Mise sous tension de la démocratie représentative

Le constat d’une dégradation multiforme et multi-causale de la démocratie représentative n’est plus à faire. La participation politique se transforme et révèle des fractures et des inégalités. Les lignes bougent entre inclus et exclus du système politique. Les votes manifestent des formes de rejet des élites classiques ou de leurs choix. Le cadre procédural de la démocratie représentative évolue également. La régression vers une forme de démocratie illibérale réduite aux choix électoraux semble de moins en moins l’apanage de quelques cas isolés à l’Est de l’Europe. En outre, la coopération entre États dans le cadre d’intégration régionale, notamment l’UE, interroge les mécanismes d’imputabilité, mais aussi plus simplement, des choix politiques.

A l’échelle des cinq prochaines années et en synergie avec les questions de recherche des axes précédemment présentés, cet axe du projet scientifique du CEE se développera dans trois directions 1) celui des effets politiques des inégalités sociales et, en particulier la question de la représentation et participation des groupes minoritaires 2) l’enjeu de la « responsiveness » (réactivité) des gouvernements européens 3) la transformation des clivages en Europe.

1) Inégalités, minorités et politique

La crise économique a rendu encore plus saillante la question des inégalités de représentation et de participation, que ces inégalités soient sociales, ethniques, territoriales, objectives ou subjectives. Cette question est au cœur de l’enquête réalisée à l’occasion de l’élection présidentielle française de 2017. Elle repose sur deux grands choix : centrer le questionnement sur l’analyse de populismes en testant les explications économiques et sociales mais aussi psychologiques et construire un questionnaire qui autorise la comparaison avec les données européennes. Pour cerner de manière plus précise les formes d’inégalités, le questionnaire prend en considération non seulement la profession du père mais aussi celle de la mère (indicateur étonnement rarement disponible), mesure à la fois la précarité subjective et objective, le sentiment de menace autant que les situations réelles pour tester les effets de la peur et la perception de la menace sur les phénomènes de mobilisation et de démobilisation et sur le vote FN.

L’analyse des inégalités de participation politique est aussi menée dans le cadre projet « Précarité, Participation, politique » (projet PICRI) associant Florence Haegel, Nonna Mayer et Céline Braconnier de Sciences Po Saint-Germain-en-Laye. Il porte précisément sur les formes prises par l’injonction participative dans les associations et analyse les leviers et les résistances à celles-ci comparant des associations (Les Petits Frères des Pauvres et Aurore s’adressant aux précaires mais relevant de matrices organisationnelles très différentes).

La question de la politisation des groupes minoritaires, en particulier ethniques est au coeur de plusieurs enquêtes en cours :  enquête European Value Survey qui a choisi de sur-représenter les minorités ethniques dans l’échantillonnage, enquête annuelle de la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme (CNCDH) qui promeut des pratiques novatrices d’enquête et mène des réflexions sur la passation des questionnaires, enquête TéO2 (INED) piloté par Patrick Simon, membre associé et très actif au sein du CEE. Enfin, le recrutement récent de Laura Morales, spécialiste de la participation politique et en particulier de celle des migrant.e.s et des groupes minoritaires en Europe, viendra renforcer cette dynamique de recherche (elle a la charge d’un projet Cost-Action sur la question de l’intégration des minorités issues de l’immigration). Autre élément qui pourrait venir nourrir la réflexion menée dans le cadre de ce nouveau projet scientifique sur la représentation des minorités : une ANR- ORA (incluant Laura Morales et Olivier Rozenberg pour le CEE) a été déposée sur l’accès des minorités (ethniques, sexuelle, sociales) aux Parlements nationaux. Dans la même logique, des thèses sont en cours sur les enjeux et minorités socio-sexuelles (L. Morabito sur les mobilisations et contre mobilisations sur les enjeux sexuels, Mickaël Durand sur la socialisation politique des homosexuel.le.s) ou sur les minorités ethniques (Elodie Druez sur les effets des expériences de discrimination sur la politisation des diplômes originaires d’Afrique sub-saharienne : comparaison Paris-Londres).

2) L’enjeu de la « responsiveness » des gouvernements européens

Le deuxième volet de recherche porte sur les questions de « responsiveness », autrement dit sur les formes (et le manque) de réactivité des gouvernements face aux attentes et souhaits des citoyen.ne.s. C’est une manière d’interroger le cœur de la relation représentative citoyen.ne.s dont on sait qu’elle fonctionne mal et de promouvoir une approche combinant policy/politics qui constitue l’ADN du CEE depuis sa fondation.

Dans cette logique, le projet CONDRESP - Conditional Responsiveness in France and Germany (ANR) porté par Emiliano Grossman comparera en France et en Allemagne si et quand les gouvernements répondent à la pression électorale des citoyen.ne.s en mettant en œuvre une méthode expérimentale originale reposant sur la simulation de prise de contact (« contacting ») par les électeurs:trices de leur député.e. L’accueil à partir d'octobre 2017 par le CEE de l’ERC (RESPONSIVEGOV) portée par Laura Morales "Democratic Responsiveness in Comparative Perspective : How do Democratic Government Respond to Different Expressions of Public Opinion ?" permettra le développement de travaux comparatifs sur la manière dont les gouvernements européens répondent aux attentes portées par les mobilisations sociales ou les sondages dans différentes configurations conjoncturelles et institutionnelles.

Analyser les déficits de « responsiveness » exige aussi de placer au cœur de l’investigation tous les médiateurs qui contribuent à forger le lien entre citoyen.e.s et gouvernement : les partis, les médias, les parlements.  Plusieurs thèses en cours interrogeront le rôle des partis dans la production du lien représentatif : Florence Nocca porte l’attention sur l’usage des réseaux sociaux en mobilisation des méthodes issues de l’informatique et du machine learning (thèse financée dans le cadre de l’USPC avec le laboratoire d’informatique LIPADE de Paris- Descartes), Clément Claret s’intéresse lui au rapport à l’idéologie des militant.e.s des partis socialistes et travaillistes. A la suite de l’HDR soutenu par Emiliano Grossman, les médias, anciens et nouveaux feront l’objet de travaux spécifiques (dont la thèse engagée par Abdelkarim Amengay, titulaire de la prestigieuse bourse d’études supérieures du Canada Joseph-Armand-Bombardier, sur l’impact de la couverture médiatique du FN sur ses résultats électoraux). Dernière institution co-productrice du lien représentatif, le Parlement sera au cœur de nouvelles recherches dont projet d’HDR d’Olivier Rozenberg reposant sur un travail d’archives (de 1880 à nos jours) sur les différentes dimensions de l’activité des parlements (sélection des ministres, législation, contrôle représentation).

3) La transformation des clivages en Europe

Quels sont les effets politiques des mutations des systèmes économiques et sociaux européens ? En posant une telle question de recherche, le CEE se situe bien dans une filiation rokkanienne récemment revisitée par des chercheur.e.s travaillant autant sur l’État que sur les représentations et comportements politiques.  Cette filiation exige d’être attentif à la comparaison européenne et aux imbrications entre changements économiques, sociaux, territoriaux et reconfigurations politiques. De manière logique, le débat autour de la transformation des clivages constituera un fil rouge des réflexions menées dans le cadre de ce nouveau projet scientifique.

Dans ce cadre, il s’agira alors de s’interroger, données empiriques à l’appui, sur l’importance de l’intégration européenne comme nouveau clivage structurant et d’évaluer la part qu’occupe l’européanisation (clivage européen) et la globalisation (clivage transnational) dans les reconfigurations politiques en cours. Cette réflexion sur la structuration de nouveaux clivages ne peut être mise en œuvre sans qu’elle soit combinée à une analyse approfondie des formes persistantes ou nouvelles de différenciation et d’inégalités sociales (cf. supra). Les différences d’éducation, de genre, de générations modèlent la structuration politique en clivages. Le CEE en participant activement à de nombreux projets d’enquêtes quantitatives (EVS, EES, Chapell Hill Expert Survey, roadmap européenne ESFRI), en lançant des opérations spécifiques (constitution par Nicolas Sauger d’une base de données sur les élections législatives françaises depuis 1876) et en promouvant des thèses (Anja Durovic sur le « gender generation gap » et les effets de cohortes dans la participation politique des femmes) se donne pour objectif de contribuer directement à ce débat central dans la science politique européenne.

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