Thomas Perrin

L'institutionnalisation de la coopération transfrontalière en Europe est le produit de l'action combinée des principaux acteurs publics de la gouvernance communautaire à de multiples niveaux : les deux principales organisations européennes – Conseil de l'Europe et Union européenne ; les autorités territoriales et les États. Or, si cette action a eu pour résultat commun l'émergence et la multiplication d'espaces et d'organisations transfrontalières, communément désignées comme « eurorégions », cela ne va pas sans soulever de contradictions, à commencer par celle d'une « institutionnalisation sans institution », alors même que le droit européen ouvre de nouvelles perspectives de structuration juridique pour de telles organisations.

Michel Bruneau

Une diaspora est une construction communautaire et identitaire particulière, issue de plusieurs phases de dispersion, ou de différents types de migrations et de la combinaison de plusieurs identités, liées aux différents pays d'accueil et au pays d'origine. Elle a une existence propre, en dehors de tout État, s'enracine dans une culture forte (religion, langue…) et des temps longs. Le modèle hybride a-centré de la diaspora noire des Amériques n'a pas de noyau dur identitaire ni de continuité ou de tradition, mais des formations variables, en rupture, obéissant à une logique du métissage. On voit aujourd'hui apparaître de nouvelles formes de territorialités transnationales qui obéissent à d'autres logiques. Ce sont les communautés transnationales qui sont nées, dans la seconde moitié du XXe siècle, de la migration de travailleurs conservant leurs bases familiales dans leur État-nation d'origine et circulant entre cette base et un ou plusieurs pays d'installation.

Sébastien Peyrouse

Depuis le début de la décennie 2000, la République populaire de Chine s’est invitée dans le « Grand Jeu » centre-asiatique qui opposait jusque-là principalement la Russie et les États-Unis. Aujourd’hui, l’avenir de l’Asie centrale se joue en partie dans sa capacité à éviter les déstabilisations du Moyen- Orient voisin et à intégrer, via l’influence chinoise, la zone Asie-Pacifique. En moins de deux décennies, la Chine a réussi une entrée massive et multiforme dans l’espace centre-asiatique : elle s’est imposée comme un partenaire fidèle sur le plan de la diplomatie bilatérale et a réussi à faire de l’Organisation de coopération de Shanghai une structure régionale appréciée par ses membres. Elle est devenue un acteur économique de premier plan en Asie centrale, dans le secteur commercial, dans le domaine des hydrocarbures et dans celui des infrastructures. Toutefois, les phobies sociales liées à cette présence grandissante de Beijing se sont développées en parallèle et nombre d’experts centre-asiatiques spécialisés sur la Chine ne cachent pas leurs appréhensions politiques, économiques et culturelles face à un voisin avec lequel il sera difficile de gérer sur le long terme un tel différentiel de puissance.

Alexandrine Brami Celentano, Jean-Marc Siroën

Depuis les années 1970 on observe dans le monde un mouvement de démocratisation, d’ouverture et de décentralisation. Le Brésil a suivi cette tendance avec une constitution démocratique et décentralisatrice et une politique libérale d’ouverture. Toutefois, depuis le plan Real (1993), on y observe une tendance à la recentralisation. La forte augmentation des dépenses publiques se réalise au profit de l’Union qui impose de nouvelles contraintes aux États et Municipalités. Si l’intégration internationale est souvent associée à la limitation des prélèvements et à la décentralisation, le Brésil s’écarterait de la tendance générale. Toutefois l’intégration du Brésil est récente et limitée. Elle ne semble pas avoir aggravé des inégalités qui justifieraient un transfert « centralisé » des régions « gagnantes » vers les régions « perdantes ». La recentralisation budgétaire associée à l’augmentation des dépenses s’explique en partie par la volonté de réduire les inégalités initiales et de développer la protection sociale. Nous montrons qu’elle est aussi la conséquence de la structure fiscale et, notamment, de la nature des prélèvements sociaux et du mode d’imposition de la TVA (ICMS) prélevée par les États.

Ingrid Therwath

L’expression « nationalisme à distance » que l’on doit à Benedict Anderson est souvent utilisée pour évoquer toute une série d’activités politiques transnationales. Pourtant, les dynamiques à l’oeuvre dans le nationalisme des expatriés sont rarement explorées. La simple nostalgie ou même la mobilisation spontanée servent trop souvent d’explications à ce phénomène dont elles ne suffisent pourtant pas à saisir les mécanismes. Il s’agit ici, en prenant l’exemple des mouvements nationalistes hindous, de souligner l’implication d’entrepreneurs politiques du pays d’origine et la dimension instrumentale du « nationalisme à distance » qui en résulte. Le réseau du Sangh Parivar, une nébuleuse d’organisations nationalistes hindoues, a en effet été répliqué dans la diaspora et sa structure été exportée par un centre névralgique situé en Inde même. L’expansion du Sangh Parivar et de son idéologie - l’Hindutva – a toutefois été grandement facilitée, dans les pays d’accueil, par les pratiques locales contrastées mais aux effets convergents, en l’occurrence, comme le multiculturalisme et des discriminations raciales. La comparaison des branches nationalistes hindoues au Royaume-Uni, aux États-Unis et au Canada permet donc de mettre en avant deux facteurs majeurs du « nationalisme à distance » : un contexte local favorable à la mobilisation ethno religieuse des migrants dans leurs pays de résidence d’une part, et l’existence d’une organisation centralisée dans le pays d’origine d’autre part. La fabrication, depuis l’Inde, du nationalisme hindou à distance témoigne de la résilience du nationalisme dans la mondialisation.

Depuis le début de la guerre en 2002, un mouvement social d’ampleur inédite s’est affirmé en Côte d’Ivoire, celui de la « Jeunesse patriotique », qui se mobilise dans la violence d’un discours ultranationaliste et anticolonialiste. Encadrés par des organisations de masse qui quadrillent l’espace urbain, les Jeunes patriotes sont devenus des acteurs centraux du jeu politique et une arme de choc au service du pouvoir. Tout en reconnaissant cette instrumentalisation politique, l’Etude dépasse les lectures fonctionnalistes du phénomène des Jeunes patriotes pour tenter d’en saisir les ressorts sociologiques et d’en mesurer la portée. Fondée sur des enquêtes inédites menées à Abidjan auprès de militants de base de la « galaxie patriotique », elle démontre que dans la grande geste nationaliste se joue également l’émergence d’une nouvelle génération politique, passée par le syndicalisme étudiant de la Fesci, qui aujourd’hui réclame violemment des droits et une reconnaissance sociale. Le registre anticolonialiste apparaît, dans cette hypothèse, comme un langage d’énonciation d’une révolution générationnelle, d’émancipation d’une fraction de la jeunesse ayant expérimenté la violence dans la lutte syndicale et dans la guerre. Elle s’interroge in fine sur l’influence de ce phénomène quant aux perspectives de sortie de crise. Par-delà ses dimensions institutionnelles, l’accord de Ouagadougou n’ouvre-t-il pas la voie à un changement de génération politique, celles des « fescistes » – patriotes et rebelles confondus – qui aura su s’imposer aux héritiers de l’houphouëtisme ?