Un rempart contre le salafisme ? L'usage politique du soufisme par les élites algériennes

Auteur(s): 

Thierry Zarcone, directeur de recherche au GSRL – Paris

Date de publication: 
April 2018

Pour contrer l’instrumentalisation violente de l’islam par les jihadistes, des initiatives portées par le politique ou par des groupes associatifs musulmans, voient le jour un peu partout dans le monde afin de promouvoir le soufisme. Pour ces acteurs, il s’agit de valoriser une pratique de la religion présentée comme plus inclusive à l’égard des non-musulmans, moins violente par nature, et qui, partant, proposerait un récit alternatif au jihadisme. Soumis lui aussi à la menace terroriste, l’Etat algérien mobilise également le soufisme comme digue contre la radicalisation violente de sa jeunesse. Soucieux de s’attacher des relais dans le monde académique dans ce but, dix congrès internationaux sur le soufisme ont été organisés en Algérie, au cours des années 2000. Thierry Zarcone, spécialiste de l’islam et des systèmes de pensée dans l’aire turco-persane, nous décrypte les enjeux, pour le pouvoir algérien, de ces rencontres académiques.

MADAME KHALIDA TOUMI, MINISTRE DE LA CULTURE

Extraits du « Discours d’ouverture » prononcé pour le colloque international « Soufisme, culture et musique », de Bedjaia, décembre 2006 (publié par A. Ben Nahoum et Dj. Aïssani, dans Histoire et Sens, Alger, CNRPAH, 2012).

Nous ouvrons aujourd’hui, dans la ville de Bejaia, le troisième colloque international sur le soufisme. Il y a d’abord à constater que ce colloque itinérant obéit à une logique : il est né en 2004 à Mostaganem, de manière assez timide mais combien dense et efficace. Sa deuxième édition organisée à Tlemcen, avec l’appui de la population et celle des autorités locales, en a déjà fait un colloque international régulier et respecté
[…]
Il se trouve que l’islam au Maghreb au moins, insupporte toute possibilité de dictature de quelque clergé que ce soit. Nos sociétés le savent. Elles le savent tellement qu’elles ont produit, depuis leur entrée en islam (très tôt) cette forme d’expression extraordinaire intelligente qu’est le çoufisme. Forme de langage, de rituel et de liturgie, à la fois profonde et souple, alliant l’imagination créatrice dans l’esthétique de l’émotion religieuse et la raison raisonnante, le bâtin [le caché, secret] et le dhâhir [l’apparent], la spiritualité et la loi, elle a permis l’invention d’une forme supérieure et simple à la fois, de construction de la relation de la créature à son créateur.
[…]
C’est ainsi que s’est développée la solidarité sociale sous toutes ses formes, l’hospitalité universelle, la médiation dans la résolution de toutes les formes de conflits l’enseignement et l’éducation. La zaouia a été et est toujours l’outil institutionnel central des voies soufies. […] par la zaouia, les rituels, les liturgies et la médiation, la tariqa [confrérie soufie] structurait à la fois l’imaginaire et le système social. Elle donnait sens à être et à vivre ensemble. C’est la volonté d’effacement et de dissolution de cette institution centrale et des systèmes symboliques qui la légitimaient et l’accompagnaient, qui provoque immanquablement l’indigence des représentations de soi, la caricature, le mépris et la haine de soi, la culpabilisation de toute la société qui se convainc qu’elle est fautive, qui invente alors les moyens de sa propre négation et qui, finalement, s’autodétruit par la guerre contre elle-même.
[…]
Imaginaire [qui] est celui de l’ancienne représentation que l’idéologie coloniale avait forgé à propos des colonisateurs. […]Dans certains textes, à leur insu et de manière inconsciente certaines élites des médias et quelquefois des universitaires parlent à propos de soufisme et de tariqa de « marabouts » et de « maraboutisme », de « charlatans » et « charlatanisme », de « thaumaturge » et autres « guérisseurs » de « zaouia taywan » etc.
[…]
On voudrait faire croire que le prix de l’accès à la modernité est l’abandon de sa propre histoire et de sa mémoire, de ses propres référents spatio-temporels, de ses langues et de ses traditions littéraires, de ses kinésiques, de son rapport au monde invisible et, finalement, de sa matrice culturelle.
[…]
On le voit bien : entre le retour mythique vers des origines épurées, fantasmées et impossibles à faire revivre, puisque le temps est irréversible, et la fuite éperdue vers une modernité mondialisé tout aussi mythique, il n’y a pas à choisir : dans les deux cas, il s’agit de l’effacement du présent réel de nos sociétés, par rapport auquel se représente le passé réel et s’imagine et se projette le passé réel et s’imagine et de projette le futur possible.
[…]
Nous le savons : cette ouverture [du pays] à lui-même est impossible sans que nous soyons accompagnés par nos amis et sans que nous les accompagnions aussi. Que ces amis, venant de quatre continents, aient pris la peine d’être parmi nous aujourd’hui et, justement, à propos du çoufisme, montre bien que nous revenons à la place qui est la nôtre : car l’Algérie a donné à l’humanité des hommes et des femmes qui ont inscrit leurs noms sur les tablettes de l’humanisme universel par le soufisme: de Bedjaia est parti vers son destin Sidi Boumediene el Ghaouth, initiateur à Bedjaia du sceau des saints, le Cheikh el Akbar : Ibn ‘Arabi. D’autres contrées de ce pays ont émergé, pour ne parler que des plus connus : […] Sidi M’hammed ben ‘Abdrrahmane, khalwati à l’origine, fondateur de la Rahmaniya ; Sifi Ahmed Tidjani, fondateur de la Tidjaniyya, voie présente aujourd’hui dans 140 pays dans le monde et notamment dans notre matrice africaine ; et el Amir ‘Abd el Qadir, çoufi éminent, disciple d’Ibn ‘Arabi, trop connu pour qu’on en parle ; Mohammed Es Sanoussi, fondateur de la Sanoussya, le Cheikh Aliwa enfin, fondateur de la ‘Alawiya.

Votre rencontre Mesdames et Messieurs, va travailler pendant quatre jours sur la formation et les transformations du soufisme dans l’histoire. Il faut savoir que le gouvernement est prêt à donner tous les moyens nécessaires à la recherche scientifique dans les domaines de la culture, de ses déploiements dans l’histoire, de ses réalisations dans la contemporanéité et dans le présent. Le soufisme est une partie éminente de notre culture et de notre histoire. C’est aussi par lui que nous nous inscrivons dans le temps, dans l’espace, dans le monde et dans l’humanité.

 

MONSIEUR MOHAMED AÏSSA, MINISTRE DES AFFAIRES RELIGIEUSES ET DES WAKFS

Texte d’ouverture du Colloque « L’islam spirituel et les défis contemporains », pour le centenaire de la fondation de l’ordre soufi Alâwî, en hommage à son fondateur, Cheikh Al-Alâwî, UNESCO, septembre 2015.

Excellences, Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs, Cheik Bentounès, Guide spirituel de la Tarika Alawyya,

Mesdames et Messieurs,

Je tiens tout d’abord à vous remercier tous pour avoir répondu aussi nombreux à l’invitation qui vous a été adressée pour participer à ce colloque dédié à la commémoration du 100e anniversaire de la fondation de l’ordre soufi Alâwî en hommage à son fondateur, Cheikh Ahmed Ben Mustafâ Al-Alâwî, grand érudit, écrivain et journaliste.

Le colloque qui nous réunira aujourd’hui et demain sous le thème « L’islam spirituel et les défis contemporains » se veut un rappel de son œuvre, notamment, la fondation de l'un des plus importants mouvements soufis du XXe siècle, en l’occurrence la tarîqa « Alawiyya ».

Au cours de ces deux jours, nous suivrons avec intérêt les conférences et les tables rondes, animées par des personnalités d’horizon divers, qui ne manqueront pas de présenter plus amplement l’œuvre de ce réformateur humaniste dont la vision prospective continue de susciter l’intérêt des nouvelles générations.

Durant sa vie, Cheikh Al-Alâwî a eu une influence majeure sur le mouvement soufi en Algérie et dans d’autres parties du monde au début du XXe siècle. Sa doctrine spirituelle ou sa voie (tarîqa), fondée sur les valeurs essentielles de l’Islam que sont la paix, la tolérance et le bienêtre commun, a été d’un apport substantiel au dialogue interreligieux. Sa doctrine, qui exhorte à la noblesse de l’âme, à la générosité et à une grande largeur d’esprit sur le plan religieux, prêche également, sur le plan social, l’excellence du caractère et le bon comportement à l’égard des autres, sans distinction de race ou de religion.

Le choix de la tenue de ce colloque à la maison de l’UNESCO vient nous rappeler aussi, s’il en était besoin, que la pensée du Cheik Alawi et sa contribution est en harmonie avec les valeurs de la tolérance et du vivre ensemble si chères à notre Organisation. Dans ce contexte, les débats qui se déroulent actuellement à l’UNESCO sur la nécessité d’assurer la protection et la sauvegarde du patrimoine culturel et les nombreuses réunions organisées pour la promotion du vivre ensemble attestent de l’urgence de faire face aux attaques perpétrées par des groupes de terroristes et de criminels au nom de Islam qui est totalement étranger à leurs actions.

Pour avoir payé un lourd tribut au terrorisme et à l’extrémisme religieux, l’Algérie mesure l’ampleur des défis auxquels sont confrontés aujourd’hui les pays dont les populations sont attaquées et les patrimoines millénaires dévastés.

Le défi commun qui s’impose à nous tous en ces moments de trouble et souvent d’incompréhension, réside essentiellement dans le rétablissement de la confiance, en empêchant la diffusion du climat de suspicion à l’égard de l’Islam, et en dissociant cette noble religion de paix et de dialogue de la violence exercée en son nom à des fins criminelles.
Forte de son expérience, l’Algérie œuvre avec ses pays voisins du Sahel pour redonner la parole aux leadeurs religieux qui, par leur résistance et leur rejet des pratiques extrémistes étrangères aux rites ancestraux, continuent de plaider en faveur du vivre ensemble et de la tolérance. Cette coopération inclut naturellement la formation des Imams et des intervenants dans le fait religieux pour contrer le discours extrémiste et les idéologies violentes.
Mon pays participe également aux efforts de la Communauté internationale en vue de partager son expérience en matière de lutte contre le terrorisme, et soutient les initiatives que les Organisations internationales et régionales développent dans ce cadre.

C’est dans cette optique que l’Algérie a accueilli, en juillet dernier, la Conférence internationale sur la lutte contre l’extrémisme violent et la déradicalisation, à laquelle l’UNESCO était représentée.

Les conclusions de cette rencontre ont naturellement réservé une place de choix à l’éducation qui se trouve au cœur du mandat de l’UNESCO, comme moyen de lutter contre la radicalisation des jeunes.

Je terminerai par une citation du Cheikh Ben Mustafâ Al-Alâwî, qui me paraît traduire parfaitement les deux journées qui s’ouvrent aujourd’hui : « Si je trouvais un groupe qui soit mon interprète auprès du monde de l’Europe, on serait étonné de voir que rien ne divise l’Occident et l’Islam »

Je souhaite plein succès ce colloque et vous remercie pour votre attention.

Après avoir été rejetés et combattus en raison de leur caractère rétrograde mais surtout pour avoir soutenu le pouvoir colonial, sous les présidences de Ahmed Ben Bella (1963-1965) et de Houari Boumedienne (1976-1978), le soufisme et les confréries ont bénéficié d’une relative tolérance avec le Président Chadli Benjedid (1979-1992), et, depuis 1999, d’une véritable reconnaissance de la part d’Abdelazziz Bouteflika. Ce dernier considère en effet que les zaouias, les couvents soufis, et les confréries comme une alternative pacifiste à la violence religieuse et un rempart contre le salafisme et le wahhabisme. Outre un soutien matériel apporté aux confréries, le Président Bouteflika a voulu que le rôle positif de ces organisations et leur place dans l’histoire culturelle de la région fussent connus de la population algérienne par le biais de grandes manifestations culturelles et scientifiques. Il a aussi obtenu, dans cette entreprise, l’appui de plusieurs grands organes de presse – par exemple au sein des journaux al-Moujahid et al-Watan.

Sous le patronage du ministre de la Culture, Khalida Toumi (2002-2014), dix congrès internationaux ont été organisés, de 2004 à 2013. Ils se sont tenus dans les villes de Mostaganem, Tlemcen, Bejaia, Constantine, Alger entre autres, et ont été organisés par le Centre national de recherches préhistoriques, anthropologiques et historiques (CNRPAH), dirigé par Slimane Hachi, avec, pour maître d’œuvre, l’anthropologue Zaïm Khenchelaoui. Ces congrès internationaux ont réuni les principaux spécialistes algériens et étrangers du soufisme, tout en y associant des acteurs soufis venus d’Algérie, mais aussi du reste du monde musulman. En 2007, la ministre K. Toumi a déclaré que ces congrès favorisaient « une remémoration de notre propre histoire et une réactualisation des valeurs de nos ancêtres qui, au fil des âges, ont su véhiculer les principes de l’humanisme dont on peut encore trouver l’écho dans la littérature soufie qu’ils nous ont transmise et qu’on n’a malheureusement pas su décrypter ou exploiter1 ». Par ailleurs, en 2012, Z. Khenchelaoui écrit, à l’occasion du colloque de Constantine qui a pour thème « Soufisme et théologie de la libération », que le soufisme est porteur d’une telle théologie parce qu’il est « le vecteur de valeurs de justice, d’égalité et de charité », et parce qu’il se veut « naturellement solidaire d’une telle praxis métaphysique œuvrant pour le droit des peuples pour la liberté, la démocratie et l’autodétermination ainsi que pour un partage des richesses » (argumentaire du colloque). Lors du dixième et dernier colloque, à Alger, en 2013, la ministre K. Toumi, explique que « la promotion de l’enseignement du soufisme et de ses valeurs est impératif face aux dangers extérieurs de l’extrémisme religieux, facteur de division et de haine dans les sociétés musulmanes ». Ce dernier congrès était dédié à l’histoire et à la situation actuelle de la confrérie Tijâniyya. D’ailleurs, son principal représentant algérien, qui est aussi descendant du saint éponyme, était présent. C’est prioritairement sur cette confrérie Tijâniyya et sur celle de la ‘Alawiyya, dirigée par le guide spirituel Khaled Bentounès, que s’appuie le pouvoir pour mener à bien sa politique pro-soufie. Notons que ces deux confréries sont également bien implantées dans les diasporas algérienne et marocaine de France, et que la première possède d’importantes ramifications dans toute l’Afrique.

A partir de 2014, la promotion du soufisme et des confréries est assurée par le très dynamique nouveau ministre des Affaires religieuses, Mohamed Aïssa, dont l’action, plus politique que culturelle, au contraire de celle menée par K. Toumi, vise, entre autres, à renforcer le rôle de l’Union des zaouias et à fonder un « Observatoire contre les dérives sectaires et l’extrémisme religieux ». L’homme soutient aussi les rencontres culturelles et les commémorations liées au soufisme. Lors d’une rencontre nationale sur la confrérie Rahmaniyya, à Tizi Ouzou, en 2015, il encourage un « retour à l’islam ancestral » qui est un « islam de la tolérance et de la paix » et le « seul remède aux extrémismes religieux qui menacent notre société », avant d’exhorter les fidèles à privilégier le soufisme et la confrérie Rahmaniyya en particulier qui a, précise-t-il, « joué un rôle important dans la lutte contre le colonialisme français ». La même année, peu avant l’ouverture d’un Congrès mondial du soufisme à Mostaganem, comptant 120 participants venus de 50 pays, le ministre rappelle que « les zaouïas sont les phares d’une Algérie tolérante, en symbiose avec les vraies valeurs de l’islam ». La tenue en Algérie de ce congrès exceptionnel a pour but, selon Mahmoud Omar Chaalal, président de l’Union nationale des zaouias algériennes, de « créer une instance mondiale du soufisme » pour renforcer celui-ci dans la lutte contre l’islam radical. Cet évènement révèle aussi que le ministre M. Aïssa entend mener le combat contre le salafisme et l’islam radical au-delà des frontières de son pays. Il se félicite d’ailleurs qu’il y a même eu un « rassemblement des soufis de France ».

En mars 2018, Mohamed Ali Ferkous, imam influent proche du wahhabisme saoudien, un des chefs de file du salafisme algérien, et, de surcroît, professeur dans une université islamique d’Alger, critique violemment les Frères musulmans et les soufis qu’il qualifie de courants impies et qu’il rejette hors de l’islam. Ce qui provoque l’indignation et la colère de l’Association des oulémas [voir Bulletin n°16], de l’Union des zaouias, des leaders des partis religieux (Mouvement de la Société pour la paix et Front de la Justice et du Développement) et de nombreux imams et universitaires. Ce même mois, un salafiste décrit le ministère des Affaires religieuses comme un « ministère des Affaires soufies ». Les salafistes réagissaient ainsi à une directive de Mohamed Aïssa qui recommandait aux imams de mosquées de créer des « mosquées virtuelles » pour contrecarrer les actions de l’islam radical sur Internet. M. Aïssa promet de prendre des mesures fermes face aux propos insultants de M. A. Ferkous parce qu’ils pourraient diviser les Algériens, ce qui n’est pas sans rappeler les événements dramatiques des années 1992-2002. Le ministre s’est par ailleurs attiré la colère des wahhabites saoudiens, sans doute déjà affectés par son soutien au congrès mondial du soufisme. Enfin, la violence de la réaction du salafisme algérien à l’égard de la politique pro-soufi de l’Etat laisse penser que l’instrumentalisation des confréries contre le radicalisme commence à porter ses fruits ; mais n’y a-t-il pas là un risque d’escalade et de conflit majeur ?

  • 1. Ces propos sont rapportés dans la préface des Actes du colloque d’Alger : Au-delà du texte, CNRPAH, 2007.