Interview de Philippe Bezès

L’enseignement est le complément naturel, indispensable même, de la recherche
  • Philippe BezèsPhilippe Bezès

Dans le cadre du Forum de la recherche le 15 novembre à Sciences Po, l'historienne Elissa Mailänder et le politiste Philippe Bezès y présentent les multiples facettes du métier de chercheur. En voici un aperçu avec le parcours de Philippe Bezès. Interview

Qu'est ce qui vous a amené à faire de la recherche ?

C’est évidemment le résultat d’un parcours : on ne naît pas chercheur, on le devient. Et on s’efforce d’ailleurs de rester « chercheur » pendant toute sa carrière. J’ai toujours aimé lire des ouvrages de sciences humaines et sociales. De même, j’ai toujours pris un grand plaisir à écrire. Ce sont les premiers fondamentaux. Pourtant, la première partie de mon cursus – une formation à l’Ecole supérieure de Commerce de Paris - ne m’orientait pas vers la recherche. J’y ai appris, un peu par la négative, que je n’étais pas fait pour les métiers de l’entreprise. Mais j’y ai eu la chance de rencontrer un enseignant iconoclaste, Jean-Gustave Padioleau, qui m’a initié aux sciences sociales. Parallèlement, je butinais beaucoup et je m’étais engagé dans un cursus en philosophie politique. Là encore, des enseignants tels qu’Etienne Balibar ou Michel Senellart m’ont profondément marqué. Puis, j’ai suivi le DEA de Sciences Po de sociologie de l’action organisée qui m’a mis le pied à l’étrier de la recherche empirique. J’avais de grandes interrogations, plutôt confuses, sur le volontarisme politique et sur ses conditions d’existence. J’ai étudié sur le terrain une « action publique volontariste » : la politique de délocalisation du Premier ministre Edith Cresson, à travers le cas du transfert à Marseille du Centre d’études et de recherches sur les qualifications. Cette enquête a confirmé ce qui m’apparaissait de plus en plus comme une vocation. J’ai donc enchaîné en thèse, avec de multiples envies de découverte.

La thèse constitue donc une étape décisive dans le parcours ?  

J’avais une idée claire de ce que je voulais étudier : les processus qui, depuis les années 1960, transformaient l’Etat (et sa bureaucratie) en objet de réforme et en “problème public”, sous l’influence de savoirs managériaux, alors même que l’Etat était, auparavant, l’agent modernisateur de la société. Mais la manière d’opérationnaliser cette intuition était beaucoup plus confuse. Ma thèse n’a pas été un long fleuve tranquille ! J’ai beaucoup erré, au début, entre des disciplines et des approches qui me fascinaient et que j’aurais voulu toutes mobiliser : la théorie politique, la sociologie, la science politique. C’est finalement dans cette dernière discipline que je me suis inscrit et épanoui. La thèse est un apprentissage du choix et du resserrement de la focale. C’est un épanouissement mais dans la durée ! De ces années à la fois stimulantes et difficiles, j’ai gardé le goût d’un certain éclectisme théorique et disciplinaire et le souci de ne pas opposer les perspectives dans de vaines querelles. La vocation vient aussi de la rencontre d’enseignants qui font réfléchir et parfois “rêver”. Dans mon cas, des personnalités intellectuelles comme Erhard Friedberg, Pierre Grémion, Bernard Manin, Jean Leca, Marcel Gauchet ou Jacques Lagroye, mon directeur de thèse, m’ont énormément apporté. Chacune à sa manière. Il ne faut jamais hésiter à aller discuter avec les enseignants que vous aimez.

Quels sont les aspects de votre métier de chercheur auxquels vous ne vous attendiez pas ?

Il y a beaucoup de choses auxquels on ne s’attend pas parce que le métier de chercheur n’est pas très formalisé. La première surprise du jeune chercheur est l’immense autonomie et liberté intellectuelle dont il bénéficie. Mais on découvre rapidement que cette chance inestimable est aussi une responsabilité et exige beaucoup d’autodiscipline. L’autre surprise vient, au fil des années, de l’extrême diversité des activités qu’on y exerce : dans la même semaine, vous pouvez préparer un cours, enseigner, enquêter sur le terrain, superviser un projet collectif, participer à un jury de thèse, vous plonger dans des lectures, écrire un article, évaluer celui d’un collègue, corriger des épreuves, diriger une revue, animer un débat, un séminaire, intervenir dans un colloque ou dans une réunion d’experts. On peut aussi diriger un labo, un cursus universitaire et, comme tout le monde, remplir des tâches administratives... J’ai aussi découvert que ce métier faisait voyager, que ce soit pour étudier sur le terrain ou pour participer à des manifestations académiques qui favorisent des rencontres et des échanges passionnants avec les collègues. C’est une dimension du métier à laquelle je ne m’attendais pas et qui fait partie de son attrait. Cependant, mener de front toutes ces activités n’est pas simple et peut se faire au détriment des unes ou des autres. C’est le délicat équilibrisme de la condition post-moderne du chercheur, celui qui menace de plus en plus son autonomie et son temps de recherche. La joyeuse servitude volontaire peut tourner à une servitude subie et à la saturation. Au milieu de toutes ces activités, il faut savoir "garder son cap".   

Quels rapports établissez-vous entre vos recherches et vos enseignements ?

L’enseignement est le complément naturel, indispensable même, de la recherche. D’abord parce qu’il oblige à renforcer et actualiser en permanence ses connaissances et qu’il exige de mettre ses idées au clair sous une forme pédagogique. Cela oblige à faire des « pas de côté » pour s’adapter à des publics différents et trouver les moyens de présenter différemment les travaux et leurs résultats. L’enseignement est aussi enrichissant et stimulant parce qu’il se nourrit des questions, des idées, des jugements et des critiques des étudiants. Au total,  l’enseignement est tout aussi exigeant que la recherche. Là encore, il y a un équilibre à trouver.

Vos travaux  portent essentiellement sur la réforme administrative. Avez-vous l’impression qu'ils parviennent aux oreilles de la classe politique ?


Je n’en suis pas sûr. Je n’aurai pas non plus la prétention de dire que ce serait souhaitable. Nos travaux de sciences sociales ont leurs règles, leurs formats, leurs codes ; ils ne sont pas immédiatement « lisibles » pour les politiques de même que le champ politique n’est pas si aisément déchiffrable de l’extérieur ! La traduction d’un monde à l’autre est une tâche à part entière. Pour autant, j’ai beaucoup interagi, dans mes recherches, avec des hauts fonctionnaires. Même si la France est connue pour la place privilégiée qu’elle accorde aux énarques et à la certitude de leurs savoirs, j’ai le plus souvent rencontré des acteurs ouverts aux sciences sociales et curieux de nos enquêtes. Si les institutions sont parfois hésitantes à laisser pénétrer des chercheurs en leur sein, les individus sont plus sensibles aux apports du regard sociologique. Ceci étant, même intéressés, ils sélectionnent ce qu’ils veulent ou peuvent en retenir. Une approche de sociologie historique des réformes de l’administration peut les intéresser car elle offre des perspectives de longue durée et met au jour des dynamiques et des significations d’ensemble qui échappent généralement aux acteurs. La mise en évidence d’effets pervers ou négatifs, de malaises ou d’inégalités liés aux réformes et à leurs instruments est parfois plus difficile à accepter parce qu’elle est vue comme une entrave à l’action réformatrice. C’est la responsabilité du chercheur de les identifier et de les rendre publics pour interpeller les acteurs politiques. Après, la question de savoir si les politiques nous écoutent, c’est une autre histoire.

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