n° 48 | Nouveaux commanditaires | François Hers

Et si l’art avait la capacité de mettre en œuvre la démocratie ? C’est le pari fait par les Nouveaux Commanditaires, qui ouvrent un nouveau chapitre de l’histoire de l’art et dont François Hers est l’inspirateur comme il fut l’initiateur de bien des transformations (en participant à la création de l’Agence Viva, en 1972 ou à la tête de la mission photographique de la DATAR à la demande de Bernard Latarjet, dans les années 1980). 

Partant du principe que l’artiste fut investi de missions successives au cours du temps, avant d’avoir à incarner la vérité politique présente et future quand la démocratie s’inventa, au 19e siècle, il pose la question de son statut actuel dans un monde où la liberté individuelle a triomphé sans renouveler de façon satisfaisante son contrat social. C’est chez le commanditaire démocratique (nous tous potentiellement) que François Hers voit le salut de l’art et de l’artiste en quête d’un nouveau rôle dans le débat public. C’est dans l’œuvre commune — dont les formes sont toujours à réinventer — qu’il voit se dessiner l’avenir d’un contrat social plus audacieux et plus harmonieux.

Laurence Bertrand Dorléac

Le grand tournant

François Hers

« Nous n’avons jamais été modernes » constate un célèbre anthropologue[ref]Bruno Latour, Enquête sur les modes d’existenceUne anthropologie des Modernes, La Découverte, Paris, 2012.[/ref] et pourrait-on confirmer : c’est particulièrement vrai en art.
Certes, les artistes et leurs œuvres l’ont été jusqu’à devenir emblématiques de cette modernité, mais leur société, non, elle est restée silencieuse. En art, elle s’est satisfaite de relations anonymes établies par des institutions et des marchés, elle a cantonné les œuvres dans un rôle patrimonial et elle a donné une importance, sans aucun précédent dans l’histoire, aux œuvres du passé. Alors même que cette société peut s’enorgueillir d’avoir réalisé l’une des plus importantes révolutions modernes qu’est l’invention de la démocratie, ses membres n’ont toujours pas assumé le rôle que leur prescrivait cette ambition politique : être non plus spectateurs ou laissés pour compte d’une histoire qui les dépasse mais en être les acteurs. Or, en art, nous en sommes encore restés à l’Ancien régime et c’est d’autant plus étonnant que, depuis la Renaissance, notre société a attendu de ces artistes qu’ils soient les parangons de cette autre ambition d’une extraordinaire audace qu’a été l’invention de l’individualité.

Pour combler cette absence, combien de voies ont été explorées par les artistes modernes pour mettre l’art dans la vie ou trouver des alternatives au système marchand ? Combien d’argent a été dépensé par des mécènes ou des représentants politiques pour démocratiser la culture ? Quelle stratégie n’a pas été déployée par les institutions culturelles à cet effet ? Combien d’intellectuels ont émis des préconisations ou lancé des diatribes pour ne rien changer, car rien ne pouvait changer à ignorer ou prendre la place de la personne qui est au cœur du projet politique et possède la clé ? Pour sortir de l’impasse, qu’est-ce qui nous a empêché d’avoir le courage politique d’oser imaginer qu’avec l’avènement de la démocratie, le citoyen était devenu l’égal de l’artiste, qu’il avait conquis lui aussi l’autorité de dire publiquement la nécessité de l’art et celle de juger si une œuvre pouvait prétendre à ce titre ? Pourquoi avoir entretenu aussi longtemps cette chimère de la participation alors que, dans les faits, le citoyen n’est jamais décisionnaire, seulement bénéficiaire quand il n’est pas manipulé avec les meilleures intentions du monde ?

En tout état de cause, il semble que le temps soit venu pournotre société d’assumer ses responsabilités. Il nous faut arrêter de penser qu’au nom d’un suffrage universel, d’un pouvoir financier ou d’une éducation, on a qualité à décider de ce qu’il faut faire et penser à la place de l’absent. Une telle illusion n’a plus d’autres raisons que de conforter un narcissisme. Elle ne crédibilise pas la représentativité politique et elle empêche l’art d’assumer à nouveau le rôle de moteur de l’histoire qui fut et doit rester le sien : rendre visible une ambition collective. Car l’œuvre à créer est aussi celle d’un bel exercice de la démocratie au-delà de donner une forme à ce que chacun peut vivre, ici et maintenant.

En écrivant l’une des périodes les plus riches de l’histoire de l’art, les artistes modernes ont assumé toutes leurs responsabilités. Attendre qu’ils continuent à tenir un rôle de héros d’une individualité solitaire a cependant perdu tout sens commun. Parce que c’est dans la logique de leurs activités d’en faire la promotion, seuls y trouvent encore leur compte les marchés et l’industrie du spectacle dont les critères et les valeurs comblent l’absence d’une politique capable de faire émerger un art de la démocratie. Cette figure de Lucky Luke de la modernité est épuisée et il est vain d’attendre que l’artiste puisse relever seul le plus important défi culturel auquel nous sommes tous maintenant confrontés, et pour longtemps : comment faire société avec des individus devenus libres et autonomes, aux conceptions et convictions différentes ?

Quoiqu’il en soit, une réponse a été trouvée sous la forme d’un Protocole dit des Nouveaux commanditaires [ref]Le pourquoi et le comment de ce Protocole des Nouveaux commanditaires est présenté dans l’ouvrage L’art sans le capitalisme pour l’édition française ou Art Without Capitalism par François Hers et Xavier Douroux aux éditions Les presses du Réel, Dijon, 2012.[/ref]. Il crée un nouveau contexte dans lequel deviennent interdépendantes les avancées de l’art et celles de la démocratie. Il permet d’agir sur une scène de l’art sortie de ses murs, dressée en n’importe quel point d’un territoire et ouverte à qui souhaite y assumer une responsabilité d’acteur. Sa mise en oeuvre a dorénavant fait la preuve que c’est bien chez ce citoyen absent, autant que chez les artistes, que se trouvent l’intelligence et le courage de mettre en lumière les nécessités culturelles de l’époque et la capacité d’en tirer les conséquences en faisant œuvre ensemble. Elle a aussi fait la preuve que l’implication d’une institution représentative de cette société et l’engagement de médiateurs indépendants [ref]Il s’agit de la Fondation de France et d’un réseau de médiateurs européens. Pour plus d’informations : www.newpatrons.eu ou www.nouveauxcommanditaires.eu.[/ref] sont décisifs pour réussir ce passage d’une utopie proposée par un artiste à une réalité que l’on ne peut plus ignorer. Leurs investissements respectifs permettent de donner corps à cet absent sans diminuer les exigences d’une création contemporaine ni réduire les singularités de chacun, bien au contraire. C’est en assumant leurs responsabilités premières dans le cadre de ce Protocole que tous les acteurs concernés donnent un sens commun à leur engagement individuel aussi bien qu’à l’œuvre d’art, elle-même : le citoyen qui dit une nécessité de créer et assume la commande, l’artiste qui invente les formes appropriées, les élus et les mécènes avec leurs corps intermédiaires qui assurent la médiation politique et le financement, les intellectuels qui développent l’intelligence collective et enfin, ce nouveau personnage de médiateur artistique qui régit la négociation entre les parties et apportent les savoirs nécessaires à l’action.

S’il a été ainsi vérifié que la conscience du rôle de l’art et des mutations en cours est largement partagée ; s’il s’impose également que, dorénavant, le nombre de personnes souhaitant passer à l’acte n’a d’autres limites que les moyens qu’une société décide d’y consacrer, cela ne suffit pas. Pas plus que de pouvoir proposer maintenant l’exemple de centaines de réalisations convaincantes en Europe. Que faut-il alors pour que ce Protocole des Nouveaux commanditaires devienne l’axe d’une grande politique publique affranchie des préjugés hérités de l’histoire et privilégiant enfin la création comme toutes les grandes époques de mutations qui nous ont précédés ? Bien sûr, emmener à maturité une démocratie encore pubère demande d’accepter qu’une liberté d’initiative négociée avec tous ceux qu’elle concerne soit préférable aux gestes d’autorité. Tout comme il ne faut pas avoir peur de miser sur la confiance pour s’entendre plutôt que sur un développement continu de réglementations et de contrôles dont on connaît les effets délétères sur les envies de faire. Mais c’est là un choix qu’il appartient à chacun de faire, ou pas !


François Hers, artiste. Il réalise en 1965 sa première oeuvre dans laquelle il fait intervenir ses destinataires. Il est co-fondateur, en 1972, de la coopérative de photographes Viva. Il publie Intérieurs (Archives d’architecture moderne à Bruxelles) en 1981 ; en 1983, Récit (Lebeer-Hossmann) et A tale (Thames & Hudson) ; en 2001,  Le Protocole (Presses du réel) ; en 2012, L’art sans le capitalisme avec Xavier Douroux (Presses du réel). En 1983, il conçoit et dirige la mission photographique  de la DATAR pour le compte de cette administration. En1990, il conçoit le Protocole des Nouveaux commanditaires – New patrons que la Fondation de France décide de mettre en œuvre en France puis en Europe. Il dirige la Fondation Hartung-Bergman depuis 1994 et en fait un lieu de rencontre et de recherche en histoire de l’art.

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