Mise sous tension de la démocratie représentative

Le constat d’une dégradation multiforme et multi-causale de la démocratie représentative n’est plus à faire. La participation politique se transforme et révèle des fractures et des inégalités. Les lignes bougent entre inclus et exclus du système politique. Les votes manifestent des formes de rejet des élites classiques ou de leurs choix. Le cadre procédural de la démocratie représentative évolue également. Les transformations de l'espace médiatique et la diffusion d'internet et des réseaux contribuent à renouveler la participation politique. La régression vers une forme de démocratie illibérale réduite aux choix électoraux semble de moins en moins l’apanage de quelques cas isolés à l’Est de l’Europe. En outre, la coopération entre États dans le cadre d’intégration régionale, notamment l’UE, interroge les mécanismes d’imputabilité, mais aussi plus simplement, des choix politiques.

A l’échelle des cinq prochaines années et en synergie avec les questions de recherche des axes précédemment présentés, cet axe du projet scientifique du CEE se développera dans trois directions 1) celui des effets politiques des inégalités sociales et, en particulier la question de la représentation et participation des groupes minoritaires 2) l’enjeu de la qualité du fonctionnement de la démocratie représentatives 3) la transformation des clivages en Europe.

1) Inégalités, minorités et politique

La question de la politisation des groupes minoritaires, en particulier ethniques est au coeur de plusieurs enquêtes en cours : enquête European Value Survey qui a choisi de sur-représenter les minorités ethniques dans l’échantillonnage, enquête annuelle de la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme (CNCDH) , enquête sur les relations interculturelles à Sarcelles (Nonna Mayer et Vincent Tiberj) qui promeut des pratiques novatrices d’enquête et mène des réflexions sur la passation des questionnaires, enquête TéO2 (INED) piloté par Patrick Simon, membre associé et très actif au sein du CEE. Laura Morales, spécialiste de la participation politique et en particulier de celle des migrants et des groupes minoritaires en Europe, renforce cette dynamique de recherche (elle a la charge d’un projet Cost-Action sur la question de l’intégration des minorités issues de l’immigration).

Le rapport entre inégalités, minorités et politique est également au coeur de deux nouveaux projets de recherche. D’une part le projet SAB POLMIN porté par Jan Rovny qui s'intéresse à la façon dont l'inégalité entre les positions politiques de groupe influence les préférences politiques et le comportement des individus. D’autre part la participation de Nonna Mayer et Elodie Druez au projet ERC- Pazit Ben-Nun Bloom (“The Effect of Manifestations of Religion in the Public Space on Sociopolitical Integration of Minority-Religion Immigrants”) qui étudie la visibilité des symboles religieux dans l'espace public et ses conséquences parmi les minorités religieuses.

La crise économique a rendu encore plus saillante la question des inégalités de représentation et de participation, que ces inégalités soient sociales, ethniques, territoriales, objectives ou subjectives. Cette question est au cœur de l’enquête réalisée à l’occasion de l’élection présidentielle française de 2017 et du SAB sur Les Gilets Jaunes et les élections européennes de 2019 porté par Caterina Froio et Nonna Mayer.

Dans la même logique, des thèses sont en cours sur les enjeux et minorités socio-sexuelles (Léa Morabito sur les mobilisations et contre mobilisations sur les enjeux sexuels, Mickaël Durand sur la socialisation politique des homosexuelles et homosexuels) ou sur les minorités ethniques (Elodie Druez sur les effets des expériences de discrimination sur la politisation des diplômes originaires d’Afrique sub-saharienne : comparaison Paris-Londres).

 2) L’enjeu de la qualité et du fonctionnement de la démocratie 

 Le deuxième volet de recherche porte sur les questions de qualité et fonctionnement de la démocratie. Les travaux de l’axe interrogent à la fois la « responsiveness » des gouvernements et la dégradation de la démocratie en Europe. Ce sont deux manières d’interroger le cœur de la relation représentative citoyenne dont on sait qu’elle fonctionne mal et de promouvoir une approche combinant policy/politics qui constitue l’ADN du CEE depuis sa fondation.

Dans cette logique, le projet CONDRESP - Conditional Responsiveness in France and Germany (ANR) porté par Emiliano Grossman comparera en France et en Allemagne si et quand les gouvernements répondent à la pression électorale des citoyens en mettant en œuvre une méthode expérimentale originale reposant sur la simulation de prise de contact (« contacting ») par les électeurs de leur député. L’accueil à partir d'octobre 2017 par le CEE de l’ERC (RESPONSIVEGOV) portée par Laura Morales "Democratic Responsiveness in Comparative Perspective : How do Democratic Government Respond to Different Expressions of Public Opinion ?" permettra le développement de travaux comparatifs sur la manière dont les gouvernements européens répondent aux attentes portées par les mobilisations sociales ou les sondages dans différentes configurations conjoncturelles et institutionnelles.

Le lien représentatif est aussi au cœur du projet « What do the people want? » mené par Caterina Froio. Il place la focale sur le rôle des nouveaux media et le soutien pour des partis dits populistes et interroge les effets de l'exposition aux médias numériques sur les comportements politiques (hors ligne) en Europe et aux Etats-Unis. La thèse de Florence Nocca (sous la direction Nicolas Sauger) s’inscrit dans cette réflexion sur le fonctionnement de la démocratie représentative à partir de l’étude de la diversité idéologique des députés d'un même parti politique à partir de leur activité sur Twitter en Espagne, France et au Royaume-Uni.

A la suite de l’HDR soutenu par Emiliano Grossman, les médias, anciens et nouveaux feront l’objet de travaux spécifiques (dont la thèse engagée par Abdelkarim Amengay, titulaire de la prestigieuse bourse d’études supérieures du Canada Joseph-Armand-Bombardier, sur l’impact de la couverture médiatique du FN sur ses résultats électoraux).

La question de la dégradation de la démocratie est au cœur du projet intitulé « La régression démocratique en Europe de l’Est : séquence, stratégies, citoyens » porté par Natasha Wunsch, qui interroge le séquençage, les stratégies des élites ainsi que les réponses des citoyens dans le contexte de la détérioration de la qualité démocratique en Europe de l’Est.

3) La transformation des clivages en Europe

Quels sont les effets politiques des mutations des systèmes économiques et sociaux européens ? En posant une telle question de recherche, le CEE se situe bien dans une filiation rokkanienne récemment revisitée par des chercheurs travaillant autant sur l’Etat que sur les représentations et comportements politiques.  Cette filiation exige d’être attentif à la comparaison européenne et aux imbrications entre changements économiques, sociaux, territoriaux et reconfigurations politiques. De manière logique, le débat autour de la transformation des clivages constituera un fil rouge des réflexions menées dans le cadre de ce nouveau projet scientifique.

Dans ce cadre, il s’agira alors de s’interroger, données empiriques à l’appui, sur l’importance de l’intégration européenne comme nouveau clivage structurant et d’évaluer la part qu’occupe l’européanisation (clivage européen) et la globalisation (clivage transnational) dans les reconfigurations politiques en cours. Cette réflexion sur la structuration de nouveaux clivages ne peut être mise en œuvre sans qu’elle soit combinée à une analyse approfondie des formes persistantes ou nouvelles de différenciation et d’inégalités sociales (cf. supra). Les différences d’éducation, de genre, de générations modèlent la structuration politique en clivages. Le CEE en participant activement à de nombreux projets d’enquêtes quantitatives (EVS, EES, Chapell Hill Expert Survey, roadmap européenne ESFRI), en lançant des opérations spécifiques (constitution par Nicolas Sauger d’une base de données sur les élections législatives françaises depuis 1876) et en promouvant des thèses (Anja Durovic sur le « gender generation gap » et les effets de cohortes dans la participation politique des femmes) et en étudiant les effets politiques des mobilisations (Projet FARPE porté par Caterina Froio) se donne pour objectif de contribuer directement à ce débat central dans la science politique européenne.