankara à se projeter dans la région et à y développer une politique d’influence, l’ère post-printemps arabe a révélé les faiblesses de la position régionale turque. De plus, la politique de « zéro problème avec les voisins » activement déployée dans les années 2000 et visant à mettre fin aux conflits bilatéraux avec les voisins arabes, s’est muée en un malheureux « zéro voisin sans problèmes ». Que ce soit avec l’Egypte d’Abdelfattah al-Sissi, la Syrie de Bachar el-Assad, l’Irak du gouvernement central de Haidar al-Abadi ou le Liban du Hezbollah, l’AKP a désormais des relations tendues au point que de nombreux analystes affirment que l’ère post-printemps arabe a sonné le glas de la puissance turque au Moyen-Orient.

Or, s’il est vrai qu’Ankara rencontre des difficultés dans la région, elle y a conservé une partie de sa place et de son statut. Une analyse des dynamiques sociétales au Moyen-Orient montre la capacité de résistance de la Turquie qui reste bien ancrée dans la région grâce aux réseaux clientélistes qu’elle a su tisser au cours de la décennie 2000 et dont l’expansion témoigne de la profondeur et de la solidité de l’implantation de la puissance turque dans la région.

Trois catégories de clients de la Turquie peuvent être distinguées. Tout d’abord, un cercle composé d’individus en Égypte, au Liban, en Syrie et dans les territoires palestiniens, proches de la mouvance islamiste, notamment des Frères musulmans et du Hamas. Ces personnes voient dans les accords de Sykes-Picot le complot d’un Occident dominateur et hégémonique contre la oumma et prônent une nahdha (renaissance) du monde arabo-musulman à travers le retour à un « âge d’or » idéalisé, celui du califat et de l’union de tous les musulmans. Pour ces islamistes, la Turquie d’Erdoğan représente le modèle d’un pays musulman sunnite en pleine ascension sur la scène internationale, qui pourrait ressusciter la « grandeur » de la civilisation islamique et permettre un rééquilibrage du rapport de force entre Orient et Occident. Aussi, pour ces islamistes, la Turquie est le contrepoids d’un Iran chiite perçu comme ayant des visées expansionnistes sur le Moyen-Orient. Pour ces raisons ayant surtout trait à des traumatismes passés (la chute du califat et la dispersion de la oumma) et à un sentiment de méfiance à l’égard des chiites, les islamistes sunnites arabes souhaitent un empowerment de la Turquie. Sur les réseaux sociaux, ces islamistes voient dans la Turquie l’« espoir unique des musulmans », « un pôle de civilisation alternative » et « la voix/le porte-étendard de l’islam » ; ils prient pour que « Dieu donne la victoire à Erdoğan et l’oriente vers la voie de ce qui est bon pour la oumma du prophète Mohammed » et se disent prêts à « défendre Erdoğan au nom de Dieu et de la nation islamique qui ne baisse pas la tête »2.

Prenons-en deux exemples. Lors des élections législatives anticipées du 1er novembre 2015 qui se sont déroulées dans un contexte particulièrement tendu en Turquie, un grand nombre d’islamistes ont clairement affiché leur soutien pour le parti AKP ; l’intellectuel islamiste égyptien Fahmi Houweidy a présenté la campagne électorale comme une bataille entre les forces du bien (AKP, Erdoğan), et celles du mal (l’opposition turque). Sur les réseaux sociaux, l’opposition turque était vue comme l’incarnation d’un « complot étranger » contre « un parti qui a ressuscité la grandeur de la Turquie et du monde musulman » et qui « a réussi à dire non aux puissances occidentales qui veulent dominer le monde »3.

Lors d’un colloque à Istanbul, l’ancien directeur de la chaîne Al Jazeera Waddah Khanfar, proche de la mouvance des Frères musulmans, a loué l’AKP pour sa politique vis-à-vis du régime de Bachar el-Assad. Khanfar a déclaré : « Istanbul est notre capitale ! Je suis un Palestinien, pas un Turc, mais je sais que mes aïeux considéraient déjà Istanbul comme leur capitale (…) La Syrie pourrait constituer un nouveau départ pour notre région et la position que la Turquie y a gagnée est en ligne avec ce renouveau. Quant aux pouvoirs qui soutiennent le régime de Damas, ils s’accrochent au passé »4, allusion au soutien accordé à Bachar el-Assad par l’Iran. Dans la vision de ces islamistes, sunnites et chiites s’affrontent aujourd’hui pour l’avenir de l’Orient. Ce combat se cristallise dans la crise syrienne actuelle ; la Turquie, porte-parole de l’orthodoxie sunnite face à l’hétérodoxie chiite, devrait en sortir victorieuse.

Ensuite, la deuxième catégorie de « clients » de la Turquie est représentée par les personnes ayant étudié dans ce pays. Tout au long des années 2000, et grâce au programme Türkiye Burslari (Bourses de Turquie) mis en place par le gouvernement AKP et financé par le ministère turc de l’Éducation, quelques 3000 étudiants arabes ont obtenu des bourses pour étudier dans les universités turques. Rentrés chez eux une fois diplômés, ces étudiants ont fondé plusieurs associations d’amitié avec la Turquie pour promouvoir des liens culturels, sociaux et économiques entre leur pays et Ankara. De telles associations existent actuellement au Liban, en Jordanie et dans les territoires palestiniens ; elles participent à la consolidation de l’influence d’Ankara au sein des pays de la région, et ce de trois façons. D’une part, ces associations organisent des campagnes médiatiques et des événements culturels dont l’objectif est de sensibiliser les citoyens de leurs pays au rôle qualifié de « positif » d’Ankara dans la région. Sur les réseaux sociaux, des pages entières sont créées et dédiées à la Turquie, à Erdoğan ou à l’AKP. D’autre part, ces Associations soutiennent l’économie turque. Ainsi, lors de la révolte de Gezi en mai 20135, et au moment où Erdoğan dénonçait un « complot étranger » contre la Turquie et son économie en pleine croissance, les associations d’amitié pour la Turquie en Égypte, au Liban et dans les territoires palestiniens ont appelé les citoyens de leurs pays à « soutenir le seul pays musulman puissant » en achetant des produits turcs. Plus récemment, en réaction à la décision russe de suspendre certaines importations en provenance de la Turquie, la Lübnan Türk Cemiyeti (L’Association d’Amitié Libano-Turque) a distribué des brochures contenant un listing de tous les noms de produits turcs vendus au Liban et encouragé la population à les acheter. Enfin, les actions politiques entreprises par ces associations représentent le troisième mécanisme de soutien à la Turquie. La campagne organisée par l’Association d’Amitié Libano-Turque contre la reconnaissance du génocide arménien en est l’exemple le plus marquant. En avril 2015, à l’occasion du centenaire du génocide, et alors que le ministre de l’Éducation libanais a décrété un jour férié pour les écoles et les universités pour commémorer la mémoire du génocide, la Lübnan Türk Cemiyeti a orchestré une campagne contre la décision du ministre et en soutien à la position turque de refus de reconnaissance du génocide. A l’appel de l’association, des rassemblements populaires ont été organisés dans la capitale Beyrouth et dans la ville de Tripoli au nord-Liban pour contester la décision du ministre ; plus de 10 000 drapeaux de la Turquie ont été distribués aux participants et une campagne a été lancée sur les réseaux sociaux pour la contestation du génocide arménien et la défense de la Turquie6.

Présente au Liban, en Syrie et en Irak, la communauté turkmène constitue la troisième catégorie de soutiens à la Turquie. Longtemps négligée par Ankara, cette communauté a été « redécouverte » par le gouvernement turc dans les années 2000. En 2010 a été créée la Présidence des Turcs de l’étranger (Yurtdışı Türkler ve Akraba Topluluklar Başkanlığı), qui a pour mission de réactiver les liens de la Turquie avec la minorité turkmène et de susciter parmi ses membres une prise de conscience de leur appartenance ethnique afin d’ « améliorer leur capacité à agir collectivement et participer à la vie publique de leur pays d’accueil », de façon à « consolider l’influence de la Turquie à l’étranger »7. Le cas des Turkmènes libanais est emblématique de la politique du gouvernement AKP. La communauté turkmène libanaise compte aujourd’hui quelque 20 000 personnes8, dans les villages de Kouaychra et Aydamoun (au nord-Liban), et dans la Békaa. Les Turkmènes du Liban se définissent comme des citoyens libanais de confession sunnite. Ils parlent l’arabe et ne connaissent pas la langue turque. A partir de 2009, avec l’appui du Croissant rouge turc et de l’Agence Turque de Coopération Internationale et d’Aide au Développement (TIKA - Türk İşbirliği ve Kalkınma İdaresi Başkanlığı), le gouvernement AKP s’est rapproché de cette communauté : investissements dans les infrastructures (eau et d’électricité) ; construction d’écoles et d’hôpitaux. L’intérêt de la Turquie pour leur communauté a suscité chez les Turkmènes une prise de conscience identitaire et a créé chez eux un sentiment de « nostalgie » pour le pays qu’ils perçoivent désormais comme leur « pays natal » ; ce « mal du pays » les conduit de façon naturelle et automatique à défendre les intérêts de cette « mère patrie ». Ils se sont alors mobilisés pour avoir une place dans le système politique libanais et pouvoir influencer ainsi la politique du pays dans un sens favorable à la Turquie. En effet, en octobre 2013, la communauté turkmène libanaise a déposé auprès du gouvernement libanais une demande pour obtenir un quota de deux députés au sein du parlement9. Interrogés sur leur ligne politique, les Turkmènes libanais ont répondu : « Nous voterons pour ce que nous jugerons bon pour notre pays - le Liban - en prenant en considération les intérêts de notre second pays - la Turquie ; nous œuvrerons pour l’approfondissement et la consolidation des relations turco-libanaises et pour l’expansion de l’influence turque dans notre pays, car la Turquie est une puissance qui nous veut du bien »10. Aussi, les Turkmènes libanais défendent activement le gouvernement AKP et font la promotion de l’influence culturelle turque au Liban via des associations qui organisent des activités culturelles gratuites (projection de films turcs, organisation de séminaires et de conférences avec des intervenants turcs). En ce sens, ils contribuent à asseoir de façon durable la puissance régionale turque au Moyen-Orient.

Plus récemment, il convient de constater le rôle majeur que la communauté turkmène a joué dans la politique étrangère de la Turquie. En effet, en novembre 2015, et dans un contexte de guerre froide entre Moscou et Ankara sur le dossier syrien, l’armée turque a abattu un avion militaire russe qui survolait la Syrie. Lors de l’opération de recherche-sauvetage menée par la Russie pour évacuer ses pilotes du lieu du crash, un des hélicoptères russes a été détruit par des tirs de mortier venant des territoires sous contrôle de rebelles syriens, et un soldat a été tué. Or cette attaque contre l’hélicoptère russe a été revendiquée par le chef d’un groupe de Turkmènes syriens. Ces Turkmènes ont en quelque sorte agi comme des « agents » du gouvernement AKP, s’alignant sur les positions d’Ankara et servant ses intérêts.

Si la Turquie jouit de soutiens divers, elle sait aussi entretenir ses cercles de clientèle. Ceux-ci sont invités de façon régulière à Ankara, rencontrent les représentants d’institutions gouvernementales turques, ainsi que les membres de la MÜSIAD (Association des hommes d’affaires de Turquie) et des think tanks pro-AKP (ORSAM, SETA). De plus, sous la directive du gouvernement, les centres culturels turcs Yunus Emre (équivalents des Instituts culturels français, ou de l’Institut Goethe)11 ainsi que les ambassades turques dans les pays du Moyen-Orient sont invités à entrer en contact avec les personnes considérées comme « proches » de la Turquie et à les fidéliser, notamment en les conviant aux événements qu’ils organisent et en parrainant leurs initiatives dans leurs pays respectifs (par exemple, les centres culturels Yunus Emre au Liban et en Jordanie parrainent les activités des Associations d’amitié pour la Turquie créés dans ces pays).

La Turquie est donc bien ancrée dans plusieurs pays du Moyen-Orient où elle a su s’implanter et créer de nombreux réseaux. Cette présence va à l’encontre de la thèse d’une éviction d’Ankara de cette région du monde.

  • 1. Le concept de « profondeur stratégique » (stratejik derinlik) a été élaboré par l’actuel Premier ministre turc, Ahmet Davutoğlu, dans un livre publié en 2001, en langue turque, et traduit en arabe, en albanais et en grec. Il s’agit de Stratejik derinlik : Turkiye’nin uluslararasi konumu [Profondeur stratégique : la position internationale de la Turquie], Edition Kure Yayinlari.
  • 2. Pages Facebook et groupes de conversation Whatsap consultées par l’auteur (les expressions sont traduites de l’arabe).
  • 3. Ibidem
  • 4. Cité dans Gilles Kepel, Passion arabe, Paris, Gallimard, 2014, pp. 399-400.
  • 5. La révolte de Gezi est un mouvement protestataire contre le gouvernement AKP. Il a d’abord été lancé en mai 2013 en signe de protestation contre la décision du gouvernement de couper des arbres dans le parc de Gezi, au cœur d’Istanbul, et de construire à la place du parc un centre commercial. Le mouvement a progressivement pris de l’ampleur et s’est transformé en une révolte contre le pouvoir en place. Des activistes de tous bords (Kurdes, alévis, ONG environnementales, opposition laïque kémaliste) se sont rassemblés sur la place centrale de Taksim pour manifester contre la dérive autoritaire du gouvernement, la personnification du pouvoir par Erdoğan, ainsi que les politiques économiques et environnementales de l’AKP perçues comme inefficaces. Ce mouvement a été violemment réprimé par la police
  • 6. Voir Abou Sa’ab yastardi al arman wa yughdeb ahl tarablos [Abou Sa’ab s’attire les faveurs des Arméniens et la colère des gens de Tripoli], Lebanon News, 22 avril 2015. http://www.newlebanon.info/articles/lebanon_now/200712/ابو-صعب-يسترضي-الأرمن-ويغضب-اهل-طرابلس#view_article
  • 7. Site internet de la Présidence des Turcs de l’étranger (http://www.ytb.gov.tr).
  • 8. Entretien de l’auteur avec Inan Özyıldız, ambassadeur de Turquie au Liban, Beyrouth, juin 2013
  • 9. L’Etat libanais n’a pas à ce jour considéré ce projet.
  • 10. Entretiens de l’auteur avec Khoder Khoder et Khaled Assaad, maires des villages turkmènes libanais de Kouaychra et Aydamoun respectivement, Kouaychra, octobre 2013
  • 11. Yunus Emre est un poète turc soufi ayant vécu aux XIIème et XIIIème siècles, Il était connu pour son ouverture d’esprit. A partir de 2007, le gouvernement AKP a établi des centres culturels turcs à l’étranger, essentiellement en Europe et au Moyen-Orient, qui portent le nom de ce poète