Emmanuel Viret

En s’intéressant à la dynamique de la violence rurale dès l’installation du multipartisme (1991-1994), l’article propose de nouvelles perspectives sur la mobilisation de la paysannerie rwandaise pendant le génocide. Le dépouillement des archives de deux anciennes communes, complété par des entretiens réalisés sur les collines et dans quatre prisons du pays permettent d’analyser l’imposition progressive d’une économie de la violence. Le cadre même du multipartisme poussa les élites rurales engagées dans la compétition politique à recruter un nombre croissant d’hommes pour réaliser des actions ponctuelles et violentes contre d’autres partis, réactivant à cette occasion les canaux de clientèle que la monétisation de l’économie et la diffusion du salariat dans les campagnes avaient progressivement asséchés. Une attention spécifique est accordée à l’entreprenariat politique ainsi qu’à la relation entre intermédiaires locaux (social brokers) et élites rurales tant dans la lutte entre partis politiques que dans la constitution des coalitions Power locales qui assumèrent l’exécution des massacres.

De 1984 à 1995, la province indienne du Pendjab a été le théâtre d’une insurrection séparatiste animée par des groupes armés sikhs. Majoritairement composés d’hommes, mais aussi de quelques femmes, ces groupes armés ont tenu tête aux forces de sécurité indiennes dix ans durant, en bénéficiant d’un soutien du Pakistan voisin. Plutôt qu’aux motivations de ces combattant(e)s, c’est à leurs parcours individuels que l’on s’est intéressé ici. A travers une approche biographique critique, attentive aux silences des acteurs et aux effets de décalage temporel dans l’exercice du témoignage, on a d’abord cherché à faire apparaître les éventuelles généalogies familiales de ces carrières en radicalité, avant d’en reconstituer les séquences et leur enchaînement. Cet exercice permet de faire apparaître des dispositions à l’engagement, en particulier l’appartenance à des réseaux sociaux (de caste, de secte…) convertis en réseaux de mobilisation voire de recrutement dans les groupes armés. Ce travail demande cependant à être prolongé par une réflexion sur les conditions d’actualisation de ces dispositions en engagement effectif, et sur les facteurs d’entretien ou d’essoufflement de cet engagement dans la durée. Les modalités concrètes de l’entrée en clandestinité puis les dilemmes pratiques et identitaires ouverts par le retour à la vie civile ont donc fait l’objet d’une attention particulière, d’autant plus qu’ils demeurent négligés par la littérature existante. En intégrant la problématique du genre, on a aussi voulu faire apparaître les variations entre les expériences masculines et féminines d’engagement et de désengagement, particulièrement prononcées dans le cas du militantisme clandestin violent dont il est question ici.

La crise du Darfour a permis de mettre en lumière des crises irrésolues sur ses frontières au Tchad et en République centrafricaine. Le point commun de ces différents conflits est sans doute l’existence de mouvements armés transnationaux qui survivent et se recomposent dans les marges qu’autorisent les dynamiques étatiques dans la région, ainsi que les apories des politiques de résolution des conflits de la communauté internationale – apories redoublées par les choix de certaines grandes puissances. Une analyse de la conjoncture en Centrafrique et de l’histoire de certains mouvements armés, inscrits dans cet espace régional, plaide pour une approche moins conventionnelle des politiques de sorties de crise. Elle met en exergue une zone centrée sur la Centrafrique et ses frontières avec les pays voisins comme véritable site d’analyse du factionnalisme armé depuis les indépendances, ainsi que des trajectoires spécifiques de construction étatique.

Depuis le début de la guerre en 2002, un mouvement social d’ampleur inédite s’est affirmé en Côte d’Ivoire, celui de la « Jeunesse patriotique », qui se mobilise dans la violence d’un discours ultranationaliste et anticolonialiste. Encadrés par des organisations de masse qui quadrillent l’espace urbain, les Jeunes patriotes sont devenus des acteurs centraux du jeu politique et une arme de choc au service du pouvoir. Tout en reconnaissant cette instrumentalisation politique, l’Etude dépasse les lectures fonctionnalistes du phénomène des Jeunes patriotes pour tenter d’en saisir les ressorts sociologiques et d’en mesurer la portée. Fondée sur des enquêtes inédites menées à Abidjan auprès de militants de base de la « galaxie patriotique », elle démontre que dans la grande geste nationaliste se joue également l’émergence d’une nouvelle génération politique, passée par le syndicalisme étudiant de la Fesci, qui aujourd’hui réclame violemment des droits et une reconnaissance sociale. Le registre anticolonialiste apparaît, dans cette hypothèse, comme un langage d’énonciation d’une révolution générationnelle, d’émancipation d’une fraction de la jeunesse ayant expérimenté la violence dans la lutte syndicale et dans la guerre. Elle s’interroge in fine sur l’influence de ce phénomène quant aux perspectives de sortie de crise. Par-delà ses dimensions institutionnelles, l’accord de Ouagadougou n’ouvre-t-il pas la voie à un changement de génération politique, celles des « fescistes » – patriotes et rebelles confondus – qui aura su s’imposer aux héritiers de l’houphouëtisme ?