Back in Black : la crise de l’identité raciale au XXIe siècle

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Les dossiers du CERI
Date : 
01/2017

Durant la plus grande partie de leur histoire, les Afro-américains ont été unis et, dans une certaine mesure, définis par les expériences de l’esclavage, des lois ségrégationnistes dites Jim Crow et des humiliations subies dans le cadre d’une société ouvertement raciste. Aujourd’hui, en revanche, le racisme affiché est largement proscrit. On trouve des Afro-américains aux positions les plus convoitées et les plus prestigieuses, et c’est de la culture noire, jadis méprisée, que sont issues une bonne partie des oeuvres de musique populaire plébiscitées et de ses stars érigées en objets d’imitation. Bien que le racisme soit un trait durable de la société américaine – comme le démontre amplement l’élection du xénophobe invétéré Donald Trump – il constitue à présent, pour les Noirs de plus en plus nombreux qui réussissent et occupent de belles situations, bien plus un désagrément occasionnel qu’un obstacle majeur mettant en péril leur bien-être.

En revanche, les conditions sociales des Noirs pauvres sont sans doute pires aujourd’hui qu’à l’époque du franc racisme à la Jim Crow. Pour ceux des couches les plus basses de la société (underclass), le chômage, la criminalité et les démêlés avec la justice pénale sont des maux endémiques et dévastateurs ; quant à leurs possibilités d’ascension sociale, elles demeurent aussi restreintes qu’elles l’ont toujours été depuis la Reconstruction1. Cette divergence dans le vécu et dans les chances de réussite divise aujourd’hui la communauté noire aussi radicalement que jadis la « ligne de la couleur » divisait la société américaine dans son ensemble. Nous continuons le plus souvent à faire comme s’il existait une communauté noire unie partageant une seule et même expérience noire, une seule et même identité noire, mais ces représentations sont de plus en plus déphasées par rapport à la réalité quotidienne.

Pour ajouter à la complexité, si les Noirs aisés ressemblent de plus en plus à un groupe ethnique – c’est-à-dire défini moins par la dégradation consécutive à une oppression multiforme que par des différences culturelles  d’ampleur modeste – les pauvres et les prolétaires blancs qui ont soutenu Donald Trump partagent de plus en plus de traits avec les Afro-américains : leur isolement, la quasi-nullité de leurs chances d’ascension sociale, leur culture dysfonctionnelle et oppositionnelle et le mépris dans lequel ils sont tenus par leurs concitoyens plus prospères. La fracturation interne des différentes communautés raciales vient donc remettre en cause les représentations conventionnelles de la race, l’identité et la justice sociale, tout en ouvrant de nouvelles possibilités d’épanouissement humain et de société plus équitable. D’ici là, les efforts de plus en plus désespérés pour s’accrocher à des notions dépassées d’identité et de solidarité raciales entretiennent dans le débat public une malhonnêteté fondamentale qui pervertit le développement psychologique des individus et fait obstacle au dialogue entre les membres des différents groupes raciaux.

1.

Dans les années 1970, le sociologue Nathan Glazer soutenait que la meilleure façon de comprendre l’expérience noire consistait à la comparer à celle d’autres groupes ethniques minoritaires de la société américaine tels que les Irlandais, les Italiens ou les juifs2. Comme les Noirs, ces groupes avaient été autrefois les victimes d’une discrimination et de préjugés omniprésents, et pourtant ils avaient fini par se fondre dans le courant principal (mainstream) d’une société prospère et par se libérer presque entièrement de la stigmatisation antérieure. Grâce aux lois antidiscriminatoires, les Noirs allaient, eux aussi, trouver leur place dans cette nation de minorités que sont les États-Unis ; et le stigmate distinctif de la race noire – la « marque de l’insulte » évoquée par W.E.B. Du Bois – s’effacerait peu à peu. Avec le temps, cette hypothèse a été assez largement discréditée : trois décennies plus tard, Glazer révisait sa position et admettait que « même en tenant compte des changements et progrès substantiels [intervenus depuis], on ne peut que constater la persistance, la solidité et l’ampleur de l’écart entre les Afro-américains et les autres citoyens »3.

Mais peut-être la thèse initiale de Glazer était-elle moins erronée qu’incomplète et prématurée. Aujourd’hui, les Américains sont en train d’apprendre à distinguer entre Noirs éduqués et prospères, qu’ils traitent de plus en plus comme n’importe quel groupe ethnique, et Noirs de l’underclass, qu’ils continuent à traiter en race inférieure et méprisée.

Globalement, les Noirs qui réussissent à présent sont ceux qui s’assimilent (ou, de plus en plus souvent, ceux qui n’ont jamais adopté de signes extérieurs d’appartenance afro-américaine). Les manières de s’exprimer, les attitudes corporelles et les codes vestimentaires de l’underclass noire « suggèrent à la caste dominante la possibilité de désordres » (N. Glazer) et peuvent donc susciter des réactions négatives d’employeurs et de policiers qui seraient spontanément mieux disposés face à des Noirs aux styles culturels plus bourgeois. Et pourtant, paradoxalement, les poses affectées par les Noirs des quartiers pauvres sont devenues les signes enviés d’une attrayante désinvolture (cool) pour des jeunes hommes de tous les groupes raciaux, grâce au succès de la musique populaire noire, notamment du rap. Le style du groupe le plus stigmatisé et le plus défavorisé de notre société fait vendre des objets de luxe ; il est la bande-son préférée des défilés de mode, la musique de fond de clubs exclusifs et de soirées huppées. Les rappeurs les plus fameux comptent parmi les vedettes les mieux payées au monde et peuvent s’offrir le genre de vie autrefois réservé aux stars d’Hollywood, aux grands patrons et aux aristocrates européens. Ce qui fait le sel du rap gangsta c’est justement, pour une bonne part, de suggérer aux dominants la possibilité de désordres : les textes racontent et souvent glorifient le crime, la violence et la brutalité à l’égard des femmes, les artistes les plus populaires font valoir leur passé criminel comme des caïds rivalisant pour ce bien suprême, le « respect de la rue » (street cred), l’attirail vestimentaire est délibérément peu raffiné, voire grossier et à la limite de l’informe, les rappeurs ont popularisé l’usage du terme nigger (« nègre ») qui avait précédemment valeur d’insulte, ravivant dans notre mémoire le souvenir d’un racisme odieux et sans complexes que beaucoup préféreraient oublier. Le parachèvement du triomphe du rap à l’ère post-raciale consiste à vendre cet imaginaire de colère, typiquement contre-culturel, aux couches prospères de la société. L’élite, et plus encore les classes moyennes aspirant à s’élever, évitent comme la peste les manières de l’underclass, mais la façon de s’habiller et de parler du rap gangsta est étudiée et copiée dans les banlieues verdoyantes des classes privilégiées.

Pour partie, c’est là une vieille histoire : le chic du hors-la-loi et le charisme du troubadour. Tout comme Al Capone, de sa salle d’audience à Chicago, a fasciné les honnêtes gens de tout le pays, les « voyous » du rap séduisent les plus impressionnables par leur richesse ostentatoire, leur façon de plastronner et leur insolence. Et de même que des milliers de jeunes ont copié autrefois le style et le panache des crooners du Rat Pack et des stars du rock n’roll, aujourd’hui les gamins veulent avoir l’air de rappeurs pleins aux as. Ils admirent Jay-Z et 50 Cents parce que ce sont des grands noms de l’industrie du divertissement, comme l’ont été avant eux Frank Sinatra, Elvis Presley et John Lennon.

Tout cela, c’est le showbiz – et rien d’autre. Il n’empêche que le jeune en quête d’identité et d’appartenance se trouve plongé dans un environnement plein de signaux contradictoires. D’un côté, les figures d’autorité de la société majoritaire – enseignants, parents, police – désapprouvent ces manières. Mais de l’autre, les médias envoient le message opposé : les affectations du ghetto sont cool, elles symbolisent réussite, prestige, richesse et privilèges. Et cela ne va pas sans risques spécifiques pour les Noirs. La vogue du street cred et de l’« authenticité » conduit les crédules et les influençables à tenter de vivre à fond le style gangsta. En fait, comme l’a montré l’économiste de Harvard Roland Fryer, les jeunes Noirs cultivent consciemment l’image gangsta parce qu’elle offre statut social et popularité : paradoxalement, l’accomplissement du slogan « être soi-même » (keeping it real) commence souvent par l’adoption de manières affectées, par un artifice délibéré.

Or ces phénomènes ne sont pas des versions plus subtiles de certaines injustices raciales bien connues, qui plongent leurs racines dans l’esclavage ou les lois Jim Crow : ils sont le résultat à la fois du déclin du racisme et de sa persistance. La culture noire gangsta est « cool » en grande partie parce qu’elle est acceptée et adoptée par le mainstream : si Jay-Z et Kanye West peuvent se faire habiller par les grands couturiers et boire du champagne à Paris en compagnie de créatures de rêve, c’est parce qu’ils ont du succès auprès d’un public multiracial, un public dont ne bénéficiait, jusque très récemment, qu’une poignée de Noirs fortement assimilés et nullement menaçants. Ce qui définit le « cool », c’est la capacité à transgresser tout en restant de justesse à l’intérieur du mainstream, à menacer mais sans vraiment déstabiliser, à être intriguant et excitant plutôt que véritablement dangereux. Le rap gangsta peut atteindre cet équilibre parce que le racisme reste prégnant mais qu’il est en déclin, parce que le stéréotype racial du voyou noir est encore en circulation mais n’opère plus dans tous les esprits et est moins absolument honni. Et puis aussi, bien sûr, dans une certaine mesure tout le monde sait bien que c’est seulement du spectacle : le rappeur gangsta propose un frisson contrôlé et domestiqué dépourvu de réel danger, comme les montagnes russes à la fête foraine ou le lion qui rugit au cirque. Mais pour les malheureux gamins qui le copient, l’équilibre délicat est rompu : ils sont tout simplement menaçants et rebutants, incarnations vivantes d’un stéréotype toujours puissant que le rap gangsta contribue à perpétuer. Les Noirs dotés de diplômes et socialisés dans les normes du mainstream voient s’ouvrir plus de portes que jamais. Mais la situation de ceux qui, par malchance ou par suite de mauvais choix, ne disposent pas de ces atouts est encore pire que celle des Noirs pauvres d’il y a plusieurs générations.

2.

Quand en 2008 Barack Obama est devenu le premier président noir des États-Unis, un nombre étonnant de gens ont cru que ce jour marquait le début d’une société post-raciale. Mais ses huit ans de mandat ont vu une aggravation des tensions raciales, en particulier dans les relations entre forces de l’ordre et communautés noires. Si les exactions policières ne sont sans doute pas devenues plus fréquentes durant cette période, la prolifération des portables permettant de filmer et de photographier a accru de manière spectaculaire la connaissance qu’en a la population, ce qui a conduit à la création du mouvement Black Lives Matter et à un regain d’intérêt pour l’idée de réforme pénale. Et, bien sûr, l’élection de Donald Trump en 2016 a aussitôt enhardi l’extrême droite : beaucoup d’indices anecdotiques donnent à penser que les crimes et délits de haine sont en augmentation dans toute l’Union, certains partisans de Trump endossant de leur propre initiative un rôle de chemises brunes vouées à assurer la suprématie de la race blanche. Ainsi les « relations raciales » américaines oscillent-elles brutalement entre deux extrêmes : sur les côtes prospères et dans les grandes villes, la tolérance et la volonté d’égalité sont plus fortes et plus ancrées qu’elles ne l’ont jamais été dans l’histoire du pays, tandis que les régions rurales et les villes désindustrialisées (la Rust Belt), économiquement sinistrées, paraissent régresser vers une suprématie blanche ouvertement revendiquée que la plupart des observateurs, il y a peu encore, croyaient inexorablement sur le déclin.

Même le sous-ensemble des partisans de Trump n’est pas exempt de contradictions génératrices d’incertitude. Beaucoup d’électeurs qui avaient préféré Obama aux candidats blancs John McCain et Mitt Romney en 2008 et 2012 ont voté Trump en 2016. On est en droit de penser qu’ils ne l’ont pas choisi pour son racisme, mais malgré celui-ci. Trump a été le choix d’un nombre écrasant de blancs sans formation supérieure : de ces gens qui se sont retrouvés du mauvais côté de la barrière lors de la cassure de l’économie américaine entre carrières rémunératrices dans les métiers de la technologie, de la finance, du droit et de l’immobilier et emplois de services de plus en plus sinistres, mal payés, sans horaires fixes ni avantages sociaux. La principale réponse du parti démocrate à l’aggravation des conditions de vie de la classe ouvrière a été une version faible de l’assurance maladie généralisée qui va de soi pour la plupart des Européens. Ces électeurs-là ont rejeté la loi en question (l’Affordable Care Act promulgué en 2010) comme ils l’auraient fait d’un lot de consolation dérisoire en élisant des candidats qui promettaient de démanteler la législation emblématique de la présidence Obama et, dans la foulée, tout ce qui reste du filet de sécurité créé par le New Deal, au profit d’une approche implacablement libérale de la protection sociale.

En apportant leur soutien à ce candidat grossier, xénophobe et extrémiste, les électeurs blancs de la classe ouvrière ne ressemblent à rien tant qu’aux prolétaires afro-américains massés derrière Louis Farrakhan et sa Nation de l’islam dans les années 1990. Comme Trump, Farrakhan était fort embarrassant pour le mainstream : les élus afro-américains et les militants pour l’égalité s’en tenaient soigneusement éloignés à cause de son sexisme et de son antisémitisme. Comme Trump, Farrakhan était un démagogue habile à exploiter la frustration de ceux que méprisaient les puissants et les privilégiés. Comme Trump, Farrakhan parlait avec les inflexions de ces humiliés et dans leur style mal dégrossi, comme lui, il tenait boutique de calomnies et de théories complotistes additionnées de juste assez de vérité pour les rendre plausibles à un auditoire sans éducation et profondément soupçonneux. Farrakhan et Trump invoquaient tous deux le retour aux valeurs traditionnelles, et ce message rencontrait un écho dans des communautés ravagées par le chômage, le nihilisme, la drogue et la criminalité.

Les pathologies actuelles des communautés rurales et désindustrialisées, principalement blanches, ressemblent à celles des centres-villes, principalement noires, qui suivirent Farrakhan : les perspectives d’emploi des blancs sans formation supérieure sont à peine plus réjouissantes que celle des noirs de même niveau, la dépendance aux drogues – le plus souvent méthamphétamine et opioïdes délivrés sur ordonnance – est aujourd’hui endémique dans ces populations, les structures familiales s’effondrent, les naissances hors mariage sont en hausse (alors qu’elles diminuent chez les Noirs) et les jeunes, dépourvus de projet, s’adonnent à la délinquance et à une violence absurde. Le rapport controversé, mais fondamentalement juste, de Daniel Patrick Moynihan sur la famille noire, qui décrivait en 1965 la désintégration culturelle des communautés noires des centres-villes, pourrait s’appliquer presque mot pour mot en 2016 aux communautés blanches des zones rurales et désindustrialisées.

Qui plus est, les laissés-pour-compte blancs de la nouvelle économie high-tech et de la mondialisation sont aujourd’hui traités par les élites avec le dédain autrefois réservé aux Afro-américains. Les républicains classiques, horrifiés par le succès de Trump, se sont moqués de ses partisans, les ont traités d’ignorants, ont minimisé leurs griefs et attribué leur marginalisation et leur pauvreté à la paresse, à la faillite morale et au manque d’initiative ; à gauche, les élites les ont qualifiés de racistes et de sexistes : « un ramassis de gens pitoyables », selon Hillary Clinton. D’un côté comme de l’autre, il s’agit fondamentalement de la condamnation morale de communautés en proie à de profondes difficultés, tout comme les attaques du même genre proférées contre les pauvres afro-américains. Mais, comme dans ces dernières, il y avait là aussi un grain de vérité : le déclin économique et le manque d’espoir engendrent la déchéance morale, le nihilisme et le dysfonctionnement social. Les communautés blanches des campagnes et de la Rust Belt, aujourd’hui, sont bel et bien prises au piège du cercle vicieux de la pauvreté, longtemps associé aux centres-villes noirs.


La race, on le sait, n’est pas une catégorie biologique ; c’est un statut social assigné. Les groupes ethniques d’origine européenne autrefois méprisés – Irlandais, Italiens, Polonais – sont devenus « blancs » par assimilation culturelle et consolidation de privilèges ; et il n’est pas impossible que les pauvres blancs, indépendamment de leur identité ethnique, se trouvent progressivement extirpés de la race dominante, le processus envisagé par Glazer œuvrant alors en sens inverse. Vue sous cet angle, la réaffirmation du racisme blanc qui a caractérisé la campagne de Trump ressemble à un acte de désespoir, une dernière tentative frénétique pour conserver un statut supérieur face aux forces culturelles et économiques qui sont en train de faire de la couleur de peau et de l’ascendance des facteurs de moins en moins pertinents.

L’ascension de Farrakhan culmina avec le grand rassemblement Million Man March, au cours duquel il souligna – comme Trump – qu’il était plus grand que le mouvement qu’il avait suscité : « Aujourd’hui, que ça vous plaise ou non, c’est à travers moi que Dieu a suscité l’idée [de la marche] ». La différence entre Trump et Farrakhan est simplement qu’il y a aux États-Unis beaucoup plus de pauvres blancs amers et exaspérés dans les zones rurales et désindustrialisées que de pauvres noirs dans les centres-villes. Le message populiste de Farrakhan l’a porté en haut d’une tribune face à la plus grande foule qui ait jamais défilé dans la capitale fédérale ; celui de Trump lui a ouvert la Maison-Blanche.

3.

Et pourtant, il demeure plausible qu’une solide majorité d’Américains souhaite réellement une société racialement équitable. Certes, il existe de nombreux et profonds désaccords sur la manière de concevoir cette équité et celle d’y parvenir. Mais les racistes purs et durs, ceux qui se battront pour défendre une hiérarchie sociale fondée sur la race, sont une minorité qui ne cesse de s’amenuiser. L’élection de Trump ne dément pas cette évolution et n’y change rien : le déclin du racisme est une caractéristique profonde et durable de la société américaine et il faudra plus que l’élection d’un démagogue raciste et xénophobe pour inverser la tendance.

Trump a activé un racisme toujours latent en coulant des inquiétudes légitimes dans le moule d’une xénophobie paresseuse : une tactique démagogique éprouvée. Mais sous le ressentiment autodestructeur de l’électeur de Trump il y a une angoisse justifiée : l’économie américaine laisse sur le bord du chemin des millions de travailleurs qui, alors même qu’ils sombrent dans la pauvreté et le désespoir, ne rencontrent dans la société qu’une indifférence et un mépris remarquablement semblables à ceux dont ont longtemps souffert les pauvres des minorités raciales. La réaction de ces blancs paupérisés ne devrait pas surprendre ceux qui ont observé les communautés noires défavorisées depuis la fin des années 1960 : elle consiste en 1’affirmation belliqueuse et défensive d’une « fierté culturelle » sous la forme, presque inévitable, d’une exagération des traits qui, pour reprendre la formule de Glazer, suggèrent à la caste dominante des possibilités de désordres. Comme dans le cas des Afro-américains des centres-villes, langage grossier, comportement bruyant et provocateur, habillement vulgaire, sexisme patent et propos haineux deviennent trop souvent autant de marques d’honneur. Inutile de dire que lorsque de telles caractéristiques deviennent une part centrale de votre identité, vos chances de succès dans le mainstream d’une société cosmopolite sont des plus minces. À cet égard aussi, les blancs défavorisés qui ont voté en masse pour Donald Trump partagent avec les pauvres noirs des centres-villes beaucoup plus qu’on ne le croit généralement dans l’un et l’autre groupes.

Traduit de l’anglais par Rachel Bouyssou.

  • 1. La Reconstruction désigne la période de l’histoire américaine consécutive à la fin de la Guerre de Sècession qui voit l’occupation des États de l’ancienne Confédération par les troupes nordistes et l’émancipation organisée des anciens esclaves (1865-1877) [n.d.t.].
  • 2. Nathan Glazer, Affirmative Discrimination : Ethnic Inequality and Public Policy, New York, Basic Books, 1975.
  • 3. Nathan Glazer, « In Defense of Preference », The New Republic, 6 avril 1998.