Action publique ailleurs

A propos

Problématique scientifique et objectifs

L’analyse de l’action publique relève de plusieurs champs des sciences sociales et l’étude des « politiques publiques » notamment a connu un renouvellement substantiel, marqué par une diversité croissante dans les cadres d’analyse et les méthodes utilisées, la prise en compte de l’histoire des institutions et des processus politiques, de leur contexte. Forgée à partir de cas empiriques spécifiques, en Europe occidentale et en Amérique du Nord, la science de l’action publique a négligé les contextes extra-occidentaux dont s’occupait la sociologie historique de l’Etat, la politique comparée et surtout les area studies, ou singularisé les outils et les cadres épistémologique de l’étude de l’action de l’Etat sur ces terrains « exotiques ». Réalisée dans les années 1980, la réconciliation entre les objets micro et l’approche sectorielle de l’analyse de l’action publique et ceux, macro, de la sociologie historique de l’Etat, a souvent laissé de côté les bureaucraties, les élites, les cultures et les institutions politiques des pays non-occidentaux dans son travail d’élaboration de nouveaux cadres théoriques d’analyse de l’Etat et de son action (par exemple, le néo-institutionnalisme historique). De leur côté les area studies se sont structurées autour de paradigmes « locaux » ou « régionaux » de l’Etat et de l’action publique (patrimonialisme, cultures politiques spécifiques) qui ignorent encore parfois les bénéfices de la comparaison inter-régionale et les efforts de systématisation théorique.

Le programme transversal Action Publique Ailleurs du CERI mobilise l’expertise des chercheurs sur des terrains spécifiques variés (pays, régions) afin de contribuer à l’analyse de l’action publique et du politique, notamment en contexte extra-occidental à partir de recherches empiriques sur des objets précis. Les comparaisons menées à l’intérieur mais surtout entre régions ont pour ambition de contribuer au décloisonnement des savoirs sur l’action publique et la sociologie de l’Etat à l’échelle globale en intégrant des corpus théoriques issus de la sociologie politique, de l’analyse des politiques publiques, de la sociohistoire, de l’économie politique et des relations internationales. L’ambition de ce programme est de contribuer, à partir d’études de cas empiriques, dans une démarche qui s’inspire de grounded theory, à la réflexion sur l’Etat, ses pratiques, ses acteurs, ses trajectoires.

Le programme a pour double objectif de consolider la recherche collaborative au sein du laboratoire entre spécialistes d’aires régionales différentes et de collaborer avec d’autres unités de recherche. Il anime un séminaire qui rassemble les participants autour d’un thème ou d’une notion, avec pour but de discuter un corpus de texte théoriques et empiriques en l’éclairant par la présentation de recherches empiriques assurées par les participants ou leurs invités. Ainsi, chaque séminaire est une réunion de travail qui implique un engagement actif des participants. Une journée d’étude sera organisée en fin de cycle de séminaires avec pour vocation une publication collective faisant état des travaux menés durant trois ans.

Fonctionnement des séances

Les chercheurs impliqués dans le programme sont, à tour de rôle et en fonction de leurs objets de recherche, responsables d’une séance du séminaire. D’une demi-journée chacune, les séances sont construites autour de présentations des cas empiriques, articulés à un thème/objet ou une perspective théorique commune. Les présentations peuvent être mis en débat par un ou plusieurs discutant(s).

Thèmes et objets

L’action publique comprise au sens large, dans ses dimensions concrètes et idéelles, est l’objet principal de ce programme. Font l’objet d’une attention particulière les interactions entre différents types d’acteurs (publics/privés, individuels/collectifs, locaux/nationaux/ internationaux/transnationaux), la sociogenèse et le fonctionnement des institutions, la circulation des normes, des acteurs et des pratiques, les configurations de pouvoir, leur histoire et leurs évolutions, les formes d’autonomisation, de mobilisation des acteurs individuels et collectifs, etc. 

Les pratiques de l’action publique en contexte non occidental

Le programme prête une attention particulière aux phénomènes de mise à l’agenda, de mise en œuvre, et aux acteurs qui contribuent à l’émergence et la formulation d’un problème public, aux narrations produites par ces acteurs et aux cadres cognitifs souvent appelés « culturels » de l’action publique. Des études empiriques comparées de politiques publiques déployées dans des contextes non occidentaux permettront de revenir sur les dynamiques sociales et la temporalité de l’action publique et des cycles de politiques publiques identifiés de manière souvent trop théorique et normative par la littérature. Elles permettront par exemple de tester en contexte non démocratique un certain nombre de paradigmes d’interprétation du rôle différencié des acteurs (ex : familles régnantes, clientèles politiques et économiques, groupes armés, syndicats, groupes d’intérêts et corps constitués, mouvements sociaux, partis politiques, bureaucraties/technocrates, réseaux/groupes religieux locaux et transnationaux, mafias, diasporas de réfugiés, organisations internationales etc.) et de revisiter les cadres « culturels » qui surdéterminent souvent l’approche de l’action de l’Etat dans les pays du Sud. La dimension « politique » de ces étapes de l’action publique, la prise en considération de l’hétérogénéité des acteurs impliqués doit permettre de renouveler la vision des processus décisionnels, des institutions formelles et informelles structurant l’action publique.

Comparer les Etats-providence

Le programme entend contribuer aux débats sur les « variétés du capitalisme » à partir d’une réflexion comparatives sur les politiques sociales dans des pays où celles-ci n’ont guère fait l’objet d’études. Nous proposons de partir de quelques thèmes centraux de la littérature sur l’Etat providence et de les interroger à la lumière des cas extra-occidentaux que nous connaissons. Un point de départ est la discussion des différents régimes d’État providence (Gosta Esping-Andersen), qui adopte un point de vue comparatif intra-occidental et se limite aux cas démocratiques. Est-ce que les différents régimes décrits dans cette littérature, et la manière dont leur émergence est analysée, permettent de rendre compte des politiques sociales mises en œuvre « ailleurs » ? Les Etats-providence ailleurs ne sont-ils le résultat que de simples transferts institutionnels depuis l’Europe et les États-Unis ? Les réinterprétations et adaptations propres aux transferts produisent-ils de nouveaux types de régimes d’Etats-providence ?  Dans ce cadre, il est également possible d’examiner comment la question du retrait (retrenchment) de l’Etat-providence, thème central de la littérature sur l’Europe et l’Amérique du nord, se pose « ailleurs », dans des contextes également marqués par des crises fiscales et de l’emploi mais aussi dans des contextes marqués au contraires par une forte croissance économique (pays émergents, Chine notamment). 

Régimes politiques et action publique

L’analyse de l’action publique en contexte démocratique ou du moins pluraliste telle qu’elle est le plus souvent pratiquée n’introduit-elle pas un biais qui empêche d’étendre le comparatisme au-delà, à des régimes autoritaires ? Y a-t-il une spécificité de l’action publique en contexte autoritaire ou constate-t-on au contraire des convergences ? Comment peut-on affiner la question des liens entre régimes politiques et action publique au-delà de la dichotomie, sans doute trop évidente, entre régimes démocratiques et autoritaires ? 

Transferts et circulations des pratiques, des normes et des acteurs

La trajectoire des transferts en politique publique est révélatrice de la diffusion de normes, de pratiques et bien entendu de rapports de pouvoir. L’étude des transferts institutionnels et normatifs et de la diffusion des pratiques est largement développée dans le cas européen/communautaire. La diffusion des modèles institutionnels et des pratiques politiques Nord Sud pensée à travers l’imposition et l’hybridation des modèles postcoloniaux d’action publique et d’institutions politiques s’est vue prolongée entre autres dans des contextes postcoloniaux par le travail des organisations internationales (dans le domaine de la santé, du développement, etc.). Elle est complétée aujourd’hui par des géographies plus complexes que révèlent la circulation de normes et des pratiques entre pays du Sud et bientôt, du Sud vers le Nord. Il s’agit donc de réfléchir aux acteurs et leurs carrières, les institutions, les cadres normatifs et juridiques, les pratiques, les discours, les réseaux qui opèrent ces transferts dans une perspective diachronique qui mêle sociologie des relations internationales et analyse comparée des politiques publiques. 

Les instruments

Les enjeux de la « repolitisation » des instruments de l’action publique bien connus dans le contexte occidental commencent à se poser dans d’autres contextes : les dispositifs et techniques managériales présentées comme dénuée de sens politique et normatifs s’exportent et leur réinterprétation « en contexte » s’imposent. La question de l’évolution des instruments de l’action publique notamment en contexte autoritaire se pose. Celle des transferts, réemploi, diffusion, d’instruments dits « standardisés » dans le cadre de programme de développement internationaux dans une perspective postcoloniale ou d’intégration régionale se pose aussi. En jeu, on discerne la question  de la relation entre Etat et administrés, du rapport au politique à travers les composantes techniques (mesure, évaluation, procédure, cadre légal, moyens fiscaux etc. et connaissance des populations) et sociales (représentations, symboles, normes et valeurs) et de son évolution (ex. les recensements et la politique de l’enfant unique en Chine).